L’Autre Voyage d’Ulysse, Bruno Heitz – Le Genévrier, 2018

On connaît l’Odyssée et les errances du valeureux Ulysse qui, après la Guerre de Troie, tant peina à regagner sa patrie. Ses mésaventures racontées par le vieil Homère nous sont  familières. Ce que l’on ignore, par contre, c’est que ce grand guerrier fit un « autre voyage » avant de retrouver sa fidèle Pénélope. Et oui, nous ne savions pas que l’intrépide marin avait traversé d’« autres » épreuves.

La chose nous est révélée par Bruno Heitz. Devenu héros de papier, arraché à un pop up par un lecteur irrespectueux, projeté sur le sol d’une chambre d’enfant, au milieu d’objets menaçants, le malheureux Ulysse tenta de trouver son salut en se glissant entre les pages d’albums éparpillés sous le lit. Pas de chance, les personnages qu’il y rencontra étaient pour la plupart aussi étranges ou dangereux que ceux de la mythologie grecque. Dans le premier de ces livres, il aperçut un chat botté, un ogre prêt à dévorer un enfant, un loup déguisé en grand-mère… Alors qu’il fuyait dans un deuxième livre, sept chevreaux refusèrent de lui ouvrir la porte de leur maison sous prétexte que sa patte n’était pas assez blanche. Et dans le troisième volume, il s’en fallut de peu qu’il ne fût enflammé par l’allumette qu’une fillette tenait à la main pour tenter de se réchauffer. Toutefois, dans ce recueil de contes, Ulysse fit la connaissance d’un vaillant petit soldat de plomb. Entre héros, l’entente fut immédiatement cordiale et Ulysse suivit le conseil de ce nouvel ami : «  Va au chapitre suivant, quelqu’un saura t’aider ». C’était une petite sirène qui, pour lui, se mit à chanter. Et parce qu’elles « se comprennent à travers les eaux, à travers les siècles, à travers les histoires », les sirènes de l’épopée grecque sortirent de leurs pages et délivrèrent Ulysse de sa malédiction. Il retrouva sa route et, enfin, put atteindre Ithaque.

Pour nous embarquer dans son dernier livre, Bruno Heitz travaille le papier. Il a bricolé en 3D un vaisseau grec, immédiatement reconnaissable à sa voile carrée et au dessin de son œil protecteur à la proue. Il a silhouetté chacun des personnages qu’il a ensuite découpés et mis en situation. Afin d’enrichir les atmosphères, de préciser les lieux ou les moments, quelques accessoires ont été ajoutés comme cette brique lego égarée sous le lit, ces colonnes cannelées aux chapiteaux ioniques ou encore ce feu qui réchauffe la conversation des deux vaillants soldats. Le tout, mis en scène, fut alors photographié, en noir et blanc, avec une attention particulière réservée à la lumière et aux ombres. Le résultat est superbe.

Par-delà le plaisir littéraire des rencontres inattendues et par-delà l’hommage rendu à Homère, à Charles Perrault, aux frères Grimm et à Hans Christian Andersen, l’album invite à s’interroger sur le statut de super héros. Ulysse paraît bien fragile dans cette version. Il connaît la peur et l’échec. Il se montre incapable de défendre un enfant qui va se faire croquer, il se cache et fuit. Sans l’aide des sirènes, aurait-il pu regagner sa patrie et retrouver Pénélope qui ne manque pas de s’interroger sur l’identité de la petite sirène dont il lui arrive de rêver ?

                                                           Michel Defourny

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