En fin d’album, Loren Long, auteur-illustrateur américain, explique que c’est la vue d’un bus jaune à l’abandon, entouré de chèvres, qui a constitué le point de départ du livre que les éditions HongFei nous font découvrir. Cette image insolite, quasi surréaliste, d’une beauté saugrenue, a mis en mouvement son imagination. Comment ce bus est-il arrivé là ? s’est-il demandé. A-t-il connu d’autres aventures ? Et de raconter dans cet album quel fut le vécu de ce bus jaune au service de ses passagers.
Première étape : aux Etats-Unis, un bus jaune ne peut être que l’un de ceux qui transportent les enfants qui vont à l’école et en reviennent. Les bavardages, les jeux et les rires des petits passagers colorent joyeusement l’atmosphère qui y règne. Conduit par le même chauffeur, le bus jaune suit imperturbablement de jour en jour le même itinéraire. Pendant longtemps.
Deuxième étape : changement de trajet, autre chauffeur, passagers différents. Dorénavant le bus emmène des vieillards çà et là, en excursion. Ceux-ci donnent au véhicule une nouvelle jeunesse et le remplissent de joie jusqu’au moment où un troisième chauffeur conduit le bus usagé de l’autre côté de la ville et le gare en un endroit isolé.
Là-bas, le bus resta vide et silencieux. Cependant, lorsque le froid devint glacial, une foule de sans domicile fixe vint s’y blottir. Une fois encore le bus jaune se fit chaleureux. Et l’histoire ne s’arrêta pas là. À nouveau déplacé, on l’emmena dans un champ où il offrit sa carcasse à des chèvres… ébats printaniers, refuge hivernal.
Ultime étape : après le départ des chèvres, le bus fut complètement délaissé. À la suite de pluies diluviennes, la vallée fut inondée et le bus englouti. Les dernières pages le montre au fond de l’eau avec des poissons pour compagnons de joie.
Tout au long de l’album, la joie rayonne. Elle rayonne graphiquement à travers le jaune qui se détache sur les espaces traversés traités en grisaille. De fonctionnelle, la couleur jaune jaune s’est doublée d’une dimension symbolique et magique à la fois : elle est devenue signe de vitalité, de bien-être partagé, voire de résistance. Par-delà l’anecdote qui a généré le récit, l’album est devenu parabole. Il invite à réfléchir aux aléas de l’existence, à l’usure du temps, à l’imprévisibilité, et surtout à la joie qui se donne et se partage quels que soient les avatars de la vie.
Michel Defourny


