Julia Chausson, Meunier tu dors – Rue du Monde 2024

Voilà un petit tout carton qu’il faut bien tenir en main. Emporté par le souffle du vent, il pourrait s’envoler… tant tournent, tournent les ailes du moulin. De plus en plus vite, de plus en plus fort. Nuages, orage, tonnerre… Et que fait le meunier, pendant ce temps? Alors que la tempête fait rage, il dort. On l’appelle, il dort. On crie plus fort encore, il dort. Dès lors, que va-t-il se passer ?

Comme les autres titres de la collection Les petits chaussons, Meunier, tu dors appartient au vaste répertoire de la culture populaire. Qui n’a répété ces quelques mots, en cadence ? Les gravures de Julia Chausson font ressentir le déchaînement des éléments. La catastrophe est imminente, lorsque soudainement le coq se met à chanter. Réjouissant !

Michel Defourny

En hommage à Cécile Bertrand

Cécile est décédée en ce 1e mars 2024. Des liens d’amitié remontaient à notre jeunesse. Nos centres d’intérêt se rejoignaient alors : peu après sa sortie de l’Institut Saint-Luc, Cécile abordait le domaine de l’album de jeunesse ; de mon côté, je venais de co-créer (1977) avec trois amies la première librairie jeunesse à Liège, La Parenthèse.

En ce printemps 2024, les hommages à Cécile Bertrand ont été nombreux. Son métier de dessinatrice de presse lui a valu une brillante renommée internationale. Son esprit critique aiguisé, son humour parfois féroce mais toujours au ixième degré, son trait de plume acéré et concis, son militantisme féministe et humaniste ont été salués avec chaleur des quatre coins du monde.

Je voudrais, pour ma part, rejoindre Cécile dans ce domaine qui nous fut commun : l’album jeunesse. Ce parcours ne se prétend pas exhaustif, simplement représentatif.

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Premier album illustré en 1981 : L’école buissonnière, écrit par Etienne Bours, publié chez Ovale Edition au Québec. Particulièrement émouvant pour nous car les deux héros portent le prénom de nos enfants respectifs : Antoine, leur fils, et Anabelle, notre fille. Ceux-ci décident de jouer de la musique dans la rue pour égayer les passants, un agent de police rétablit l’ordre sur la voie publique ; ce sera finalement la fête sur la place du marché, au milieu des légumes, des clients … et d’un autre agent de police ! Contestation, éducation, enseignement, musique folk, nature, autant de thèmes dans l’esprit du début des années 1980. Mélangeant réalisme et imaginaire, Cécile multiplie les couleurs où les nuances de mauve, rose, vert vif et orange ont une place de choix ; le pastel sec, parfois légèrement dilué, rend le récit vivant, doux et joyeux.

Dans les années 1990, diverses maisons d’édition publient des albums écrits et illustrés par Cécile : Monsieur et Madame Smith n’ont qu’une fille mais quelle fille ! au Seuil (1991) ; Bravo, Jérémy ! chez Nathan (1992) ; Un bon petit diable, chez Mijade (1996); La Reine des grimaces aux éditions du Carrousel (1999).

Monsieur et Madame Smith n’ont qu’une fille mais quelle fille !
Intelligente, inventive, remuante, créative, sociable… et gourmande, la fille des Smith est drôlement sympathique. Bien qu’enfant unique, « elle en vaut dix » aux yeux de ses parents ! Le sujet de l’enfant unique posait alors questions, plus que maintenant.

Bravo, Jérémy !
Jérémy, lui, il rentre seul à la maison après l’école, avec « la clé autour du cou ». Réalisme et imaginaire s’entremêlent à nouveau dans cette histoire qui met en évidence l’autonomie, l’esprit d’initiative, la gaieté de l’enfant qui se débrouille « comme un grand ».

Un bon petit diable
Bien sympathique avec ses cornes blanches et sa peau verte, ce petit diable veut devenir un vrai petit garçon. Changer de nature ? de peau ? de caractère ? Il se résigne finalement à ne pouvoir devenir un vrai petit garçon, car ses amis les animaux l’encouragent à devenir simplement « un bon petit diable » ! Cécile a opté pour une structure répétitive, souvent appréciée des enfants pour son rythme, l’accumulation des évènements et la possibilité d’anticipation. Les fonds de pages bleu et vert foncé créent un climat nostalgique tandis que les détails rouges, blancs, jaunes, orange éclatent à chaque page…

La Reine des grimaces
Autant Monsieur et Madame Smith adoraient leur fille unique et remuante, autant le Roi et la Reine pleurent de désespoir, ne sachant que faire de leur princesse qui préfère les bêtises aux minauderies, les grimaces plutôt que les prétendants, mais qui succombera au charme d’un crapaud dont le sourire est comme une grimace. Le militantisme féministe de Cécile est ici pétillant d’humour ! Le trait à l’encre se fait plus incisif sur fond de pastels secs.

Au tournant du 20e siècle, deux albums publiés chez Pastel m’étonnent toujours : Vilain coucou (1999) et Toi, mon adorée (2001). Cécile y aborde de front les sentiments de rage, de colère, de violence voire de cruauté.

Vilain Coucou
La femelle du coucou abandonne ses œufs dans le nid d’autres espèces d’oiseaux, plus petits qu’elle. À peine éclos, le jeune coucou jette hors du nid les œufs ou les oisillons – dans la nature, ce comportement a ses raisons d’être, je ne m’y attarderai pas ici.
C’est le scénario de départ choisi par Cécile, mais mis en scène dans un décor anthropomorphe : une caisse à vin, un sol de pavés colorés, une fourche, une cible pour fléchettes. Avec un plaisir évident, le jeune coucou vise la cible avec les œufs du nid. Mais lorsqu’un oisillon sort du dernier œuf, le coucou, d’abord surpris, « voit rouge » et, de colère, lui réserve le même sort qu’aux œufs si ce n’est que… l’oisillon s’échappe. Le scénario se renverse alors : malin et sournois, le « petit » finit par se débarrasser du « plus fort », en se réfugiant dans une horloge suisse d’où, par imitation, il lance des « coucou, coucou » sonores, ininterrompus… et exaspérants !
Dans cet album de Cécile, la colère du coucou est d’une telle violence – pleine page de couleur rouge, fourche, rictus sur le visage – que j’en suis déconcertée. Ce procédé crée une tension éprouvante que désamorce l’oisillon malin en une pirouette finale, inattendue et pleine d’humour qui sape l’autorité du plus fort au grand soulagement du lecteur. Une nouvelle fable pour montrer que le plus faible peut être finalement le plus fort ?

Toi, mon adorée
Il y est question de la poupée qui partage la vie de la fillette depuis toujours : un seul bras, indéfectible, les tient ensemble comme des sœurs siamoises. Entre elles deux, un déséquilibre de taille : dans la petite enfance, la poupée est la plus grande, rassurante, protectrice et compagne de tous les jeux. Mais avec le temps, « la toise le dit », ce rapport de taille s’inverse ainsi que leur rapport de force. Dégoûtée et en colère devant l’usure de sa poupée, la fillette cherche à s’en débarrasser par n’importe quel moyen. Couper ce lien est laborieux, aussi radicale que soit la tentative… Seul un premier coup de foudre pour un garçonnet, « Toi, mon roi, mon adoré », tranchera définitivement ce bras commun, ce lien qui semblait indestructible. Certaines images fortes contrastent avec le début et la finale de l’album. Ce bras unique entre l’enfant et sa poupée, les traits de visage, la scie, le poids puis le poison et finalement l’enterrement expriment la violence des sentiments plus encore que la détermination de l’enfant qui, en grandissant, cherche à se débarrasser de « ce qui lui colle à la peau »…
Ce livre me déroute pour deux raisons : la cruauté lisible dans certaines illustrations et la fin qui évoque le dénouement de bien des contes classiques tant décrié par les féministes !

Confiés à l’école des loisirs, certains propos de Cécile éclairent la tonalité de ses albums pour enfants, en particulier ceux dont il vient d’être question : « J’aimerais ne faire que des paysages à l’aquarelle, montagnes, neiges, glaces, étendues lapones et amérindiennes, landes et campagnes vertes. Regarder le pinceau, copier la nature, paisiblement… Mais je coupe, découpe, décortique, assemble ce que je perçois avec rage, désespoir et envie. Alors seulement apparaît le livre pour enfants, la sculpture, la peinture. »

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Cécile s’est également adressée avec bonheur aux tout petits.  Couleurs lumineuses et joyeuses, trait précis, absence de détails superflus, perspectives clairement lisibles, sens de la synthèse et exactitude du vocabulaire témoignent d’une observation fine de leur univers et d’une bienveillance attendrie à leur égard.

Chez Sorbier, paraît en 2011, une série de huit petits albums tout en pages cartonnées. Pipo est un adorable bambin en grenouillère blanche, sans un cheveu sur la tête, avec de grands yeux observateurs. Il découvre le monde avec ses cinq sens et par ses premières expériences : Pipo écoute, Pipo voit, Pipo touche, Pipo goûte, Pipo partage, Pipo cherche, Pipo range, Pipo veut.

En 2002, Pastel l’école des loisirs publie Drôles de parents. Une chenille, un hérisson et un têtard cherchent leurs parents. Mais quand, physiquement, rien ne semble les en rapprocher, leur recherche est bien compliquée et les confusions réservent de « drôles » de surprises ! Cécile distille avec humour des observations bien étonnantes pour les très jeunes enfants.

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Cécile, répondant à des sollicitations diverses, a également illustré des textes d’autres auteurs.

Pour Van In, éditeur de livres scolaires, ses dessins égaient fort à propos des premières lectures dans la collection progressive « Eventail Junior 2000 – Lectures » : Le tram de Monsieur Boum, Les yeux d’Elise, Félix Premier, le roi du Parasol et La chanson heureuse.

Dans L’Agenda de l’apprenti gourmand de Susie Morgenstern, aux éditions De La Martinière (2009), Cécile a glissé de page en page son grain de sel parmi les conseils culinaires de Susie. Elle relève à sa façon la saveur d’un livre épais et consistant. Du 1e janvier au 31 décembre de cet Agenda de l’apprenti gourmand, Susie Morgenstern nous fait profiter de ses « deux vices dans la vie : écrire et…manger ! ». Pour chaque jour, une citation suivie d’une suggestion, d’un « truc » de grand chef ou encore d’une expérience goûteuse à tenter, d’une observation à faire, d’une question à se poser et surtout d’une recette traditionnelle ou innovante. Pour agrémenter le tout, une discrète illustration de Cécile ! La symbiose entre l’humour des deux complices fait dire à l’autrice, dans ses remerciements : « À Cécile Bertrand pour avoir si bien compris ». Tantôt montage de photo et dessin, tantôt dessin seul parfois complété d’une réflexion bien calibrée, quelle qu’en soit la forme, ce « plus » que révèle le talent de Cécile fait rebondir à chaque fois l’humour des propos et corse encore davantage le goût suave de cet agenda gourmand, aux antipodes d’un traditionnel livre de cuisine pour enfants et jeunes.

Son dernier travail d’illustration en littérature jeunesse retiendra particulièrement l’attention : Simon le petit évadé – L’enfant du 20e convoi, publié à La Renaissance du Livre (2018) dans une édition revue et augmentée.
À côté de la parution pour adultes de L’enfant du 20e convoi à La Renaissance du Livre et de celle pour adolescents Simon, l’enfant du 20e convoi de Françoise Pirart chez Milan, Simon Gronowski a décidé de raconter également aux enfants ce qui lui était arrivé quand il avait 11 ans, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Pourquoi ? Non pour choquer les enfants en racontant des évènements trop graves pour leur âge mais parce que « Vous devez cependant connaître la barbarie d’hier pour, quand vous serez grands, défendre la liberté, la démocratie d’aujourd’hui. La démocratie est un combat quotidien… ».
Le texte d’origine de Simon Gronowski a été adapté par Réjane Peigny, les illustrations sont signées Cécile Bertrand tandis que Marie-France Botte en a coordonné l’ensemble, complété par un feuillet pédagogique avec photos et documents d’archives. Simon Gronowski y prend la parole pour préciser les moments-clés de son histoire, parler de l’intolérance, de la haine et du racisme mais aussi pour réaffirmer sa foi dans l’avenir.
Dans l’album, le jeune Simon, comme narrateur, s’exprime en phrases simples, sans fard ni pathos. Il raconte sa famille, l’occupation, l’étoile jaune, les rafles, le séjour à la caserne Dossin, le départ en train vers l’Est, le saut hors du wagon, la fuite éperdue, les personnes courageuses et généreuses qui l’ont aidé, puis celles qui l’ont caché jusqu’à la libération, les retrouvailles avec son père, la mort de sa mère et de sa sœur, gazées dès leur arrivée à Auschwitz.
Par le choix des couleurs, Cécile a divisé le récit en deux parties. Dans la première, elle n’utilise qu’une gamme de dégradés du noir au blanc en passant par le gris, sur lesquels se détache le pull rouge de l’enfant. L’anxiété, le drame, la douleur se ressentent à chaque page, jusqu’à la fuite réussie de l’enfant. Mais dès que la première porte s’ouvre à lui, les couleurs apparaissent. Elles s’intensifient jusqu’au jaune et orange là où intervient le gendarme qui ne dénoncera pas le petit évadé, exprimant le soulagement et la reconnaissance que celui-ci ne sait dire en mots directement. Quant à la dernière illustration, l’ombre et la lumière s’y marient le jour où Simon retrouve son papa…
La couleur devient narration. Cécile fait preuve d’un grand talent dans une illustration qui ne montre pas tout à propos d’un récit qui ne dit pas tout mais où tout est intelligible à hauteur d’enfant.

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Au terme de ce parcours dans plusieurs albums de Cécile, il me semble pouvoir en dégager quelques caractéristiques. L’emploi de la couleur d’abord, mais aussi le mouvement, le trait et le sens de la synthèse.

– La couleur –
À cet égard, le tout premier album de Cécile, L’école buissonnière, se distingue des suivants : du cadre s’échappent les illustrations, dépassent parfois un bras, un pied, une cravate… Les couleurs sont très présentes mais dans des tonalités douces, parfois diluées voire estompées ; il s’en dégage une impression de tendresse si bien que l’anticonformisme du propos n’est pas agressif.

Dans les grands albums Monsieur et Madame Smith n’ont qu’une fille mais quelle fille !, Bravo, Jérémy ! et Un bon petit diable, ainsi que dans la série des Pipo, pas un millimètre de page blanche, le texte étant imprimé directement sur l’illustration. Entre fonds de pages sombres et couleurs éclatantes, le jeu des contrastes est frappant. Le lecteur se trouve plongé au cœur de l’histoire. On pourrait presque se passer du texte tant l’illustration se fait narration à elle seule.

Dans La Reine des grimaces, laissant parfois le dessin se détacher sur fond blanc, Cécile souligne le mouvement ou l’intensité d’un passage par des perspectives surprenantes, plongées, contre-plongées…

Dans les trois albums publiés chez Pastel, Vilain Coucou, Toi, mon adorée et Drôles de parents, l’illustration, pour des raisons éditoriales peut-être, est encadrée, le texte prenant place en bas de page. Mais à l’intérieur du cadre, les couleurs saturent tout l’espace avec un effet émotionnel puissant – surtout le rouge.

Dans Simon le petit évadé, en revanche, une place plus importante est réservée au récit poignant de Simon Gronowski. L’illustration est au service de l’histoire et le choix des couleurs en intensifie, comme on l’a vu plus haut, les passages les plus dramatiques ou les plus émouvants.

En définitive, je pense que c’est en priorité par l’usage et le traitement des couleurs, avant même ceux des mots, que Cécile raconte des histoires et fait passer ses idées.

– Le trait –
Le trait ne s’embarrasse pas de détails. Son esprit de synthèse lui permet de rendre les visages et les attitudes extrêmement expressifs en quelques coups de crayon, de plume ou de pastel noirs, parfois exagérés, dans une tendance à la caricature : l’humour n’est jamais loin !

Pas de demi-mesures dans les albums de Cécile. Ni dessins minutieux ni tons dits « pastels » qui, en littérature jeunesse, séduisent facilement ! Tout éclate, la vie, la découverte, le mouvement, la remise en question, la contestation, la colère, l’émotion, la critique et bien sûr l’ironie. Non pas la séduction, mais la surprise, l’extravagance… et l’indignation occasionnellement.

Au début de sa carrière d’artiste, c’est vers l’album jeunesse que sa formation et surtout ses talents ont conduit Cécile à s’exprimer. J’y vois maintenant quelques caractéristiques qui ont fait merveille quand elle s’est orientée progressivement vers le dessin de presse : son trait toujours concis, son humour, parfois ravageur, et son esprit de synthèse. Personnellement, dans le domaine de l’album jeunesse, je retiens particulièrement la force et la place qu’elle donne à la couleur comme procédé de narration. Elles resteront pour moi un souvenir indélébile de notre amitié.

Chantal Cession,
Tavier, 15 juin 2024

Jean de la Fontaine, Bruno Heitz, Les Animaux malades de la peste – Le Genévrier 2023

Les fables de La Fontaine font partie du patrimoine de l’enfance. Il y a peu, on les apprenait par coeur à l’école. C’est peut-être encore le cas pour l’une ou l’autre d’entre elles, comme Le corbeau et le renard ou Le loup et l’agneau…  De son côté, l’édition pour la jeunesse continue à proposer des recueils. Récemment Versant Sud offrait un choix de dix fables (1) dont la source était le Kalila et Dimna, version persane traduite en arabe vers 750 du Panchatantra, une collection de récits en langue sanscrite appartenant à la tradition
indienne et remontant au 3e siècle avant J.- C.

Avec le temps, l’écart entre la langue de La Fontaine aux tournures quelquefois archaïsantes et celle d’aujourd’hui n’a cessé de grandir si bien que nombre de fables sont devenues de plus en plus difficilement accessibles aux jeunes lecteurs. Elles n’en ont pas moins conservé leur actualité, leur cruauté, leur cynisme, leur vivacité d’écriture, leur théâtralité. Ce serait une triste perte si on les réduisait à des adaptations ou si, plus grave encore, on les réservait uniquement à adultes lettrés.

Au lieu de présenter un recueil, Bruno Heitz a sélectionné et mis en scène l’une des fables les plus célèbres. Une seule : Les Animaux malades de la peste. Ce récit implacable aux limites du supportable fait frissonner, tant sa fin et sa morale sont désespérantes !

Bruno Heitz a découpé le texte en séquences d’un à six vers répartis sur les doubles pages ;  la lecture orale en est facilitée, la respiration s’appuie sur des poses bien marquées, le sens émerge lentement. Côté image, sur fond de page blanche, chacun de ces segments se voit illustré fidèlement, avec un maximum d’expressivité. Conformément aux conventions de la fable, les animaux doués de paroles sont humanisés ; les acteurs majeurs se dressent sur deux pattes et quelques-uns sont pourvus d’insignes correspondants à leur fonction dans le récit. Le lion est couronné, son sceptre royal à la patte, le loup quelque peu clerc porte sous le cou le rabat blanc caractéristique de la magistrature. Il en est qui se distinguent par un attribut plus saugrenu tel un chapeau buse ou à plume, un collier clouté. L’âne quant à lui reste campé sur ses quatre pattes, ce qui marque sa différence. Le voilà presque désigné
d’emblée comme future victime expiatoire : ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Peu de décor, juste le nécessaire, là quelques chardons, ici un arbre ou deux, tandis que dans le lointain se profile une abbaye. En choisissant la gravure comme technique, en opposant d’épais traits noirs à la couleur, Bruno Heitz confère un air d’art populaire à cet album au format généreux édité par Le Genévrier.

(1) Isabelle Imbert, La Tortue et les deux Canards et autres fables de La Fontaine de source arabe, Versant Sud 2023. Le recueil est illustré par des miniatures persanes et arabes datant du 13e au 15e siècle.

Blackcrane, Jiu Er, L’Ours des Oroqen – Rue du Monde 2024 (1e ed en Chine, trad. Laurane Serres-Giardi)

Les Oroqen considèrent qu’ils appartiennent à la Terre-Mère,
comme tous les êtres vivants de la forêt.

C’est un grand jour pour Aya. Son grand-père lui propose de l’emmener en expédition, très loin dans la forêt profonde, à la rencontre des ours. Cela fait longtemps que la fillette attendait ce moment. Si elle avait déjà eu l’opportunité de découvrir nombre d’animaux sauvages, jamais encore elle n’avait eu la chance de voir un ours. À la suite d’Aya et de son grand-père, le lecteur pénètre dans l’immense forêt du Nord de la Chine, territoire peuplé par les Oroqen. Aya sera comblée puisqu’au bord d’une rivière, elle aperçoit une maman ourse et ses trois oursons. Ils jouent, hélas, dans un tas d’ordures ! Par-delà ce récit cadre, l’auteur et l’illustratrice, tant dans le texte que dans les images, invitent le lecteur à découvrir le quotidien d’une minorité ethnique que nous ne connaissons guère : habitat, alimentation, mode de déplacement, usages vestimentaires… Les Oroqen y apparaissent profondément attachés à la vie animale et à leur forêt à laquelle ils vouent un grand respect ainsi qu’en témoigne le geste du grand-père qui réduit en cendres les détritus déposés par des humains  irresponsables. Dans ce grand format, les illustrations de Jiu Er font ressentir la splendeur de la forêt aux mille nuances, tandis que l’été s’apprête à céder sa place aux premiers flocons de neiges annonciateurs de l’hiver.

Parallèlement, de multiples questions restent sans réponses. Où sont les parents de la petite Aya confiée à ses grands-parents ? Si elle est enfant unique, est-ce en raison du programme de limitation des naissances qui a été imposé pendant de longues années en Chine ? Qui sont ces adultes venus déposer, à l’abri des regards, pareilles ordures au coeur de la forêt ?

Cet album paru aux éditions Rue du monde fait suite à L’élan ewenki, d’après une légende captivante que se raconte le peuple des Ewenki, éleveurs de rennes qui vivent en harmonie avec la nature, dans une région reculée d’une solennelle beauté, au Nord-Est de la Chine.

Michel Defourny

Racine, Thierry Dedieu, Le Prince et le Monstre – Seuil Jeunesse 2023

Thierry Dedieu relève un fameux défi ! Il propose aux enfants de lire du Racine… Oui, vous avez bien lu, il propose un épisode des plus célèbres de Phèdre de Jean Racine, tragédie écrite en alexandrins, inspirée par la mythologie grecque et créée à Paris en 1677. Thierry Dedieu met en scène et en images le récit de la mort d’Hippolyte raconté à l’intention de Thésée, par Théramène qui fut le précepteur du héros (Acte V, scène 6).

A peine nous sortions des portes de Trézène,
Il était sur son char ; ses gardes affligés
imitaient son silence, autour de lui rangés.
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes.
Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes.

Pour ce faire, Thierry Dedieu brise un tabou puisque le théâtre classique interdisait la représentation sur scène de toute violence, celle-ci ne pouvant qu’être décrite verbalement. Vers après vers, quelquefois bloc de vers après bloc de vers, et, d’autres fois encore, hémistiche après hémistiche, l’artiste montre le déroulé de l’action dans un remarquable découpage. Les plans se succèdent comme dans un film, plans panoramiques, rapprochés, gros plans. Tandis que d’audacieux cadrages, des incrustations de vignettes, des décompositions de mouvements sont empruntés aux codes de la bande dessinée, de pleines et doubles pages, comme dans un album, manifestent l’insoutenable violence qui sous-tend le texte de Racine.

Par-delà, on ne peut qu’être subjugué par la puissance du trait de Thierry Dedieu, le rendu du mouvement et l’usage qu’il fait de la couleur. Voyez Hippolyte conduire son char, scrutez les expressions de son visage. Voyez l’émoi suscité par le cri qui précède l’apparition du monstre prêt à surgir des flots. Effrayant ! ce dragon cornu, impétueux, démesuré, couvert d’écailles, à la croupe recourbée en replis tortueux, qui terrifie les chevaux éperdus. Voyez sa rage… et sa gueule flamboyante lorsqu’il se tord de douleur, blessé par le javelot du fils de Thésée. Laissez-vous émouvoir par les deux doubles pages – insupportables – où le corps du héros couvert de plaies au sang noir, est traîné par ses coursiers affolés.

L’emploi de couleurs sombres enténèbre l’atmosphère tandis que le rouge, associé à Hippolyte, son char et ses gardes, magnifie sa vaillance désormais mise à mal.

Et l’on se prend à lire et répéter à haute voix les vers rythmés et imagés de la tirade de Théramène, emporté par l’étonnante musique et la beauté de la langue envoûtante de Jean Racine.

Pari réussi !

Michel Defourny

Levi Pinfold, Le secret des sables. Histoire d’un enchantement – Kaléidoscope 2023

Trois frères et leur sœur cadette traversent en voiture, dans une
chaleur écrasante, un paysage montagneux et aride. L’attention de la
fillette est attirée par quelques fleurs blanches clairsemées non loin de
la route. Elle propose à ses frères de s’arrêter pour en cueillir quelques
-unes et les offrir à leur maman qu’ils vont rejoindre. Arrêt, pied à terre, cueillette… une soif suffocante les gagne. « Un peu
plus loin sur le chemin se dresse un bâtiment silencieux », l’espoir d’un
verre d’eau les gagne, mais la petite fille, méfiante, tente de
dissuader ses frères.

D’abord étrange, le récit se fait plus surprenant et mystérieux.
« L’hôtel » semble vide, mais la porte s’ouvre, laissant découvrir une table chargée de mets.  On dirait qu’ils sont attendus. Ses frères se rassasient puis se baignent dans le bassin d’eau fraîche. Oppressée, leur sœur les appelle à continuer leur route… En vain. Ses trois frères semblent envoûtés !
C’est alors qu’elle rencontre « l’Oracle » ; celui-ci va la mettre à
l’épreuve si elle veut vraiment délivrer ses frères et partir de là.

Ce récit s’appuie sur certains éléments d’un conte classique,
mais sa structure originale crée une atmosphère moins angoissante que fascinante. Dès la page précédant celle du titre, sous l’ image d’un arbre mort mais fleuri de roses blanches, un poème mystérieux, comme une prémonition : la tonalité est donnée… De quelques mots fredonnés par le frère aîné, il s’avère que ce texte est celui d’une chanson que chantait leur maman. Une fin énigmatique laisse se déployer l’imaginaire sur la complicité de la fillette
et de sa maman autour d’un secret partagé… Le secret des sables ?

Les images de l’album alimentent elles aussi l’imaginaire que le texte
seul, tout en sobriété, ne fait que suggérer. Les couleurs en dégradés de gris, noir, beige et blanc créent l’ambiance mystérieuse et inquiétante que quelques notes de couleurs douces – bleu pâle, orangé, rosé… – ravivent encore.
L’expressivité des visages et des attitudes est remarquable. Dès la couverture, j’ai été frappée par le visage de la fillette où se lit l’appréhension, voire une supplique peut-être ? Le lion, qu’elle ne voit que de dos, impressionne par sa taille, par sa crinière comme une longue chevelure ondulée et une expression de détermination obstinée. Néanmoins, les deux pieds de la fillette bien posés au sol, la patte avant droite du lion posée sur le même plan, semblent affirmer autant de ténacité chez l’une et chez l’autre. Le dos du lion dessine une ligne
oblique qui se prolonge dans l’ombre de la silhouette de la petite fille et du bouquet qu’elle tient en mains, soulignant le contraste de leurs tailles. La froideur rectiligne d’un muret décoré d’un objet pyramidal contraste avec les ondulations d’une branche tourmentée décorée d’une petite boule dorée…Deux personnages et deux symboles. Particulièrement sensible aux lignes dans les illustrations, je pourrais passer dans cet album des heures à les observer !

Levi Pinfold nous livre ici un album splendide dans son unité et sa force. Mon imagination en reste imprégnée durablement.

Chantal Cession

Bernadette Gervais, Mes saisons – Les Grandes Personnes 2023

Bernadette Gervais est une grande passionnée. D’images fixes et de figures appartenant à l’ordre du vivant. De photographie et d’illustration. De couleurs comme de noir & blanc. Le point de convergence de tout cela, sa grande affaire dans la vie, le sujet de ses réflexions journalières et l’objet de ses déambulations quotidiennes, c’est la Nature – qu’elle soit végétale, minérale, animale ou humaine. Une Nature qu’elle observe si intensément, scrute sous toutes les coutures et dont elle reproduit sur papier un nuancier de formes, de teintes et de matières. Le tout sur un mode réaliste particulièrement impressionnant.

Dans Mes saisons, son dernier album, Bernadette Gervais excelle plus que jamais dans cette voie et y ajoute pour la première fois des images photographiques. Sa technique si fine, si précise et de plus en plus maîtrisée du pochoir et du travail à l’éponge se voit ici comme augmentée dès lors qu’elle se confronte à un nouveau medium graphique. Une dizaine d’années auparavant, l’artiste avait déjà illustré aux éditions Les Grandes Personnes un Imagier des saisons. Dans ce nouvel opus axé sur la même thématique, elle fait un pas de géant en conjuguant trois approches : d’une part l’association des deux techniques (pochoir et photographie) qui figure d’entrée de jeu sur la couverture, d’autre part le grand format qui s’apparente à un modèle d’affiche, enfin les mots typographiés en lettres capitales orangées qui nomment les images à différents endroits des pages… Mes saisons, c’est l’Encyclopédie de Bernadette Gervais et c’est une somme captivante.

Faune et flore, figurant parfois aux côtés de formes nuageuses, se partagent ici la vedette et sont dévoilées au fil des saisons. On pénètre dans l’album par le printemps – renoncule, perce-neige, fougère, saule, pissenlit, trèfle côtoient renardeau, lapereau, faon, hirondelle, rougequeue, huppe fasciée… –, on le referme en plein hiver, lorsque la neige tombe, laissant apparaître à la toute fin son manteau blanc marqué d’empreintes humaines. Le cycle se poursuivra inlassablement, la régénérescence est constante, la métamorphose perpétuelle – à nous, êtres de l’espèce humaine, de prendre part à cette fascinante nature avec humilité et de suivre respectueusement ses saisons.

Ode éclatante à la nature dans toutes ses nuances, symphonie joyeuse révélant sa richesse et sa beauté, livre d’heures aux enluminures végétales et animales, les Saisons de Bernadette Gervais – les siennes, oui – sont éblouissantes. Et le dispositif iconographique des « choses de la nature », aux échelles changeantes et inscrites parfois sur des fonds densément colorés, participe de cette impression : s’immerger dans un cabinet des merveilles.

Brigitte Van den Bossche

Bénédicte Muller, La minuscule maman – Magnani 2019

S’il est d’usage de lire un livre à son enfant, il est tout à fait tentant pour appréhender pleinement celui-ci de le tendre au vôtre et d’inverser les rôles. Car si petits soient nos petits, il nous arrive pourtant d’être bien plus minuscules qu’eux.

Un jour, Elvire rentre chez elle et trouve sa maman en pleurs, rétrécie, mini comme une souris. Elvire se retrousse les manches et s’occupe de tout : en avant les mouchoirs ! Elle les sort un à un de leur boite. Sa mère les remplit de chagrin par centaines, on pourrait se noyer dans un océan de mouchoirs souillés. Elvire lui improvise ensuite un tout petit bain, dans un bol. Elle trouve chez ses poupées des habits à la taille lilliputienne de sa pauvre mère. Elvire s’agite et se tracasse.

Malgré les apparences, la mère demi-portion prend beaucoup, beaucoup, BEAUCOUP de place dans la tête d’Elvire et dans la maison. Une minuscule maman, ça déborde parfois sur l’espace de l’enfant.

Quand la maman d’Elvire retrouve à petits pas le goût léger de la vie et le dehors qui la loge, Elvire ne sait plus bien où est sa place. Elle est saisie par un sentiment de colère : elle fait n’importe quoi, pourvu que ce soit en chambard. L’attention escomptée de sa maman ressuscitée manque au rendez-vous.

Mais la mère n’a pas oublié sa petite : elle parvient à lui montrer qu’elle est bien présente dans ses pensées. Et les excuses ne seront pas nécessaires là où elles peuvent se dire l’une à l’autre combien « parfois, on est vraiment petit ». Réajustements faits, l’équilibre se rétablit. Nul n’est à l’abri de la fragilité.

On se délecte du travail graphique haut en couleurs de Bénédicte Muller. L’artiste nous précise travailler ici l’encre de chine et la gouache au pinceau. Sa technique donne une impression de relief, de coupes et de découpes, entre les surfaces texturées par de minutieux dégradés et les surfaces mates. A noter que le chat qui accompagne Elvire et sa maman tout le long de l’album est toujours dessiné au crayon, évocation d’une présence subtile et énigmatique !

L’autrice-illustratrice Bénédicte Muller, diplômée de l’Ecole supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, signe en 2019 ce premier ouvrage, déroutant par sa puissance psychologique.

Dans une librairie, « La minuscule maman” est un album caché entre 10 autres qui vous fait un clin d’œil timide. Parfois on cherche un livre, parfois, c’est un livre qui vous cherche.  « On se connaît, non ? » Bien sûr que oui.  Car il nous est tous et toutes arrivé un jour d’être minuscule, bien plus minuscule que notre tendre progéniture.

Barbara Beuken

Loïc Gaume, Classiques au carré – Thierry Magnier 2023

Première histoire « au carré » – celle de Peter Pan.
Première case – le jeune héros emmène Wendy et ses frères vers le Pays imaginaire.
Première impression – le lecteur est entraîné dans une aventure artistique imprégnée d’une extrême épure.

Dans ce nouvel album, Loïc Gaume s’empare d’illustres récits jeunesse – des « classiques » qui ont bercé et marqué nombre d’enfants et d’adolescents – et les exporte dans un microcosme littéraire et graphique tout entier construit de ses mains. Ils deviennent méthodiquement et minutieusement « ses » classiques, architecturés comme suit : un monde en quatre cases, esquissé de quelques traits noirs, ponctué de formes colorées, raconté en huit phrases. Passé le classique de James Matthew Barrie qui inaugure l’opus, et nous impressionne d’entrée de jeu par son condensé absolu, ce sont ceux de Rudyard Kipling, de Frances Hodgson Burnett, de Lewis Carroll, de Louisa May Alcott, de Mark Twain, de Enid Blyton, de Jack London, d’Arthur Conan Doyle (et on en passe…) que filtre « sous contrainte » Loïc Gaume, avec une exigence fine et constante : celle de la quintessence narrative.

On le sait : avant les « Classiques au carré », Loïc Gaume s’est attelé aux contes et aux mythes, conçus sur le même procédé de narration graphique et textuelle. Un procédé des plus audacieux qui se démarque par sa singularité visuelle et sa condensation du verbe. Un processus génialement pensé et savamment maîtrisé dans chaque titre. Un système rigoureusement articulé autour de contraintes comme il vient d’être dit, mais également de contrastes (clin d’œil à Anne Quévy).

Avec ses « Classiques », Loïc Gaume excelle une fois encore à nous dévoiler sa trame ouli/ba-pienne : une vision hyper densifiée, schématisée, minimaliste du récit… C’est des plus convaincants, et c’est aussi captivant – faire contenir Alice au pays des Merveilles dans quatre cases et huit phrases, quelle prouesse ! Et que dire des Trois Mousquetaires aux nombreux rebondissements romanesques, du Voyage au centre de la terre aux multiples descriptions et extrapolations scientifiques ou de L’enfant et la rivière à l’atmosphère si poétique et sensible à la nature… A chaque fois, Loïc Gaume objective à l’extrême le récit et, pour ne rien gâcher, en offre une relecture truculente, vivante, ludique.

Soulignons la gageure supplémentaire à laquelle s’est confronté l’auteur dans la réécriture de ses « Classiques » : celle de l’hétérogénéité structurelle et émotionnelle des récits dont il s’est emparé, là où contes et mythes épousent une nomenclature narrative plus organisée et archétypale.

Loïc Gaume nous assure qu’il ne poursuivra pas l’aventure « au carré » au-delà des classiques pour l’enfance et la jeunesse. On rêverait pourtant qu’il s’empare cette fois d’écritures théâtrales : imaginer ainsi Hamlet de Shakespeare, La Voix humaine de Cocteau, L’Amante anglaise de Duras… en quatre cases !

Brigitte Van den Bossche

Lisette Lombé & 10eme Arte, A hauteur d’enfant – CotCotCot 2023

Gravir. Des fois en trébuchant.
Cheminer. A reculons parfois.
Progresser. A la vitesse de l’escargot.

C’est cela, grandir. C’est tanguer entre hier et aujourd’hui. Et c’est cela dont il s’agit dans l’album A hauteur d’enfant, composition écrite et graphique qui réunit trois femmes : une écrivaine-poétesse et un duo d’illustratrices.

Lisette Lombé et 10eme Arte (Almudena Pano et Elisa Sartori) confrontent en mots et en images des représentations de l’enfance à celles de l’adulte. Celles d’instants de vie (« la mémé qui resquille en douce à la caisse », « le bisou après les bons points ») ; celles de petits riens du quotidien (« les orties qui piquent les avant-bras », « la poussière dans les coins pendant la partie de cache-cache ») ; celles de choses toutes simples de l’existence («l’herbe fraîchement coupée », « la danse des piécettes » dans le fond des poches »), une suite de sujets anodins qui ancrent et nourrissent intensément l’enfance… et qui perdent de leur saveur, de leur consistance et de leur signification à l’âge adulte – aux prises avec une réalité plus préoccupée, moins innocente.

Enfant/parent, petit/grand, minuscule/majuscule, tu/je, question/réponse, avant/maintenant, de prêt/de loin, vu d’en bas/vu d’en haut, au-dedans/au dehors, ouvert/fermé, texte/image… le récit d’A hauteur d’enfant se concrétise sous la forme d’un dialogue rythmé et renvoie à une sorte de tête-à-tête poétique. Il alterne entre d’une part les considérations concrètes de l’enfant, son phrasé toujours simple, et d’autre part les réflexions philosophiques de l’adulte, toutes exprimées sur un mode interrogatif. Selon les stades de la vie, les points de vue s’entrechoquent, les perceptions entrent en collision, les convictions se modifient, les sens évoluent. Mais persiste une chose, immuable et infinie: l’amour qui unit l’un et l’autre et rééquilibre toute existence.

D’une grande densité et sobriété à la fois, le texte de Lisette Lombé témoigne d’une exploration et d’une introspection humaines. Il entre en forte résonance avec le dépouillement graphique des illustratrices. Leur combinaison offre un album singulier, une œuvre vibrante.

Brigitte Van den Bossche

 

Elisabetta Spaggiari, Cochon a un secret – L’Agrume 2023

Cochon semble être bienheureux. Sa vie le ravit et il ravit celle des autres. Son quotidien est nourri de passions qu’il cultive en solitaire et qu’il ne renâcle pas de partager avec ses amis. Son tempérament est enjoué, son enchantement permanent. « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes » manifestement… jusqu’au jour où le tableau qui faisait figure d’idéal se ternit. Le bel équilibre se fragilise sensiblement quand Cochon se découvre un secret. Un fameux secret même, qui n’a rien d’anodin, puisqu’il est logé…dans son cœur. Mais que recouvre donc cette chose enfouie en lui, qui le fait rire comme pleurer, le rend tout autant léger qu’avachi ? Cochon, trop accablé par l’ampleur du non-dit, se décide à aller chercher conseil et réconfort chez son ami Roger le lapin, à qui il avoue être tombé profondément amoureux et ce, « sans le faire exprès » ! L’objet de son amour ? Un papillon qu’il avait rencontré alors à l’état de chenille et dont l’apparition délicate puis l’éblouissante métamorphose l’ont fasciné. Au point d’étreindre ardemment son cœur. Réalisant l’impossible amour entre sa condition de porcin et celle d’insecte/lépidoptère, Cochon est profondément désespéré.

« Mais Roger rebondit comme un vrai lapin » : il embarque son ami tourmenté dans une petite virée dans les alentours, à la découverte de modes de vie – et d’union – dont Cochon ne soupçonnait pas une seconde l’existence chez leurs voisins les bêtes. Roger lui dévoile ainsi une réalité plus nuancée, moins homogène peut-être, multicolore assurément : une réalité « arc-en-ciel ». Celle où un chimpanzé et une hyène forme un couple hilarant, une chauve-souris et une chouette rêvassent ensemble, un élan et un pivert partagent gaiement le quotidien, un éléphant et un grillon…une taupe et un ours…un guépard et une tortue… Tous ces duos se conjuguent harmonieusement et en toute simplicité. Un constat qui fait réfléchir Cochon… et lui donne des ailes. La fin de l’histoire a pour cadre nocturne le verger de Cochon, aux abords de sa maison : s’y déploie une réjouissante fête – bigarrée, joyeuse, dansante, musicale, égayée d’amitié et d’amour – qui réunit toute l’assemblée animale rencontrée au fil de l’aventure de Cochon.

Cochon a un secret est une ode expressive à la différence, à l’hybridité, à la liberté d’aimer. Elisabetta Spaggiari compose des images vivaces, imprégnées de mouvement et de grâce : ainsi les scènes du séchage après le bain, du roulement dans la boue, des pas de danse de Cochon ; ainsi celles de la transformation de chenille à papillon et de son prodigieux épanouissement une fois délivré du cocon ; ou encore celles des saynètes de couples de bêtes passés en revue… Cochon a un secret fait spectacle et fait du bien.

Brigitte Van den Bossche

Hans Limmer & David Crossley, Paulina et moi – La Partie 2023 (1e éd. J.P. Bachem Verlag 1970)

Paulina et moi narre une rencontre inattendue, une amitié fabuleuse, une fuite inévitable… vers une réjouissante issue. L’aventure concerne une petite fille, Angelica, et un petit cochon dit Paulina.

Bien étonnante que leur rencontre sur une route de campagne : d’abord la fillette comme le porcelet gambadent chacun seul au moment de leur découverte respective ; ensuite la jeune bête est toute emmaillotée dans un sac de toile de jute, ne découvrant que les pattes – comme des « hauts talons » y voit l’enfant ; et puis l’un et l’autre s’appréhendent doucement jusqu’à ce que l’animal, la tête encore recouverte, chuchote son prénom – Paulina, c’est en tout cas ce que prétend entendre « distinctement » Angelica.

Insolites à plus d’un titre, n’est-ce pas, que les prémices de cette histoire : une enfant d’à peine 2-3 ans qui se balade en solo (mais poupée en main) dans la campagne ; un porcelet dans un sac qui trottine tranquillement sur la route ; une bête qui parle et se fait comprendre par son humaine interlocutrice. Le tout mis en musique par l’allemand Hans Limmer pour le texte et par l’américain David Crossley pour la photographie noir et blanc.

L’aventure d’Angelica et Paulina, racontée à la première personne par une fillette dotée d’une certaine maturité, s’épanouit toute en tendresse au fil du récit. L’intégration de l’animal voulue par l’enfant dans le foyer familial, mais aussi le quotidien partagé par les deux comparses et nourri de jeux, balades et courses au marché, les apprentissages mutuels de la vie courante, la complicité qui se densifie d’une façon des plus naturelles entre la petite humaine et le petit mammifère… Dans cette histoire d’amitié qui tient du merveilleux, l’auteur et le photographe font se côtoyer avec délectation l’ordinaire et le curieux, l’élémentaire et le farfelu ; leur articulation du verbe et de l’image, profondément complémentaire, construit un récit qui s’opère sur le fil de l’évidence.

Alors quand l’alliance forte d’Angelica et Paulina se voit subitement menacée par la volonté du fermier de récupérer son porcelet perdu, la fillette, animée d’un certain « bon sens » (le sien), réagit avec détermination et une dose de malice : la solution c’est incontestablement la fuite avec son animal « porte-bonheur ». L’échappée du duo, à travers le patelin, les champs, la forêt et la montagne, sera agrémentée de rencontres avec des bêtes bienveillantes à leur égard… jusqu’à leur installation dans une grotte, leur « nouvelle maison ». La finale est drôle à souhait : retrouvés par des villageois, Angelica et Paulina seront ramenés au foyer familial, avec la ferme décision parentale d’y garder finalement l’animal. Moralité – celle d’Angelica : « Les grandes personnes sont en fait très raisonnables. Comme quoi, il ne faut pas manquer de patience envers elle ».

Cet album de photolittérature, qui a pour cadre l’ile de Rhodes en Grèce où a longtemps vécu Hans Limmer, est un classique en Allemagne depuis sa parution (1970). Sa publication en français nous permet aujourd’hui de découvrir avec ravissement une œuvre pleine de charme, une histoire exquise, des petites personnes bien avenantes…dont, dans le rôle d’Angelica, la propre fillette de l’auteur. Tout n’est ici que pur régal.

Brigitte Van den Bossche

Aino-Maija Metsola, Pas touche à mes fraises – Versant Sud 2023 (coll. Petites histoires nordiques) – Trad. du finnois : Claire Saint-Germain

La colère s’empare d’Irma la souris lorsqu’elle découvre que ses fraises ont été grignotées : partout des trous et encore des trous. Même celles qui sont encore vertes ont été croquées. Et Irma de s’emporter :

C’est mon jardin à moi ! J’ai fait pousser mes fraises de mes propres mains !
Je les ai soignées et arrosées, j’ai arraché les herbes et mis de l’engrais.
Et je l’ai fait toute seule ! C’est ça ma récompense ?

Sans attendre, Irma tente de protéger son bien, riche de rhubarbes, laitues, oignons, pétunias et autres trésors.  Elle accumule clôtures, pièges, murs, tranchées. Et pour couronner le tout, elle élève un mirador.

Cette nuit-là, cric, crac… Quel est ce bruit sinistre qui la réveille ? Un être étrange pourvu de deux antennes se traîne par-dessus le mur et, qui plus est, il est suivi  par de nombreux petits. Ceux-ci se plaignent. L’un est épuisé, un second est éperdu, un troisième a faim… Où aller ? Ils n’ont plus de chez soi !
N’en disons pas davantage. Sachons seulement que les myrtilles sont mûres !

Il n’est pas nécessaire de s’appesantir longuement sur le message véhiculé par ce récit, d’autant plus d’actualité qu’il nous faut lutter contre l’égoïsme ambiant, la stigmatisation des réfugiés et l’érection de murs.

Texte et images sont l’oeuvre de l’artiste finlandaise Aino-Maija Metsola, connue entre autres pour les motifs qu’elle a créés depuis 2006 pour la célèbre firme Marimekko, utilisant aquarelle, marqueurs, gouaches… Fleurs et fruits, tantôt reconnaissables, tantôt taches de couleur aux contours flous, se fondent pour créer un jardin des merveilles où vibrent le rouge, le jaune, le vert, l’orange, le bleu, tandis qu’apparaît, très expressive, dessinée au trait, la souris Irma bientôt confrontée à la famille des petits escargots.

Michel Defourny

 

 

 

 

 

Adrien Parlange, Les Printemps – La Partie 2022

L’émotion vous saisit au fil des pages de l’album Les Printemps d’Adrien Parlange : 30 flashes pour raconter une vie, de 3 à 85 ans.

Des deux premières années, aucun souvenir ; à 3 ans, quelques pas dans la mer, les deux pieds dans l’écume ; à 6 ans, effroi et fuite à la vue d’un orvet pris pour un serpent ; à 13 ans, jeune ado distrait en classe ; à 15 ans, émoi lors d’une première bise un peu plus appuyée ; à 18 ans, déception amoureuse ; à 21 ans, entrée dans la vie active ; à 26 ans, vie en couple ; à 30 ans, découverte de la paternité avec la naissance d’une petite fille ; à 32 et 34 ans, transmission parentale ; à 44 ans, plénitude de la vie adulte et familiale ; à 50 ans, installation de sa fille dans un appartement ; à 62 ans, rencontre de l’enfant de son enfant ; à 72 ans, nécessité de prendre son temps ; à 82 ans, activités sous surveillance ; à 85 ans, attachement au printemps…

Si cet album nous touche à ce point, c’est parce que, le narrateur, en se confiant et en parlant de lui, parle de chacun d’entre nous. Derrière les dessins, aux contours épurés, tracés au pinceau, à peine esquissés, sans doute nous reconnaissons-nous. Certes, nous n’avons pas vécu les mêmes choses au même moment que le narrateur et sans doute ne les vivrons-nous pas pareillement dans le futur qui nous attend. Néanmoins, tout ce qu’il dit, tout ce dont il se souvient… est tellement vrai, tellement nôtre. Ce sont des sensations, des sentiments, des désirs, des regrets, de l’enthousiasme, du partage. C’est la persistance d’un souvenir, la fulgurance d’un imprévu, la nécessité de l’oubli, la capacité de rebondissement, l’accomplissement d’une quête, le bonheur d’un printemps.

Prenant le livre en main, au format 17 x 24, on ne peut qu’être fasciné par le dispositif ingénieux mis en place par Adrien Parlange pour rendre palpable la relation qu’entretient chacun avec son vécu. En recourant à des encoches et à des fenêtres découpées dans l’épaisseur colorée des pages, l’artiste rend concrètes les interactions entre l’instant vécu et différents moments du passé. Tantôt le temps érode la mémoire, tantôt des souvenirs dont certains très anciens imposent leur présence… Ainsi la saveur d’une fraise sauvage ramassée avec son père, à 4 ans, au bord d’un fossé, accompagne-t-elle le narrateur au long des années. 30 ans plus tard,  c’est à son tour, en tant que papa de faire goûter à sa fille une fraise des bois. Et lorsque l’album se termine sur des mots qui disent le bonheur de vivre et l’attachement au renouveau – « A 85 ans, je n’ai jamais autant aimé le printemps » -, l’image correspondante montre un monsieur âgé qui se penche pour cueillir une fraise !

Quelle poésie dans le rapport entre le texte et les images. Et que d’échanges possibles entre parents et enfants à la lecture de pareil album.

Michel Defourny

Bastien Contraire, Les Animaux – La Partie 2022

L’album s’intitule « Les Animaux ». Pourtant pas un seul ne figure en couverture.

Ce ne sont que ronds de couleur.

Peut-être se cachent-ils à l’intérieur, sous des rabats à soulever, une technique de plus en plus exploitée ? Mais non, sur chaque page, rien que des ronds de couleur et le nom d’un animal correspondant.

Ainsi le brun symbolise-t-il l’ours. Le blanc, l’ours polaire. Le vert, la grenouille. Le gris clair, la souris et le gris foncé, l’éléphant… Curieusement ce recours à l’abstraction éveille l’imagination et suscite chez le lecteur une réelle activité mentale. Il se souvient des multiples représentations d’animaux auxquels il a été confronté. Peut-être les poussins jaunes de Claude Ponti chatouilleront-ils sa mémoire ? Ou celui-ci se souviendra-t-il de l’énorme crocodile vert de Quentin Blake illustrant Roald Dahl, prêt à tendre un piège subtil ? A la vue du rose, se racontera-t-il l’histoire des Trois Petits cochons telle qu’on lui a lue dans la version de Gerda Muller ? Et, en lieu et place du corbeau évoqué par la couleur noire dans cet album, pourquoi ne s’amuserait-il à se faire peur, se souvenant du noir cauchemardesque du loup tel qu’il apparaît dans Rouge Rouge Petit Chaperon rouge d’Edward van de Vendel et Isabelle Vandenabeele ?

Enfin, ultime gag, la quatrième de couverture est évidée. Devinez l’animal auquel a pensé Bastien Contraire qui propose ici un album aussi ludique, aussi surprenant que drôle dans son minimalisme.

Michel Defourny

Odile Hennebert, Sucrer les fraises – CotCotCot 2023

En couverture, une dame âgée, un manteau rouge sur le dos se repose sur un banc, à l’ombre blanche d’un grand arbre. Sur un bandeau rouge, en lettres blanches, le titre de l’album : Sucrer les fraises dont le « i » est légèrement décalé. En lettres rouges sur le blanc de la page, le nom de l’autrice : Odile Hennebert. Au ras du sol, des points rouges parmi des feuilles : nous devinons qu’il s’agit de fraises bien mûres. Le livre au format 16,5 x 22 cm est paru aux éditions CotCotCot.

« Sucrer les fraises » pour chacun d’entre nous, c’est d’abord et banalement, au sens propre, saupoudrer de sucre des fraises fraîchement cueillies prêtes à être mangées. Mais, cette expression a également un sens figuré ou dérivé, moins connu peut-être. C’est une façon de désigner le grand âge et, par-delà, la sénilité caractérisée entre autres par des tremblements incontrôlés.

« Maintenant, voyez, j’ai cinquante-quatre ans et plus bon à rien, forcément. J’ai lâché mon métier de plombier, je tremble de partout, regardez mes mains, je sucre les fraises, les jambes qui grelottent, elles pèsent comme du plomb et à chaque instant la tête qui s’en va. Comment expliquez-vous ça ? » peut-on lire sous la plume de Marcel Aymé dans Le Passe-muraille. C’est à ce sens imagé quelque peu cruel dans son humour glacé que fait allusion la phrase qui, en quatrième de couverture, clôt l’album d’Odile Hennebert : « Les mains qui tremblent toutes seules, c’est pratique pour sucrer les fraises. »

Dans cet album, l’auteure-illustratrice entrecroise les deux significations de l’expression « sucrer les fraises ». D’une part, ses dessins au trait, avec par-ci par-là, de discrètes touches de vert, célèbrent les fraises et leur belle couleur rouge. Là, on les cueille. Là, un enfant en porte une à la bouche. Là, elles passent d’une main à une autre. Là, dans l’égouttoir, les voilà  sous le robinet avant d’être équeutées. Là, elles ont taché le bavoir d’un bébé. Là les marmites sont préparées pour la cuisson des confitures… que l’on étendra sur des tartines. Ici, par contre, c’est un gâteau à la fraise pour fêter l’anniversaire d’une centenaire… qui ne comprend rien à l’affaire puisque, prétend-t-elle, elle n’a que dix ans. Ces deux images et quelques autres dispersées au fil des pages font écho au texte de ce livre qui offre une plongée dans le quotidien de résidentes et résidents d’une maison de repos. Des bribes de leurs conversations font apparaître leurs préoccupations, leur désir de partir et de se retrouver chez soi ; leurs propos font ressentir leur nostalgie du temps passé ou encore actent le manque de disponibilité d’un personnel qui manque de temps. Tandis que leur mémoire bafouille, leur présent se traîne ponctué parfois par quelques ragots qui font sourire…

Odile Hennebert signe ici son premier album: un grand moment d’émotion.

Michel Defourny

 

 

Karen Hottois et Sandra Dufour, Un rêve – Esperluète 2022

Dans Un rêve, on voyage dans l’inconscient imagé d’un enfant, nourri d’épisodes fantastiques, puis on émerge sans transition dans sa réalité toute simple, légère, aérienne. Deux scènes, deux temps composent cet album d’une poésie verbale et d’une beauté graphique singulières : il y a la nuit, il y a le jour ; le lit d’une part et la balançoire d’autre part ; la sombre forêt d’un côté, un tapis coloré de fleurs de l’autre. Il y a l’obscurité dense et les craintes parfois irrationnelles qu’elle génère, il y a la clarté d’un moment solaire et la tendre légèreté à laquelle renvoie la lumière. A cheval sur ces deux mondes contrastés – intérieur et extérieur – figure un même garçonnet aux cheveux dorés, vêtu d’une marinière. Il n’est pas nommé et ça n’a pas d’importance. Ce qu’il est par contre, son statut, est fondamental : il appartient à la communauté des enfants.

Animé d’une imagination foisonnante pendant son sommeil, le garçonnet nous invite dans les méandres de son rêve où, dans une obscure forêt, se confrontent des bestioles inquiétantes, des êtres malfaisants et une petite armada d’enfants héroïques ; péripéties, batailles et courses-poursuites, ponctuées de petits moments salvateurs, s’enchaînent. Et puis, c’est le réveil. Et avec lui, le soulagement de l’enfant qui va jeter « toute la nuit dans un puits » et ainsi s’offrir un moment d’épanouissement à l’air libre, de rêvasserie au soleil, de jeux dans la nature environnementale – ici la balançoire, là la cabane, ici la cachette, là les mains en pleine terre, là encore la grimpette à l’arbre… Imprégnée d’une joyeuse vitalité enfantine, la dernière scène fait écho à l’une du rêve.

L’univers des contes colore Un rêve. Les enfants (héros) dans la forêt (lieu d’épreuves), les êtres peu fréquentables (chat déplaisant) voire menaçants (« monstre vert » et « terrible monte-en-l’air » !), la confrontation des uns avec les autres (combat d’épées, scène de traque), le moment d’apaisement (voltige et ballet maritimes), les rebondissements redoutables (surgissement de l’ours féroce), les images parfois angoissantes (rapt d’un bébé), la délivrance finale (le réveil individuel et le jeu collectif)… tous ces éléments inscrivent le rêve du garçonnet dans un cadre fabuleux. Et la symbolique des nombres, qui imprègne également tant de contes, nourrit l’album dans son intégralité : du rêve à la réalité, ce sont douze arbres et un brin de buis, quatre êtres malfaisants, treize soleils et un nuage qui parsèment le récit.

Deux artistes tissent cet album littéralement extra ordinaire, tant dans sa narration textuelle que dans l’imagerie. Karen Hottois nous livre une courte et merveilleuse histoire faite à la fois de fantasmagories et d’insouciances enfantines – l’éditeur, Esperluète, évoque finement une histoire-comptine. Sandra Dufour, quant à elle, nous offre une expérience visuelle saisissante : broderies de figures et écritures cursives, associées à un support de tissus teintés selon la technique traditionnelle japonaise du shibori, produisent une œuvre éblouissante, inspirée et inspirante.

Brigitte Van den Bossche

 

 

Alexandra Litvina et Anna Desnitskaïa, Le transsibérien. Départ immédiat pour l’autre bout du monde – Rue du Monde 2021

Alexandra Litvina et Anna Desnitskaïa, Le transsibérien. Départ immédiat pour l’autre bout du monde, Rue du Monde 2021
Alexandra Litvina et Anna Desnitskaïa, L’appartement. Un siècle d’histoire russe, Librairie du Globe 2018
Maria Bakhareva et Anna Desnitskaïa, Le tour du monde en 24 marchés, La Partie 2022

J’ai regroupé la présentation de ces trois albums car illustrés tous trois par Anna Desnitskaïa. On y retrouve, quelle que soit l’auteure, un même esprit et un même plaisir de lecture.

L’appartement. Un siècle d’histoire russe
C’est à un voyage dans le temps que nous convient Alexandra Litvina et Anna Desnitskaïa en explorant ce microcosme sociologique et historique de « L’appartement » russo-soviétique et en faisant la connaissance de ses nombreux occupants successifs durant « Un siècle d’Histoire russe ». 

De 1902 à 2002, treize dates-clés ont été choisies, treize  « chapitres » pour présenter un siècle d’Histoire et d’histoires russes à travers le quotidien de la vie d’une famille – les Mouromtsev – dans un appartement occupé différemment suivant les évènements et les époques. Chacun des treize chapitres s’ouvre sur une double page avec vue en coupe et en plongée du même appartement. Des cloisons apparaissent, le mobilier est déplacé pour moduler l’espace d’habitation d’une seule famille à celui attribué à plusieurs entités familiales.

La structure des treize chapitres est régulière ; plusieurs points de vue s’y articulent. Tout d’abord, sous l’illustration de l’appartement, celui d’un enfant narrateur d’une dizaine d’années. Avec simplicité et précision, il parle de la vie courante et des répercussions dans leur vie des évènement considérés. Grâce à l’arbre généalogique des premières pages, c’est déjà un véritable jeu de resituer l’enfant qui parle, la famille qui grandit : qui sont « maman », Tante Maroussia, la camarade Orlik, Ania Mouromtseva…. Sur la double page suivante, un paragraphe documentaire explicite l’enchaînement des évènements politiques ; l’auteure retrace avec concision le fil de l’Histoire de ce XXe siècle russo-soviétique et s’adresse ainsi à tout public, enfants et adultes. C’est enfin une foule d’informations concrètes que l’illustratrice nous donne à observer pour chaque époque : objets du quotidien tel un samovar, un haut-parleur des années 41-45, la mode vestimentaire, un poêle, de la nourriture, des jouets, une machine à écrire, etc. Quelques dialogues mis en scène en vignettes de BD témoignent justement de l’état d’esprit et/ou des opinions des personnages. L’humour et le jeu trouvent aussi leur place au fil des illustrations. Celles-ci s’apparentent plutôt à la « ligne claire » : lisibilité, trait net, couleur en à plat. Les nombreux personnages sont très bien « typés » dans leurs attitudes.

Anna Desnitskaïa utilise les nuances ou les contrastes entre ombres et lumière pour rendre l’atmosphère propre à chaque partie de l’appartement suivant les différents contextes historiques qui s’enchaînent : luminosité en 1902, mais semi-obscurité dans les dures années d’après-guerre quand s’imposent des restrictions de toutes sortes, alimentaires, sanitaires…

Ce qui m’a le plus séduite dans cet album ? Deux choses. D‘une part, la complicité extraordinaire entre l’auteure et l’illustratrice dans le rendu de leurs recherches historiques, sociologiques et culturelles – il est presque difficile d’imaginer qu’il ne s’agit pas d’une seule personne tant la complémentarité entre le texte, l’image, la mise en page, le choix des éléments narratifs ou documentaires est étroite (ainsi la disposition de l’appartement et ses changements successifs, si intimement mêlés aux personnages et aux circonstances que narre le texte, ou encore ces nombreux personnages, leur caractère, visage, maintien, leurs dialogues aussi, le tout évoluant au long des années). Ensuite, la formidable synthèse d’ « Un siècle d’histoire russe » – le XXe siècle -, ses répercussions sur la vie quotidienne – et urbaine – de ses habitants, sur leurs opinions politiques qui sans être approfondies ne sont pas non plus esquivées : comment les évènements leur étaient-ils présentés, comment l’histoire fut-elle construite, quelle  conscience  en avaient-ils ou pas ! Plongez-vous par exemple dans les chapitres 1914, 1917, 1953, 1987…

Aux adultes qui souhaiteraient un point-de-vue complémentaire sur ce sujet, je signale la parution récente de « Bruits et couleurs du temps – Une famille dans le siècle soviétique » d’Irina Scherbakova, publié par l’Académie Royale de Belgique en 2022.


Le transsibérien. Départ immédiat pour l’autre bout du monde
Quand le même duo auteure-illustratrice, Alexandra Litvina et Anna Desnitskaïa, nous emmène à bord du Transsibérien pour l’autre bout du monde, c’est avec le même ravissement que j’ai fait ce voyage. Cette fois pas dans le temps, mais dans l’espace!

Le grand format de l’album matérialise en quelque sorte l’immensité du territoire parcouru : sur les 9.000 km et quelques, on y change d’ailleurs sept fois de fuseau horaire !… Pour nous représenter le trajet exceptionnellement long de Moscou à Vladivostok, à travers l’Europe, l’Oural, la Sibérie occidentale, la Sibérie orientale et l’Extrême-Orient, une carte simplifiée mais très claire se déploie sur les trois premières pages et pointe les trente-six villes et villages choisis comme haltes pour faire plus ample connaissance avec des « habitants de tous âges, vivant le long de la ligne, 76 personnes qui portent le Transsibérien dans leur cœur ».

L’auteure et l’illustratrice expliquent, en introduction, leur méthode de recherche et leur choix narratif pour raconter le Transsibérien, chemin de fer qui « a uni cet immense pays », « qui a tout transformé », et qui « a aussi été porté par une rude histoire ». « Mais – ajoutent-elles – le plus important de notre aventure, ce ne sont ni les chiffres ni les dates. A travers les récits des compagnons rencontrés sur ces 9.000 km de voie ferrée, nous avons appris tellement de choses plus intéressantes sur des temps lointains ou un passé tout proche, sur de grandes ou minuscules cités, sur les coutumes et les curiosités ; nous avons découvert des bâtiments chargés d’histoire, des châteaux d’eau, des montagnes, des rivières… Nous nous sommes surtout fait de nombreux amis, partout, dans ce gigantesque pays. »

Tel est l’état d’esprit que l’on ressent tout au long des pages. Elles fourmillent de détails, d’anecdotes, de jeux, de croquis, de rencontres et de portraits, de dialogues, de descriptions, d’explications, de souvenirs, de couleurs… et aussi d’humour ! Le texte, très riche, se lit par paragraphes ou vignettes ; chaque lecteur peut y picorer les informations au gré de ses humeurs et de son âge. La famille au complet peut monter à bord du train sans crainte de s’ennuyer une seule minute durant les 6 à 7 jours et nuits de voyage.

Le tour du monde en 24 marchés
C’est avec Maria Bakhareva, auteure russe spécialisée en livres de voyage, qu’Anna Desnitskaïa explore avec nous vingt-quatre marchés répartis dans douze pays autour du monde, comme en atteste la carte en fin de volume. Vingt-quatre marchés, tous incrustés dans des cultures différentes mais avec pour point commun, depuis des millénaires, être un endroit de rencontre entre les gens qui achètent et ceux qui vendent des marchandises – en l’occurrence, dans cet album, de la nourriture essentiellement.

Les caractéristiques culturelles de chaque pays sont soigneusement sélectionnées et mises en évidence de manière ludique au travers de textes brefs et de nombreuses illustrations. Pour chaque marché précis sont présentés des éléments isolés – tel légume, tel ingrédient d’une recette – ou des scènes en pleine double page et en plongée, fourmillant de détails – agencement des lieux, produits typiques, plats préparés sur place, habillement (du plus traditionnel au contemporain), etc.

La formule du livre-jeu « cherche et trouve » traverse tout l’album sans être exclusive. Alternent renseignements pratiques – comme la rue où le marché a lieu, les jours et heures d’ouverture, des conseils sur le genre de sac à emporter les plats qu’il faut absolument goûter – et des propositions d’activités – recettes à réaliser, petits lexiques de mots courants à mémoriser. Une courte rubrique, particulièrement parlante, indique pour chaque pays ce que l’on peut acheter avec le plus petit billet ! C’est bien à l’enfant accompagné de ses parents que s’adresse l’album. Il leur offrira de nombreuses occasions d’échanges en famille.

Tout dans l’enchevêtrement des textes et des images, dans la typographie et les couleurs, éveille la curiosité, l’étonnement, l’envie de découvrir et d’écouter ces lieux pleins de vie… mais surtout l’envie de goûter les saveurs et d’humer les parfums qu’ils nous offrent, à l’inverse des « hypermarchés » de nos contrées qui nous privent de la jouissance de nos cinq sens.

Chantal Cession

 

Sven Völker, Un million de points – Helvetiq 2022

1
1+1 = 2
2+2 = 4
4+4 = 8
8+8 = 16
16+16 = 32
32+32 = 64
64+64 = 128
128+128 = 256
256+256 = 512
512+512 = 1024
1024+1024 = 2048
…   +   …   = …

Qui aurait imaginé que pareilles additions nous offriraient un album aussi magique que surprenant ? Performance réussie par le graphic designer allemand Sven Völker qui, en doublant à chaque fois la mise, accumule des points, encore des points, et plus encore de points !  Ainsi passe-t-on, en 44 pages, d’1 point à 1 048 576 points, soit en toutes lettres de un point à un million quarante-huit mille cinq cent septante six points. 

Le premier point, un énorme rond vert, occupe toute la page. On reconnaît la forme stylisée d’un arbre, feuillage et tronc. Additionné à un second point d’un vert à peine différent, tous deux porteront quatre points rouges. Que dis-je: quatre pommes mûres ! Tombées au sol, en voilà huit. Au fur et à mesure que s’additionnent les points, ceux-ci composent d’étonnantes images sous le signe du minimalisme. Un visage rosé piqué de 256 points de rousseur, 512 gouttes de pluie de couleur bleue se détachant sur un fond de nuit. Peu après, un écran de télévision neigeux compte 8 192 points dont on imagine mouvements et scintillements. Le vertige s’empare du lecteur lorsque les grands nombres sont atteints et que les points devenus innombrables se font de plus en plus microscopiques. Pas moins de 5 pages à déplier sont nécessaires pour qu’un total de 524 288 points s’échappent dans un nuage de fumée qui couvre un convoi mené par une locomotive à vapeur. Et l’album de s’achever sur les plissements d’un paysage urbain – multiples gratte-ciel et une coupole – magnifique skyline, dans le rougeoiement d’un soleil couchant dont la rondeur se devine… point final.

Poésie des nombres, beauté des images, rigueur et ivresse d’un jeu mathématique. Un million de points a été élu « Meilleur livre illustré 2019 » par le New York Times et la New York Public Library.

Michel Defourny

Hans-Christian Andersen, Benjamin Lacombe, La Petite Sirène – Albin-Michel 2022 [nouv.trad. Jean-Baptiste Coursaud]

Le point de vue qu’adopte Benjamin Lacombe lorsqu’il illustre un grand texte  est le résultat de recherches, d’enquêtes, d’intuitions. Que l’on apprécie ou non son style graphique, il faut reconnaître que son approche interpelle. C’est encore le cas avec sa vision de La Petite Sirène de Hans-Christian Andersen. Se fondant sur des lettres peu connues du célèbre conteur et d’Edvard Collin, fils de son bienfaiteur, jointes au volume, Benjamin Lacombe s’interroge sur l’identité de l’héroïne du récit. Un secret bien gardé…

Je m’apprêtais à faire le compte rendu de cet album lorsque j’ai pu lire la page entière que Catherine Mackereel lui a consacré dans le quotidien « Le Soir » du 28 novembre (version en ligne le 27 novembre). Entre parenthèses, nous avions eu l’occasion, elle et moi, de discuter ensemble peu auparavant, des contes et de La Petite Sirène, lors d’une passionnante conversation téléphonique.

Je me permets de renvoyer nos lecteurs à la chronique de Catherine Mackereel.

Michel Defourny

Oili Tanninen, Papou et Pola – La Partie 2022

Finlande,  décennies 60-70. Le design finlandais connaît un âge d’or, qu’il s’agisse de la création textile ou du vêtement avec Marimekko et Vuokko, qu’il s’agisse des arts de la table avec les porcelaine Arabia, de la vaisselle de Kaj Franck, des verres et des vases de Tapio Wirkkala ou encore des oiseaux d’Oiva Toika.

Dépouillement, pureté des lignes, simplicité des formes, référence à la nature et à ses cycles : l’album d’Oili Tanninen, Papou et Pola, s’inscrit graphiquement dans cette mouvance. Pour célébrer les jeux de l’hiver, l’artiste a choisi deux bonshommes de neige, un petit et un plus grand. Chaudement vêtus, avec bonnet, écharpe et moufles, ils s’adonnent au patinage, au ski, aux super batailles de boules de neige… Oili Tanninen a opté pour la bichromie, orange chaleureux et bleu intense, tandis que le blanc, en flocons, en bonshommes de neige, en lapin, en étendue… poétise les pages et symbolise la beauté de la saison. Une beauté éphémère, car le temps passe… et c’est la pluie qui se met à tomber :

« Où sont Papou et Pola ? »

Papou et Pola est paru à Helsinki en 1970. Ce trésor du patrimoine finlandais est publié pour la première fois en français par les éditions La Partie.
Hipou, autre titre de l’autrice-illustratrice finlandaise, paru en 1967, est publié  incessamment par la même maison française.

Michel Defourny

Chris Van Allsburg, L’Etranger – Editions D’Eux 2022

Les fans de Chris Van Allsburg vont se réjouir en découvrant L’étranger, un album jamais publié en français alors qu’il était paru aux Etats-Unis en 1986….

Comme dans d’autres albums de Chris Van Allsburg, l’histoire commence par un fait divers. Sur une route de campagne vallonnée, un homme est renversé par le camion d’un fermier des environs. Cet homme est amnésique et incapable de parler. Impossible de savoir d’où il venait et où il allait. « Serait-il une sorte d’ermite, un homme qui vit seul dans les bois ? » comme le suppose Monsieur Bailey. Au fil des pages, Chris Van Allsburg disperse çà et là des détails dont l’accumulation disparate ne manque pas d’intriguer. Pourquoi le thermomètre du docteur accouru pour soigner l’étranger est-il brisé, le mercure coincé au fond ? Impressionnant, lors du repas du soir, le regard hypnotique que cet hôte de passage porte sur la vapeur qui monte des plats. N’est-il pas bizarre qu’à son approche, au lieu de s’enfuir les lapins bondissent vers lui. Pourquoi se montre-il insensible à la chaleur et à la fatigue lorsqu’il travaille dans les champs : jamais il ne transpire ! Comment se fait-il que les citrouilles, cette année-là, se soient mises à grossir pareillement ? Inexplicable, cet été qui se prolonge anormalement sur les terres des Bailey, alors que, par-delà, l’automne s’est installé.

Le récit s’achève par le soudain départ de l’étranger. Les conséquences ne se font pas attendre. Subitement, chez les Bailey, l’air devient froid et les feuilles des arbres restées vertes jusqu’alors prennent, comme ailleurs, les couleurs de l’automne.

Le réalisme magique des images de Chris Van Allsburg accentue le mystère dans lequel baigne le récit. Sans doute sont-ce les couleurs, du jaune doré des blés mûrs à l’orange intense des citrouilles et au brun marron saturé de rouge vif du feuillage des arbres, qui apportent des éléments de réponse à nos interrogations.

Un album énigmatique, de somptueux paysages, tout l’art de l’auteur du Jardin d’Abdul Gasazi, de Jumanji, de Boréal Express,…

Michel Defourny

 

Mo Yan – Zou Chengliang, La Bourrasque – HongFei 2022

L’enfance est l’un des thèmes privilégiés du grand écrivain chinois Mo Yan, Prix Nobel de littérature 2012. Petit paysan de la province du Shandong, au sud de Pékin, il a connu nombre d’épreuves dont la pauvreté et la solitude. Dans La Bourrasque, il se souvient d’une journée marquante vécue avec son grand-père. « Mon grand-père et moi-même avons eu à affronter un petit ouragan qui nous a dépouillés, n’abandonnant qu’un unique brin d’herbe sur notre charrette (…). Dans ce duel improvisé avec ce grand vent, mon grand-père n’a pas plié, lui tenant tête, et moi en m’agrippant fermement à l’herbe du talus je me suis laissé emporter… » écrivait-il en mai 2022, à l’occasion de la parution de cet album adapté de l’une de ses nouvelles.

Il avait fallu se lever tôt ce matin-là pour atteindre une prairie sauvage éloignée de la maison. Le temps était brumeux, « seul le bruit des roues de la charrette s’élevait dans le silence ». Mais lorsque le soleil enchanta le paysage, le grand-père se mit à chanter une étrange mélodie aux paroles énigmatiques qui « promettait autant de bonheur que de douleur ». C’était la première fois que le grand-père emmenait là-bas son petit-fils de 7 ans. Ils y faucheraient une belle herbe, celle dont les bêtes raffolent. Et chacun de se mettre au travail jusqu’au moment où le garçonnet abandonnant sa faucille se mit à faire la chasse aux criquets… rôtis lors du déjeuner. Juste avant le retour, en fin d’après-midi, des nuages noirs s’amoncelèrent et un vent violent se mit à souffler, de plus en plus fort. En hâte, la charrette fut chargée. Ce fut alors un combat inégal entre les éléments déchainés, un vieillard et un enfant. Si la récolte fut perdue, Mo Yan garde le sentiment aujourd’hui encore que  son grand-père et lui-même sont sortis « victorieux de ce face-à-face ».

Les illustrations de Zou Chengliang renforcent à la fois le pittoresque du récit et son réalisme. Que l’une d’elles en vision panoramique survole la ferme familiale isolée où l’on aperçoit le petit Mo Yan en train de nourrir les poules et la charrette qui sera au centre des événements, appuyée contre un mur ; qu’une autre nous donne froid dans la fraîcheur matinale lorsque se détache la silhouette estompée du grand-père dont on entend le rythme régulier des pas lorsqu’il pousse la charrette où Mo Yan a pris place ; que d’autres dépeignent le visage raviné du vieil homme, sa bouche grande ouverte ou sa peau tannée par le soleil et par l’âge ; que d’autres encore reproduisent la gestuelle qui rend la faucille efficace.

L’enchaînement des images, les variations de plan et de format, le rendu du mouvement confèrent à l’album une dimension cinématographique qui culmine dès que les premiers signes de la catastrophe sont perceptibles : le moment où les animaux pris de panique courent et volent en tous sens. Pour rendre la démesure de l’ouragan qui fait tourbillonner l’herbe en plein ciel, qui soulève le gamin le faisant valdinguer, tandis que le grand-père s’accroche désespérément aux bras de la charrette, Zou Chengliang introduit une rupture dans la manipulation de l’album. Comme si le souffle du vent s’engouffrait dans le livre, dispersait l’herbe dans les airs, obligeant le lecteur à redresser l’album en le verticalisant.

Mo Yan souhaite que le récit de cette épreuve qu’il a connue enfant encourage les petits lecteurs à affronter l’adversité. « Le vent passera , et nous serons toujours debout ».

Michel Defourny

Bruno Heitz, La Huitième Chèvre de M. Seguin – Le Genévrier 2022

La Chèvre de Monsieur Seguin d’Alphonse Daudet est pour Bruno Heitz une inépuisable source d’inspiration.

Histoire connue

En 1999, Bruno Heitz a raconté le destin tragique de Blanchette en quatre actes dans une magnifique succession de bois gravés, aux éditions Grandir, sous le titre Histoire connue.

Episode 1, Le bonheur, un fond bleu et la joie de vivre : Monsieur Seguin et sa chèvre nouvellement acquise dansent à l’unisson.
Episode 2, L’ennui, un fond couleur sable et la monotonie : Blanchette souhaite échapper à la tristesse de l’enfermement ; après plusieurs tentatives, elle réussit à s’évader.
Episode 3, L’extase, un fond vert : Que la montagne est belle! Comme gambader librement est enivrant !
Episode 4, Le drame, un fond rouge : jusqu’à l’aube, Blanchette s’est battue contre le loup avec ses petites cornes… jusqu’à en mourir.

Grande fut la tristesse de Monsieur Seguin dont la trompe avait vainement crié « reviens, reviens« .

Le texte d’Alphonse Daudet, sans qu’il soit reproduit, est ici sublimé tant les gravures l’interprètent avec force. Voyez Monsieur Seguin qui achète sa septième chèvre. Il veille à ce qu’elle soit toute jeune pour qu’elle s’habitue à vivre chez lui. Voyez Blanchette qui, du haut de la montagne, contemple la maison de Monsieur Seguin et le clos où elle était enfermée. Elle se demande comment elle avait pu tenir là-dedans! Voyez la fourrure blanche tachée de sang tandis que le loup s’acharne cruellement à coups de dents.

 

Les loupiots et la chèvre de Monsieur Seguin

Si dans Histoire connue, Bruno Heitz s’est montré fidèle au récit d’Alphonse Daudet qui se termine par la mort de Blanchette, dans Les loupiots et la chèvre de Monsieur Seguin, il donne une toute autre version des faits. Dans une révélation faite par la petite-fille de Blanchette elle-même, nous apprenons que cette dernière a échappé au loup. A vrai dire sa grand-mère aurait pris la fuite dans la montagne. Et c’est Monsieur Seguin, vexé de n’avoir pu la convaincre de revenir brouter dans son clos, qui a répandu le bruit selon lequel le loup l’avait mangée. Un écrivain parisien en vacances dans la contrée se serait approprié de l’affaire et en aurait fait une histoire à succès.

Pour cette version rocambolesque insérée dans la série qui met en scène les aventures de deux fameux loupiots – Les Loupiots et les oeufs mayonnaise, Les Loupiots et l’agneau, La Grotte des Loupiots – Bruno Heitz a adopté un style proche de la BD au service du mouvement et de l’absurde, avec klaxon de camion dans la montagne, repaire de blaireau, squelette de vélo brinquebalant… L’album paru en 1991, chez Hachette Jeunesse, a été repris en 2008 par les éditions Il était deux fois, dans une nouvelle mise en page.

 

La Huitième Chèvre de M. Seguin

En cette année 2022, Bruno Heitz ajoute à la saga de Monsieur Seguin un nouvel épisode qui fait suite à la version d’Alphonse Daudet.

Confirmation nous est donnée que Blanchette a bel et bien été dévorée. Sans doute le brave Monsieur Seguin s’est-il ressaisi après la mort de celle-ci. Persévérant, il a racheté une chèvre : la huitième. En la ramenant du marché, il l’assure qu’il la protégera du loup. Elle n’en croit rien. Peut-on faire confiance à quelqu’un qui n’a jamais eu de chance ? Si ses pauvres biquettes ont été dévorées, c’est en raison de son imprudence ! Pourquoi les avait-il laissées aller seules et à pied dans la montagne ? Et de lui adresser de vifs reproches : « Si elles avaient su se servir de votre voiture – lui dit-elle – elles auraient facilement échappé au méchant loup ».

Dès lors, la huitième chèvre de Monsieur Seguin exige sur-le-champ qu’il lui apprenne à conduire. Aussitôt dit, la voilà au volant . De retour à la maison, tout est chamboulé par la biquette. Elle se met en tête de fabriquer ses propres fromages et va les vendre en camionnette sur les marchés du coin. Ses produits sont très appréciés par la clientèle jusqu’au jour où la concurrence se fait sentir. Pour résister… Pour parfumer, décorer ses fromages, il faut se rendre dans la montagne, y ramasser des feuilles de châtaigner, récolter thym et baies de genévrier. Réticent et craintif, Monsieur Seguin doit céder ! Et hop, en voiture tous les deux. Et que là-haut commence la cueillette. Bien sûr, le loup sort du bois ! Mais, silence… On se doute que face à pareille chèvre, c’est le loup qui  prend la poudre d’escampette !

La Huitième Chèvre de Monsieur Seguin s’inscrit dans la Collection blanche des éditions du Genévrier. Comme dans Le Bois dont Pinocchio était fait, L’Autre Voyage d’Ulysse, Le Petit Chaperon gris, L’Arrière-arrière-arrière-petit-fils de Barbe-Bleue, Bruno Heitz s’empare de récits familiers auxquels il donne une suite aussi surprenante qu’amusante. A chaque fois, il déjoue nos prévisions, fait rebondir la narration et joue avec les références. Grâce à la combinaison des silhouettes découpées et des montages en 3D, qu’agrémentent quelques touches de couleur, l’album est devenu un superbe théâtre de papier d’où émane une grande poésie. La musicalité du texte sous le signe d’un vouvoiement inattendu, son rythme soutenu dans des dialogues farfelus préparent discrètement à la magistrale pirouette finale.

Michel Defourny

Alain Rey, Zelda Zonk, Trop forts les mots ! – Milan 2022

Il est des scientifiques qui ont de vrais talents de conteurs pour nous faire partager leurs passions. Tels Jean-Marie Pelt qui nous fait découvrir les merveilles du monde des plantes ou Hubert Reeves qui nous ouvre à la grandiose beauté du cosmos. Tel le linguiste et lexicographe Alain Rey qui  fut rédacteur en chef des publications des Dictionnaires Le Robert. De ce grand maître des études étymologiques de la langue française, attentif aussi bien aux belgicismes et autres régionalismes qu’au verlan, les éditions Milan rééditent un ouvrage destiné aux enfants paru en 2012 :  Trop forts les mots !

Alain Rey n’a pas son pareil pour raconter la vie des mots et des expressions que nous employons couramment.  Il en a sélectionné plus de 420 à partir de 49 entrées proposées dans l’ordre alphabétique d’avions à viande, en passant par cabinet,  écran, fourchette et surfer.

Pour présenter son livre et sa démarche, Alain Rey écrit : « Prendre quelques mots, ceux qu’on dit et qu’on entend souvent, et aller les regarder de près. Voyons les mots comme des oiseaux dans un jardin ou libres dans un petit bois. Ecoutons leurs chants et regardons leur envol. »

Remarquable érudition, contextualisation historique, anecdotes drôles, rapprochements surprenants, écriture désinvolte, le tout illustré par les croquis facétieux de Zelda Zonk qui multiplie joyeusement les portraits du maître qui a l’air de prendre son pied tout en étant très sérieux.

Michel Defourny

Pauline Barzilaï, Maddi dans la grotte – MeMo 2022

Sur la couverture saturée de couleurs flamboyantes, nos yeux se raccrochent en premier lieu sur de petits caractères blancs qui se détachent d’une partie du fond. Ils forment le titre de l’album. Le décor est posé : la multitude de formes variées, allongées, biscornues, organiques, rocheuses, rocailleuses constituent une grotte. Et cet enfant aux cheveux de feu, à la posture décidée et franche dans son pyjama, est Maddi. Est-elle fille ? Est-il garçon ? Peu importe.

Maddi avance, un pied devant l’autre. On lui emboîte le pas.
– « Oh ! La grotte tremble ! » s’exclame Maddi sur le qui-vive, dès la deuxième page.
Est-ce un livre effrayant ?
Surgit alors un chat imposant.
– « Que se passe-t-il, chat ? » questionne Maddi.
– « J’AI FROID » répond le félin grelottant.
Le lecteur est aussitôt rassuré. Aussi parce que Maddi fait preuve de compassion envers ce chat qui n’est pas là pour la dévorer.

L’enfant poursuit son avancée et son aventure dans la grotte, nullement déroutée par les autres êtres atypiques qu’elle rencontre en chemin : des danseurs acrobates dynamiques et inspirés, une volumineuse chauve-souris cracheuse de feu et enrhumée, une maîtresse d’école revêche au teint verdâtre, des joueurs de cartes aux manches longues…

L’atmosphère dépeinte par Pauline Barzilaï est des plus singulières : les éléments qui constituent l’histoire – personnages comme événements – apparaissent et disparaissent sans raison précise, comme dans un rêve dans lequel tout est à la fois merveilleux et troublant, simple et bizarre, logique et surréaliste, banal et insolite…voire loufoque – se procurer des frites au distributeur du coin, pourquoi pas ? Dans cette grotte, manifestement, tout semble permis, ouvert et accepté.

Ici, pas de quête initiatique ou de grande transformation personnelle. Les choses se passent dans l’instant… Point ! Ce qui conduit de facto les petits à s’identifier naturellement au héros ou à l’héroïne. D’ailleurs, la narration, découpée en une phrase succincte par page, est portée essentiellement par la voix de Maddi ; l’histoire est narrée du point de vue de l’enfant aventureux qui ne recule devant rien. Les enfants, maîtres de leur destin ? Sans aucun doute. A l’image de Fifi Brindacier d’Astrid Lindgren ou de Max et les maximonstres de Maurice Sendak – sources d’inspiraton parmi d’autres de Pauline Barzilaï pour cet ouvrage.

Les peintures de toute beauté qui composent l’album Maddi dans la grotte, de facture expressionniste, guident le lecteur à travers cette caverne magique, ce lieu primitif abritant le début du dessin, de l’expression graphique. Ses parois se dessinent de coups de pinceaux imbibés tantôt de gouache liquide – en témoignent les variations d’intensité de la couleur diluée – tantôt de gouache dense, étalée par couches successives et suivant une gestuelle énergique. Les compositions mouvantes et virtuoses de Pauline Barzilaï font l’effet d’un véritable feu d’artifice. Non sans une pointe d’humour dans les répliques, que mon fils de quatre ans se plaît à répéter à tout va : «Allez, ciao les nazes !».

Merci Pauline Barzilaï pour cette impolitesse non conformiste… indispensable.

Kristina Tzekova

Anne Herbauts, Quand Hadda reviendra-t-elle ? – Casterman 2021

L’intérieur est habité. La vie y est tangible, l’humain l’imprègne, le quotidien l’anime. Tant d’histoires composent les pièces de cet intérieur familier, les unes façonnées par le présent, d’autres teintées par le passé. Des histoires multiples et générationnelles, anecdotiques ou substantielles, qui esquissent le tableau d’une famille. Aucun être n’est pourtant physiquement représenté dans l’image; pas d’homme, de femme ou d’enfant ne traverse le champ de vision. Mais l’omniprésence de l’humain est figurée au travers de nombreux portraits photographiques, noir et blanc et couleurs, rassemblés sur un mur. Par ailleurs une foule d’éléments parsèment les différentes pièces de l’habitat : des jouets et livres pour enfants disséminés sur les beaux sols carrelés ou le mobilier, un écran digital découvert sur un divan, une lampe allumée, quelques tasses sur une table basse, un sac à mains de dame déposé sur une cheminée, des crayons et carnets déposés ça et là, des aliments frais prêts à être servis, du linge qui flotte au gré du vent… Présence et absence se conjuguent dans l’espace baigné de lumière.

Cette dualité, Anne Herbauts l’exprime tout autant dans les illustrations pleines pages, au graphisme réaliste et truffées de détails, que dans le verbe concis, qu’elle charge de symboles et associe à chacune des images. Ce verbe se traduit précisément sous la forme d’un dialogue que l’auteure construit à partir d’une question : une seule, récurrente, qui marque l’absence, l’échappée…et renvoie de facto à l’attente et au manque. Y répond une pluralité d’objections à la poésie métaphorique, toutes imprégnées de tendresse : autant de témoignages d’une présence impalpable et inspirée, d’une aura puissante.

Extraits parmi d’autres…
Quand Hadda reviendra-t-elle ?

Mais je suis là, mon chéri,
Sens, tu as mon soleil

Mais je suis là, mon petit
Rappelle-toi, tu as notre chemin

Mais je suis là, mon ange
Regarde, tu as ma force et ma beauté

Cette alliance si forte entre les mots et les images révèle une connotation existentielle qui singularise cet album d’Anne Herbauts. Quand Hadda reviendra-t-elle ? conte un tête-à-tête intimiste et spirituel entre une grand-mère et son petit-fils. Hadda s’est envolée, transmettant au garçonnet toute sa sève, sa grâce, son âme. Elle est là, aérienne, éthérée, à montrer la voie au petit bonhomme.

Anne Herbauts insuffle toute l’élégance et la bienveillance d’Hadda dans cet album émouvant qui touche à l’universel.

Brigitte Van den Bossche

 

 

Isabelle Simon, En route ! – Kilowatt éditions 2022

Isabelle Simon affectionne les cailloux. Elle aime les mettre en scène et les photographier. Kilowatt éditions reprend cette année un titre qu’elle avait publié chez Moka en 2017.

Des bonshommes-cailloux plus expressifs les uns que les autres se mettent en route. Il y a le meneur, le suiveur, l’audacieux, le poltron, le fanfaron. Ensemble ils forment une ribambelle où chacun trouve sa place. Alors qu’ils s’avancent le nez au vent, une rivière en furie les emporte soudainement. Les voilà chamboulés, mélangés. Après l’épreuve, ils repartent vaillamment. Observez-les ! Une fois sortis de l’eau,  ils ne sont plus les mêmes. Et l’aventure de se poursuivre quand soudainement, c’est la chute et un nouvel éparpillement dans un vaste éboulis. Et de se reconstruire à nouveau sur le chemin de la vie.

Sans faire beaucoup d’histoires, manipulant quelques cailloux, Isabelle Simon nous dit quelque chose d’essentiel : Quel que soit le malheur advenu, ne nous laissons pas abattre, réagissons, restons solidaires, allons de l’avant en nous réinventant.

En fin d’album, la plasticienne invite les lecteurs à jouer le jeu, en composant des personnages à partir de cailloux ramassés çà ou là. « Provoquez un accident qui mélange vos bonshommes et tout aussitôt créez d’autres personnages, d’autres aventures, d’autres ribambelles ! » conseille-t-elle. Un apprentissage de la vie !

Michel Defourny

Françoise Lison-Leroy, Raphaël Decoster, Tous mes cailloux – CotCotCot Editions 2021

Dans l’album qu’elle a publié récemment chez Cotcotcot Editions, Françoise Lison-Leroy confie aux enfants comme à chacun d’entre nous quelques-unes de ses rêveries. Son amour des mots rend son regard aiguisé, son oreille attentive. Au cours de ses promenades en son Pays des Collines, elle s’en est allée à la rencontre de cailloux… Des cailloux de toutes sortes : des baladins, des casse-cou, des musiciens, des polissons, des mariniers. Dans sa  main, les uns sifflaient, tambourinaient, d’autres murmuraient. Il en était qui s’en venaient d’un très lointain bing bang. Il en était que le roulis des vagues avait secrètement sculptés. D’autres encore s’étaient blottis à quelques pas dans son jardin.

Et pour accompagner la mélodie des phrases de Françoise Lison-Leroy, le plasticien Raphaël Decoster offre aux lecteurs de cet album une collection singulière de cailloux aux formes les plus diverses. Il les a dessinés, gravés sur la pierre avec minutie dans des accumulations de lignes d’épaisseur variable. Monochromes, tracées au stylo bille de couleur bleue et rose, celles-ci se parallélisent telles des courbes de niveaux de cartes topographiques. Si elles s’éloignent les unes des autres… agrandies, elles s’apparentent à des tableaux abstraits… Qu’elles se rapprochent au point de se fondre… leur couleur s’intensifie jusqu’à saturation. Si elles se croisent… tramées, voici voilà d’inattendues textures. Souvent, les cailloux que ces lignes dessinent sont ponctués de taches ou traversés de veines blanches que l’oeil se plaît à parcourir.

L’objet livre lui-même a bénéficié de tous les soins de l’éditrice : un caillou gaufré en couverture, un format généreux qui permet aux images de se déployer, un papier doux au toucher comme la surface d’un galet, en son centre une surprise, dans l’esprit de Bruno Munari, grand amateur de cailloux lui aussi. Faut-il rappeler que cet album, premier titre d’une collection qui « se veut terrain de recherche graphique et poétique », est inscrit dans la sélection des 100 livres remarquables de la Foire internationale du Livre de jeunesse de Bologne 2022.

Michel Defourny

Quentin Blake, Monsieur Firmin dans le désert – Gallimard 2022

Monsieur Firmin a 90 ans. Invité à se rendre chez sa fille pour fêter son anniversaire en famille, il doit traverser un désert qui fourmille de bestioles plus dangereuses les unes que les autres. La chaleur y est brûlante et l’on y meurt de soif. Le dos voûté, sa canne à la main droite, son ombrelle dans l’autre, un sac à dos accroché aux épaules, une bouteille d’eau pétillante en réserve, le vieux Monsieur Firmin s’est lancé dans l’aventure. Les risques sont tels qu’il lui arrive cependant de douter. Arrivera-t-il à destination, d’autant qu’après avoir échappé à un Spondule à deux têtes, à un Gonzon à pois mauves, à un Lubriole à quarante pattes, il doit faire face au plus terrible des monstres qu’enfanta le désert. Mais que se passe-t-il ? Le redoutable Zagobert est couché sur le sol, les pattes de traviole !  Monsieur Firmin a tout compris, il partage aussitôt sa bouteille d’eau avec le pauvre animal. Revigoré, celui-ci  saisit son généreux sauveur et l’installe à califourchon sur son dos. Le Zagobert et Monsieur Firmin fendent l’espace, survolant d’énormes rochers déchiquetés, des centaines de cactus piquants et une forêt d’arbres morts. Et le vieux monsieur d’arriver sans encombre chez Miranda où les siens l’attendaient afin qu’il souffle les neuf bougies de son gâteau d’anniversaire.

Dans cet album, le trait à l’encre de Quentin Blake est plus brisé et brouillé que jamais. Ce qui renforce le côté à la fois fantastique et farfelu des monstres qu’il met en scène et accentue le côté inquiétant du décor. L’aspect « griffonnage » du portrait de Monsieur Firmin à l’allure don quichottesque – véritable caricature de vieillard –  fait ressentir dans un premier temps la vulnérabilité du grand âge qui se doit d’éviter tout affrontement. Dans un second temps, chacun est gagné par l’émotion tant l’étonnement et la compassion sont lisibles dans la gestuelle surexpressive de Monsieur Firmin. Impressionnante l’image qui le montre concentré et penché vers l’avant afin de vider dans la gueule du Zagobert les dernières gouttes de sa bouteille d’eau. On notera que, comme à son habitude, l’artiste relève ses dessins à l’aquarelle, vivifiant et poétisant ses images. Des images tellement parlantes et narratives que l’on pourrait aisément se passer de texte, les enfants se révélant meilleurs décodeurs que les adultes qui réclament un soutien verbal.

En quatrième de couverture l’éditeur insiste sur la portée morale de l’album : « Le génial Quentin Blake nous offre une histoire qui rappelle combien générosité et entraide sont essentielles. » Sans doute, l’éditeur a-t-il raison. Mais ne peut-on rapprocher Monsieur Firmin de Quentin Blake ? Indéniable coïncidence qui ne peut être fortuite : tous deux ont nonante ans ! Autorisons-nous  à percevoir dans cet album une dimension autobiographique déguisée. La confrontation au grand âge et à ses affres, suivie d’une leçon de sagesse, à savoir le rejet des apriori et la confiance en la vie.

Michel Defourny

 

Claire Dé, Qui veut jouer avec moi ? – Les Grandes Personnes 2022

C’est un véritable hymne à la joie de vivre que propose Claire Dé dans son dernier album : une célébration du jeu sous le signe de la couleur. Deux enfants, une fille et un garçon, s’y rencontrent. Ils s’appellent. Font les foufous. Se déguisent. S’éclaboussent. Jouent la comédie. Se font peur. Se peinturlurent. Chantent sous la pluie. Bâtissent cabanes et châteaux.  Le plaisir est partout : sous le soleil, dans l’eau, dans le vent, dans les mots, dans le croustillant d’une galette, dans la saveur d’un cornet de glace, dans les histoires qu’ils se racontent. Même les animaux, une poule rousse et un âne jovial, sont de la fête.
Pour la mise en scène spectaculaire de ses photos lumineuses, Claire Dé  a travaillé des motifs récurrents : rayures, pois et carreaux se répondent de page en page, créant un rythme mouvementé, haletant par moments.
Un grand bravo à Capucine et Basile, les deux interprètes qui débordent d’énergie dans ce tout carton au format généreux. Claire Dé s’est elle-même amusée en jouant, çà et là, de références :  Gene Kelly, le panier du Petit Chaperon rouge, Calvin et Hobbes, les Rolling Stones. Quant à moi, je n’ai pu m’empêcher de penser au jeu de quilles de Robert Doisneau dans Compter en s’amusant. Le plaisir est communicatif. Wouah !

Michel Defourny

Véronique Seydoux et Hélène Georges, Le jour où Vicky Dillon Billon n’a pas bu son bol de lait – Rouergue 2022 

En lieu et place de pages de garde, une maman et sa fille, toutes deux chapeautées et bottées, s’affrontent comme dans un western, tandis que sont posés sur un tabouret un bol et une bouteille de lait.

Double page suivante, sous le regard ahuri de sa mère, la fillette envoie valser le tabouret d’un coup de pied. Conséquences prévisibles, dans la troisième double page, le bol est en morceaux, le lait s’est répandu sur le sol, la mère gesticule se faisant menaçante et la gamine s’est enfuie. Tournons la page. Le titre de l’album, les noms de l’auteure et de l’illustratrice, celui de l’éditeur se détachent sur un vaste paysage montagneux que traverse à vive allure une fillette montée sur un mustang bleu. On a vite compris que Vicky Dillon Billon, qui avait refusé de boire son bol de lait, n’a pu supporter les réprimandes de sa mère. Elle galope. Sa rage est telle qu’avec sa bande de copines, pendant plus d’une dizaine de pages, c’est-à-dire pendant 3 ans 7 mois 11 jours, elle écume les plaines du Far West. Elle dévalise les banques, pourfend sombreros et saguaros, joue du banjo sur le dos d’un taureau, passe ses nuits auprès de ses amis coyotes… Et chacun de s’inquiéter :  » Quand donc la colère de Vicky Dillon Billon prendra-t-elle fin ? »  La beauté suave d’une fleur de cactus qui lui a résisté la fera craquer, tant elle lui rappelle le sourire de sa mère. Et la soif de se faire sentir, si forte que la fillette boirait bien… un verre de lait ou une menthe bien fraîche ! Il ne lui reste plus qu’à se précipiter dans les bras accueillants de sa maman.

La parenté existant entre Max et les Maximonstres de Maurice Sendak et l’album de Véronique Seydoux et Hélène Georges est évidente : conflit suivi d’une plongée dans l’imaginaire, résolution finale et retour à la réalité. Comment ne pas se rappeler le fatal coup de pied de Max, la colère maternelle et la punition, la fête épouvantable et finalement le repas bien chaud, signe de réconciliation. Si les schémas narratifs sont proches, les ambiances sont très différentes. Le côté sombre propre à Sendak fait place ici à un humour décalé dans une parodie de western placée sous le signe du rouge et du bleu qui irréalisent les situations. Mustang bleu, taureau bleu, cactus bleus, coyotes bleus, salopettes bleues, végétation bleue et rouge, bottes et sombreros rouges, bisons rouges, monts rouges… Les coups de crayons de couleur se déchaînent, traduisant visuellement la vivacité d’un texte épique et comique à la fois, tandis que l’expressivité cinématographique de l’héroïne fascine le lecteur. Un grand bravo à Véronique Seydoux et Hélène Georges.

Michel Defourny

 

Sara Donati, Père Montagne – Rouergue 2021

L’histoire s’ouvre sur le jour qui se lève. La ville s’éveille : Agathe, encore tout emmitouflée dans sa couverture, est appuyée contre le rebord d’une grande fenêtre. Elle contemple les premiers signes de l’agitation urbaine auxquels elle est accoutumée, depuis le 7ème étage de son appartement. Le bruit des klaxons, les maisons, les grues, les antennes, les magasins, les lumières, autant de choses qu’elle aime et qui la rassurent.

Mais ce matin, Agathe traîne des pieds. Car c’est le grand jour : celui où elle va devoir quitter son confort citadin familier pour se rendre dans un camp de vacances, à la montagne. Elle n’a pas envie, Agathe, d’aller dans cet endroit…qu’elle juge hostile, teinté d’une même couleur verdâtre, de silence et d’immobilisme. Et puis ses chaussures ne sont pas adaptées à cet environnement !

Tendrement, son père s’agenouille à ses côtés et lui tend un caillou pour l’encourager, un caillou « ni trop petit ni trop gros, blanc et lisse » qui l’accompagnera, en ami de route, dans cette grande aventure quelque peu forcée et grandement appréhendée. Il tempère les prétextes infondés de sa fille, et tente de la rassurer : « tu changeras d’avis, la montagne est merveilleuse en ce moment… »

Cela demande du courage de quitter ses amis, son père, ses repères ; cela exige de l’adaptabilité de changer de décor, de s’ouvrir à de nouveaux paysages, de rencontrer l’inconnu. Peur de la solitude, de l’isolement et du rejet : voilà les sentiments douloureux qu’Agathe éprouve durant les premières heures de ce voyage en car, recroquevillée sur son siège, alors que les autres enfants font connaissance.

Comment traverser cette tempête émotionnelle alors que la colère en elle grandit ? Comment trouver sa place dans ce groupe alors qu’elle est la seule à ne pas savoir monter une tente, allumer un feu ou tailler un bâton ? C’en est trop : elle s’éloigne du bivouac et jette très loin son ami caillou, puis chute.

C’est alors que se produit littéralement le renversement : pour aider sa petite héroïne à considérer son malaise sous un autre angle, Sara Donati invite le lecteur à « basculer » le livre, le retourner. Quatre doubles pages s’enchainent à la verticale, et la perception d’Agathe ­– bien forcée de suivre ce mouvement – s’affine et s’élargit. Le paysage s’en trouve remodelé et amplifié. C’est alors qu’a lieu une rencontre aussi inattendue que magique…

Les dessins aux crayons de couleurs et rehaussés à l’aquarelle de Sara Donati nous plongent dans une atmosphère sensible et sensorielle, richement peuplée. La montagne, lieu mystérieux et merveilleux, demeure supposée des Dieux, retrouve son caractère sacré : dans la seconde partie de l’ouvrage, les petits brillants incrustés dans les pierres, les coléoptères, sauterelles et mousses fluorescentes se révèlent à la fillette et au lecteur dans une étincelante clarté.

Avec le passage du livre en « scope », cette richesse graphique marque une autre rupture avec le début du livre et l’environnement urbain. Les couleurs sont intensifiée. Et parmi elles, le vert de la nature, foisonnant de différentes teintes. Sara Donati excelle à nous en offrir un large panel, rendant compte d’une nature odorante, mouvante, vivifiante !

À la nuit tombée, l’histoire prend fin. Dans le ciel, la constellation des petits cailloux lumineux nous font nous sentir petits, si petits… mais bel et bien prêts à présent à nous ouvrir à la beauté et à la magie de l’inconnu.

Merci Sara Donati pour cette traversée.

Kristina Tzekova

Sanna Borell, Ceci est un conte – Versant Sud 2022

Ne serait-elle pas une cousine de Fifi Brindacier, cette petite fille au regard espiègle et aux couettes virevoltantes ? Elle est ici l’héroïne d’un conte.
Robe rouge et panier en main, aurait-elle quelque parenté avec le Chaperon Rouge ? D’autant plus qu’à l’orée de la forêt, elle tombe nez à nez avec « un problème » : un loup ! Mais cette fillette paraît bien plus futée et inventive que celle de Perrault… ce qui n’empêche pas les épreuves de s’accumuler.

Cette histoire mouvementée est construite sur un enchaînement de retournements de situations. Avec un ton désinvolte, le narrateur commente les épisodes extrêmes auxquels est confrontée la fillette. Quant à l’illustration, le trait est caricatural, les perspectives sont simplifiées, le choix de couleurs sobres valorise le rouge de la robe, le rose du gâteau et le blanc d’un surprenant lapin .
Détournement du conte et humour sont au rendez-vous pour la plus grande joie du jeune lecteur.

Chantal Cession

Ole Könnecke, Dulcinée. Un conte magique – l’école des loisirs 2021  

 « Il était une fois une petite fille qui s’appelait Dulcinée. Elle vivait avec son père dans une maison en bordure d’une grande forêt. Ils avaient une vache pour le lait, des poules pour les œufs et des arbres fruitiers dans le jardin. Ils avaient aussi un petit champ où ils cultivaient des pommes de terre et des carottes. Tout ce dont ils avaient besoin par ailleurs, ils l’achetaient au marché du village (…) son père  aimait sa fille par-dessus tout et il était heureux quand elle était heureuse ».

Quel évènement va venir rompre cette douce harmonie ? La quatrième de couverture évoque clairement d’heureuses retrouvailles mais l’image de couverture se révèle plus mystérieuse.

La rumeur dit qu’une sorcière vit dans la forêt qui longe leur jardin. Ne l’ayant pourtant jamais rencontrée, le père de Dulcinée en est convaincu ; il fait promettre à Dulcinée de ne jamais aller dans cette forêt. Mais lui-même enfreint la règle le jour de l’anniversaire de sa fille pour aller y chercher les myrtilles qui vont garnir les crêpes traditionnelles du dessert préféré de la fillette. La sorcière surgit et transforme le pauvre homme en arbre. Impatiente de voir revenir son père, Dulcinée part à sa recherche et c’est guidée par les traces de pas qu’elle pénètre dans la forêt, reconnaît son père-arbre, comprend toute la situation et part courageusement en quête a de la sorcière pour délivrer son père. Arrivée aux abords d’un château entouré de douves effrayantes, Dulcinée surmonte tous les obstacles jusqu’au sommet de la tour castrale  : elle y tombe nez à nez avec la sorcière, face à son orgue, qui chante faux à pleins poumons ! Gardant son sang-froid devant la sorcière en colère, Dulcinée use de stratagème pour s’emparer du livre de recettes magiques qui va lui permettre de délivrer son père. Elle arrive in extremis devant l’arbre « paternel » que s’apprêtait à couper un bucheron, séduit par sa splendeur…. Délivrance magique, retrouvailles émouvantes, myrtilles à profusion, tout est donc bien qui finit bien.
Et l’épilogue nous apprend que la sorcière continue à chanter la plus longue chanson du monde que lui avait réclamée Dulcinée en guise d’astuce pour se sauver !

Couverture cartonnée, petit format d’album, histoire découpée en chapitres, la présentation de Dulcinée me rappelle une des premières collections de l’école des loisirs, « La Joie de lire ». Elle proposait aux enfants qui commençaient à lire de manière autonome des histoires réparties en plusieurs volets, ce qui permet d’interrompre la lecture tout en suscitant l’envie de continuer ; l’illustration y gardait une certaine place, le vocabulaire était choisi pour être accessible, la typographie aérée et les interlignes suffisants étaient étudiés pour faciliter la lecture « buissonnière » par l’enfant lui-même. Mon titre de prédilection fut – et restera – « Hulul » d’Arnold Lobel. Comme dans cette collection, je vois dans l’histoire de Dulcinée l’occasion d’une première lecture autonome facilitée par la structure en chapitres correspondant à une succession d’épreuves qu’affronte Dulcinée. Ceux-ci créent une certaine tension et mettent en valeur toutes les ressources de cette petite fille au caractère bien trempé.

La sorcière a perdu ici ses caractéristiques physiques archétypales et ne risque pas d’effrayer beaucoup les enfants; elle suscite plutôt le rire par sa partielle incompétence, sa crédulité et ses comportements extravagants. Le père de Dulcinée, plutôt replet et l’air bon enfant, inspire la sympathie. Quant à Dulcinée, la robe rouge, le pas décidé, le regard scrutateur enjolivent aux yeux des jeunes lecteurs  sa détermination et son courage.

La couleur noire ponctue les situations les plus stressantes :  les arbres de la forêt, le père lui-même transformé en arbre mais reconnaissable « grâce à son chapeau, sa moustache et ses doux yeux bruns », l’eau des douves censées être peuplées de monstres. En revanche, ce sont les couleurs rouge, orange, rouille, beige et gris qui dominent et créent une ambiance générale plutôt rassurante.

« Dans une vallée éloignée, une clairière s’ouvrait au milieu des bois. Là, vivait un cultivateur avec sa fille unique, Zeralda. Ils n’avaient jamais entendu parler de l’ogre. Zeralda aimait beaucoup faire la cuisine. A l’âge de six ans, elle savait déjà faire friture et rôti, bouilli et farce, ragoût et grillade. Une fois par an, le cultivateur allait à la ville pour y vendre des pommes de terre, du blé, de la viande et du poisson ». C’est ainsi que Tomi Ungerer présentait l’héroïne de son album « Le géant de Zeralda » paru à l’école des loisirs en 1971 ! Ces mots me sont revenus en mémoire à la lecture de la « Dulcinée » d’Ole Könnecke » publié par le même éditeur un demi-siècle plus tard. Entre « Le géant de Zéralda » et l’histoire de Dulcinée, quelques analogies ont retenu mon attention : la première concerne le contexte de vie des deux héroïnes, elles vivent  avec un père affectueux et bienveillant, dans un endroit isolé, proche de la nature mais relié à la société urbaine ou villageoise. Autre analogie, les caractères décidés, courageux, intelligents, débrouillards voire rusés des deux fillettes telles que les deux histoires nous les révèlent. Et enfin, une autre analogie résiderait dans l’« empêchement » des deux pères à protéger leurs filles : l’un malade et alité, l’autre figé en arbre, ce qui renverse les rôles au profit de ces deux dernières. « Il était une fois » introduit communément les deux récits dans le domaine du conte. Mais par-delà ces éléments évidents de comparaison, relevons aussi une nuance frappante entre ces deux albums : le géant de Tomi Ungerer n’est autre qu’un ogre dont la cruauté et les ressorts de l’histoire ont fait couler beaucoup d’encre… je ne pense pas, par contre, que la sorcière qu’affronte Dulcinée soulèvera de virulents débats !  Apprécions l’évolution considérable de la littérature pour la jeunesse.

Chantal Cession

 

 

Inga Moore, Le bibliobus- Pastel l’école des loisirs 2021

Nous avions fait connaissance avec Vincent Elan , sa famille, ses amis et ses voisins dans « La maison dans les bois » à l’école des loisirs en 2012.
Près de dix ans plus tard, Inga Moore nous rappelle d’emblée qu’ « Elan et sa famille habitaient dans la forêt ». Et cette première double page dévoile une maison de style cottage anglais, au cœur d’un jardin sauvage mais bien délimité. Toute la famille s’affaire à rendre l’environnement accueillant : mère et petits lavent la vieille voiture  et Vincent repeint soigneusement la barrière bleue ; il en profitera pour en réparer quelques faiblesses éventuelles, clous et tournevis toujours à portée de main…
Le soir venu, devant le feu qui brûle dans la cheminée, la famille est installée confortablement et Vincent Elan raconte à l’assemblée familiale une histoire. Comme on aimerait se joindre à eux, s’installer dans ces fauteuils vieillots et dépareillés qui supportent sans crainte les pattes repliées sous soi ou déposées sur un pouf aux formes souples ; s’allonger, callé dans un coin du divan fleuri, et écouter….
Mais le soir où Elan tombe à court d’histoire, le voilà désemparé. S’agit-il dès lors d’emprunter chez les voisins un livre à lire ? Pas si simple, même si la bonne volonté de tout le monde est manifeste, car ni chez Ourse, ni chez Blairelle, ni chez Renard, ni chez aucune des familles voisines, il n’y a de livres d’histoires… Elan décide dès lors de s’aventurer dans les rayons de la bibliothèque de la ville, dont il va emprunter une pile de contes. Le soir, le voilà à régaler tout son petit monde. Curiosité et enthousiasme sont communicatifs si bien qu’au fil des soirées, familles voisines et amies sont de plus en plus nombreuses à écouter le conteur… dans un espace qui se fait de plus en plus étroit ! C’est alors qu’Elan trouve la solution pour maintenir la traditionnelle histoire du soir et pour que finalement chacun puisse aussi choisir ses livres préférés et les lire chez soi au calme …ou en compagnie de quelques voisins.

Je suis tombée sous le charme de cette communauté de voisinage où les familles nombreuses se rendent service, où enfants et parents partagent les mêmes plaisirs, où règnent entraide, communication, curiosité, imagination, agitation parfois et bonne humeur souvent ! Mais plus que dans les mots, ce sont les illustrations pleines de vie et de détails qui m’ont fait ressentir la richesse du climat qui règne au cœur de cette petite communauté.
Par-delà cette première raison d’enthousiasme, une seconde est au cœur du récit. Quand Vincent Elan se rend en ville à la bibliothèque, c’est tout un univers qu’il découvre : rayons remplis de livres jusqu’au plafond, lecteurs nombreux et passionnés, ambiance feutrée, conseils d’une bibliothécaire compétente et disponible, variété insoupçonnée de contes et de récits, plaisir et intérêt sur le visage de tous ces jeunes lecteurs venus seuls ou accompagnés de leurs parents…
Quant au succès général du bibliobus créé par Elan et les répercussions sur tout son entourage, Inga Moore ne fait que rendre mieux encore hommage à tous ces parents et professionnels qui s’investissent pour donner au livre et à la lecture leur place fondamentale auprès des enfants.

C’est avec un art particulier, non dénué d’humour parfois, qu’Inga Moore concilie une représentation plutôt réaliste des animaux de la forêt mais avec un aspect humanisé ; élans, ours, sangliers, renards, blaireaux… tous parfaitement reconnaissables, ces quadrupèdes se meuvent sur leurs pattes arrière tandis que les pattes antérieures deviennent habiles et expressives ; les visages extériorisent tout le registre des expressions : surprise, plaisir, bienveillance, étonnement, effort, rêverie, attention, concentration…
Le trait fin est d’une grande précision ; la représentation de la nature est minutieuse. On y ressent l’amour que lui porte l’illustratrice ainsi que sa chaleureuse bienveillance pour le vivant.

Chantal Cession

Joanna Concejo, M comme la mer – Format 2021

Comme silencieux, une série de dessins se succèdent précédant la page de titre. Ils ancrent l’atmosphère dans laquelle baigne M comme la mer, ils incarnent d’emblée la signature de Joanna Concejo : inspirations photographiques, moments et souvenirs épars, émanations nostalgiques et mélancoliques, odyssée de l’âme humaine… Ces composantes se fondent et se confondent, elles arriment l’histoire, celle d’un garçon solitaire dont n’est dévoilée que l’initiale du prénom – c’est M. 

L’artiste esquisse par bribes de poésie verbale le tempérament de M. Il est « triste et un peu en colère ». Manque d’enthousiasme. Se remémore des faits et jeux d’avant – « un jour il avait enterré un dinosaure orange dans le sable ». Est intimement habité par le doute, en questionnement sur l’avenir, l’amour, la vie, la relation filiale, les petites choses qui font son quotidien. Quel est le sens de tout cela ? M., on l’apprend page après page, n’est plus un enfant : il vit l’entre-deux âges, celui de l’adolescence et de ses tourments. 

Ce qui semble apaiser malaise et désenchantement de M., c’est l’air du large. Ce qui tempère ses émois intérieurs, c’est regarder et sentir intensément la mer, c’est vouloir même « être comme elle »  – cette mer qui se meut en toute liberté, qui « fait ce qu’elle veut, (…) des vagues quand ça lui chante ». Il partage d’ailleurs avec elle un élément emblématique : la couleur bleue. Si celle de la mer provient essentiellement du reflet du ciel sur sa surface et jusque dans ses profondeurs, celle de M. enlumine ses yeux. Il tient cela de sa mère. 

Tout ici est métaphore et symbolique : empreint d’absolu et d’infini, comme l’étendue des eaux au-delà de l’horizon, comme la profondeur de la mer et du regard, comme le lien d’une mère avec son enfant, comme la quête existentielle. Expressions de cette profondeur d’âme et de matière, en particulier, les représentations mirifiques de la mer, si denses, si puissantes, comme « énormes ».

Les images saisissantes de Joanna Concejo ont une dimension contemplative. Elles baignent dans le silence – malgré la phrase en exergue « le matin, à la mer, on entend le monde entier » empruntée au film La visite de la fanfare. Elles sont aussi imprégnées de mystère – l’album se fait assemblage de moments fragmentaires et dénote, comme d’autres œuvres antérieures de l’artiste polonaise, par la sensation d’inachèvement. Onirisme et surréalisme affleurent quelquefois – il arrive que des poissons volent, que l’enfant se métamorphose en vertébré aquatique, qu’un âne se poste au bord de l’eau… Le récit en texte et en image engage une lisibilité plurielle de l’œuvre. Même s’il y est d’abord question de quête individuelle de M., c’est celle de  tout un chacun en somme. A tant de moments de nos vies respectives, nous sommes tous M.

Brigitte Van den Bossche

+++Chronique réalisée pour l’Association Belge pour la Littératie-section francophone / ABLF : https://www.ablf.be/coin-lecture/272-joanna-concejo

 

 

Nicolas Jolivot, Voyages dans mon jardin – HongFei Cultures 2021

Pendant 30 ans, Nicolas Jolivot a parcouru le monde. Il en a rapporté de fabuleux carnets, mêlant dessins croqués sur le vif et réflexions. A titre d’exemple, on pourra relire la chronique que Chantal Cession a consacré à Chifan ! Manger en Chine, paru en 2020, aux éditions HongFei Cultures (1).  En février 2019, avant que la pandémie nous contraigne à la sédentarité, Nicolas Jolivot avait décidé de faire une pause « en l’automne de son âge » et d’explorer son environnement proche. Pendant deux ans, il a fréquenté assidûment son jardin, en Pays de Loire. Dans son dernier livre nous le découvrons de mois en mois. Superbes images dans un épais volume de plus de 200 pages. S’il prétend que son jardin est ordinaire, n’en croyons rien ! Plantes potagères et aromatiques y poussent en abondance, poireaux, persil et ciboulette, pommes de terre et radis, échalotes et carottes…  tandis qu’y murissent groseilles à maquereaux, fraises, abricots, prunes, pommes et poires. J’y ai dénombré quatre-vingt-six plantes d’agrément, du muguet à la nigelle des champs, de la glycine au muflier, de l’iris au dahlia. Je n’ai pas compté les sauvages et les vagabondes qui s’y bousculent. Tout comme lui, j’aime la fleur du liseron qui le fascine depuis l’enfance. Tantôt à quatre pattes il a épié les insectes, tantôt à l’affût durant de longues minutes il a suivi le vol des oiseaux et écouté leurs gazouillis. Un soir, ce sont quatre jeunes hérissons qui l’ont ravi. Une autre fois, c’est avec une épuisette qu’il a repêché une crapaude, qu’il appelle « mémère », tombée dans un bassin aux parois lisses. Il se sent si proche de certains habitants du jardin qu’il use parfois de prénoms pour souligner la complicité qu’il entretient avec eux ! Il nomme son ami le rouge-gorge, Jean-Noël. Et comme le merle au plumage noir lui fait penser par son comportement macho aux acteurs de vieux films italiens, il l’a baptisé Tino.

Parallèlement, Nicolas Jolivot retrace en conteur l’histoire du jardin et de ses propriétaires successifs depuis 1821, date de sa création. Parmi ceux-ci, il évoque la figure de son grand-père dont il dessine le portrait en joueur de football d’après une photographie ancienne. Son admiration est grande à l’égard de ce jardinier modèle qui bêcha, bina, sarcla, sema, planta, tailla et configura ce lopin de terre avec lequel il faisait corps.

Par-delà la narration qui entrecroise passé et présent, par-delà la beauté des illustrations, l’ouvrage de Nicolas Jolivot peut être considéré comme une encyclopédie des jardins  à picorer au fil d’une lecture vagabonde. Chaque plante, chaque insecte, chaque animal est non seulement nommé en français et en latin, mais l’auteur explique, éclaire, commente, rassure, conseille… Ainsi vous apprendrez qu’il ne faut pas craindre le vacarme provoqué par l’abeille charpentière, elle est inoffensive ; vous apprendrez que pour se défendre des bestioles ennemies, l’asclépiade sécrète des composés volatils pour attirer des bestioles amies qui viendront dévorer les premières ; vous apprendrez, si vous ne le savez déjà, que le latex de la grande chélidoine soigne les verrues !

Au terme du parcours, Nicolas Jolivot, fidèle à lui-même, qualifie son livre de « carnet d’émerveillement » et l’on partage son avis.

(1) en date du 26 août 2020

Michel Defourny

 

Misé misé, 11 contes ivoiriens de la Comoé – La Joie de Lire 2022

Misé misé, je vais vous raconter une histoire…

Nous sommes en Côte d’Ivoire et plus précisément au bord du Parc national de la Comoé , célèbre pour sa flore et surtout pour sa faune… hippopotames, éléphants, buffles, antilopes-cheval et un très grand nombre d’espèces d’oiseaux. Lors de classes vertes organisées au village de Kakpin où travaillent dans une station de recherche une équipe d’employés ivoiriens et le biologiste Erik Frank, c’est à la demande de la journaliste Camille Lavoix qu’écolières, écoliers et quelques adultes ont raconté dans leur langue, en koulango et en lobi, des contes d’animaux qui continuent à circuler dans la région, témoignant à la fois de la richesse des traditions orales et de la biodiversité de la Comoé. Dans cet album publié à La Joie de lire, en voici 11. L’un explique pourquoi l’hyène pleure toujours, un autre pourquoi le cabri a une petite queue, un troisième, pourquoi les termites mangent du bois, pourquoi l’antilope-cheval porte un masque et ainsi de suite,… « Les différentes versions ont été mélangées et éditées comme une petite musique dans le respect des expressions et des tournures locales », commente Camille Lavoix.

Les illustrations ont été confiées à Vyara Boyadjieva qui dépeint avec vivacité des moments de vie villageoise, met en scène les protagonistes de ces récits étiologiques. Et, dans la séquence finale qui s’étend sur quatre double pages, elle n’hésite pas à mêler des enfants d’aujourd’hui aux animaux héros de la course folle remportée malicieusement par la petite tortue Houro. Tandis que l’album se ferme par une image panoramique du fleuve qui a donné son nom à la région, on la voit sauter, suivie de peu par Ko l’antilope qui avait accepté de la prendre sur son dos.

Michel Defourny

Jacqueline Woodson et E.B. Lewis, Un petit geste – d’2eux 2020

Par un matin d’hiver, la directrice de l’école amène en classe Maya, une petite « nouvelle ». Ses chaussures ne sont pas adaptées à la saison et ses vêtements ont l’air vieux et usés. Les enfants de la classe le remarquent au premier coup d’œil ; leur accueil est froid et silencieux. La maîtresse propose à Maya de s’asseoir à côté de Chloé ; pour ne pas répondre  au sourire de Maya, Chloé détourne la tête et regarde par la fenêtre… Au fil des jours, les tentatives d’approche que fait Maya pour essayer de s’intégrer aux enfants de la classe se heurtent non seulement à de l’indifférence et au refus explicite de jouer avec elle,  mais aussi à de la moquerie – elle est affublée du  surnom :« Vieille Affaire ». Maya tient ses distances et s’accommode de sa solitude… jusqu’au matin où sa place reste vide ; le matin même où le sujet discuté en classe est la gentillesse. Pour faire comprendre aux enfants de sa classe « ce que fait » chaque petit geste, la maîtresse a apporté un grand bol, le remplit d’eau puis y lâche un petit caillou : de fines vagues apparaissent à la surface et s’éloignent de plus en plus du caillou : « chaque petit geste que l’on pose se répand dans le monde, comme une vague ». Puis c’est à chaque enfant de faire tour à tour l’expérience de jeter le caillou en formulant ce qu’il a fait de gentil et prendre ainsi conscience que chaque petit geste compte, aussi modeste, discret, et simple soit-il.

C’est par l’observation puis l’expérimentation symbolique que chaque enfant va pouvoir, s’il le veut, intérioriser la conscience de son comportement. On est loin ici de la leçon moralisatrice.

Je pense que la richesse de cette histoire résulte de deux choses : il n’y a dans le texte aucune « accusation » quant aux agissements des enfants vis-à-vis de Maya, la nouvelle, mais un simple constat, sans jugement ; il y a d’autre part une proposition alternative et positive :  « ce que fait la gentillesse».

Les aquarelles de E.B.Lewis contribuent considérablement à la qualité et à la profondeur de cet album, à son esprit empreint de simplicité et de modestie. La douceur des teintes n’exclut pas le réalisme. Le choix des attitudes témoigne d’un sens aigu de l’observation : la silhouette de la directrice entrant dans la classe en tenant Maya par la main, la tête relevée de l’une vue en contre-plongée, la tête et les yeux baissés de l’autre. Les regards sont très expressifs : regard buté de Chloé bras croisés sur son banc, regard profondément triste de Maya tenant sa poupée en main,etc.

J’ai trouvé cet album profondément juste et humain. Les dernières phrases m’ont particulièrement touchée : « …J’ai lancé des cailloux dans l’étang, encore et encore. J’ai regardé comment les petites vagues ridaient la surface de l’eau et s’éloignaient. S’éloignaient. Comme chaque petit geste que l’on a posé _ ou pas … » .

Ces deux mots «- ou pas » apportent tout leur sens au propos de l’album et donnent toute sa dimension à la réflexion qu’il suscite.

Chantal Cession

Philip C. Stead – Erin E. Stead, Une musique pour Madame Lune – d’2eux 2021

Harriet Henry apprend le violoncelle et ses parents sont persuadés qu’elle sera heureuse de faire partie plus tard d’un grand orchestre ! Or Harriet Henry, surnommée Harry, veut jouer du violoncelle toute seule, sans public et sans orchestre autour d’elle ; elle se sent intimidée à l’idée qu’on l’écoute et l’applaudisse. Le soir, dans la solitude de sa chambre, elle glisse son archet sur les cordes et s’invente tout un monde imaginaire que vient subitement perturber le hululement d’un hibou. Elle le chasse mais, par erreur, atteint Madame Lune qui tombe sur sa petite maison imaginaire ! De leur rencontre naît l’amitié. Grâce à son inventivité, Harry satisfait les souhaits de Madame Lune : un bonnet pour se réchauffer dans le ciel, un tour en barque sur le lac pour écouter la musique de l’eau…Le dernier rêve de Madame Lune ? Que dans le ciel, Harry vienne jouer du violoncelle pour elle !

En fait, l’histoire de Harry est si joliment articulée que l’invraisemblance des évènements s’accommodent d’une certaine logique. Dès que le lecteur plonge dans l’imaginaire de la petite fille, il se laisse volontiers entraîner dans des péripéties pleines de fantaisie et de poésie.

Cet univers si particulier est illustré toute en finesse au crayon noir et de couleur. Les surfaces sont traitées avec légèreté au pastel et créent une atmosphère impalpable, douce, d’un autre monde. Une véritable évasion.

Chantal Cession

 

Marcos Farina, Toi, moi et tous les autres – Rue du monde 2021

Voici un album qui respire la bonne humeur ; ses couleurs éclatent dès la première de couverture… et jusqu’à la dernière page ! L’illustration très graphique d’une multitude de petits personnages enfantins dégage une sensation de vie et de mouvement. L’humour et la bienveillance se lisent sur les visages, dans les détails et les attitudes. Les situations parfois cocasses surprennent et stimulent l’observation…au point de rendre irrésistible l’envie de tourner les pages.

La page de garde, telle une mosaïque colorée, nous présente une série de petits visages dont la rondeur est soulignée par un trait les entoure, lui-même enchâssé dans un carré bordé de diverses formes géométriques. Ensuite, chaque double page forme une unité thématique suggérée par une couleur de fond unie sur laquelle se détachent de multiples scènes animées. Mais de quoi nous parlent-elles ?

« Toi, moi et tous les autres » de Marcos Farina témoigne de la fidélité inébranlable de Rue du monde aux valeurs qui ont fondé depuis 25 ans son travail éditorial adressé à la jeunesse avec l’espoir que ces livres compteront sur le chemin des enfants : « Entre texte et image y fleurit le bonheur de s’ouvrir au reste de l’humanité ».

Dès la couverture, il est en effet évident que tous les enfants du monde sont ici conviés. Au fil des pages, ils nous montrent que même universels, leurs besoins, leurs sentiments, leurs activités ne s’expriment pas partout de la même manière. Manger, jouer, se sentir triste, apprendre, être surpris…tout cela se vit de multiples façons, suivant le caractère de chacun et selon la culture dans laquelle on baigne. Animaux, plantes, arbres et objets trouvent leur place au milieu des enfants. Les détails abondent sans envahir ; ils créent une sensation de vie, de diversité, de dynamisme.

On s’attendrit à la vue des visages rendus si expressifs par des traits si simples : petit nez rond, yeux comme des billes ou simples traits incurvés, bouche ovale, en demi-lune ou en arc de cercle… Les silhouettes sont parlantes, elles aussi : dans l’alliage des courbes et des lignes droites, l’attitude de chaque enfant exprime clairement son ressenti.

Le style graphique de Marcos Farina m’a séduite tant j’y ai découvert rigueur, fantaisie, créativité, originalité, humour, chaleur et … bienveillance. Je me suis volontiers prise au jeu d’observer, identifier, nommer, comparer et finalement reconnaître mon propre reflet quelque part dans les pages. Cet album ne peut qu’être source de réjouissance et de réflexions pour les enfants.  Il réchauffe et égaie l’esprit.

Chantal Cession

Bernadette Gervais, Des trucs comme ci Des trucs comme ça – Les Grandes Personnes 2021

Devinette : quelle parenté y-a-t-il entre une sucette et une bougie ?
Un indice pour vous aider : c’est la même parenté qu’entre du beurre et un bonhomme de neige.
Vous avez trouvé !  Ou préférez-vous donner votre langue au chat ?
Solution : ce sont des trucs qui fondent.

Essayons encore.
Devinette: quelle parenté y-a-t-il entre un piment rouge et un hérisson ?
Un indice pour vous aider : c’est la même parenté qu’entre une épingle à nourrice et une ortie.
Vous avez trouvé !
Solution : ce sont des trucs qui piquent.

Encore.
Devinette : quelle parenté y-a-t-il entre un parapluie et une boîte de conserve ?
Un indice pour vous aider : c’est la même parenté qu’entre une fermeture éclair et une fleur.
Vous avez trouvé !
Solution : ce sont des trucs  qui  s’ouvrent.

Dans cet album grand format, Bernadette Gervais a répertorié plus de deux cents « trucs » : des animaux, des plantes, des objets, des phénomènes… Et pour les présenter, elle a procédé à des rapprochements inattendus, en sélectionnant une seule propriété pour chaque « truc ». Si dans certains cas le point commun s’impose avec évidence – ainsi en est-il du muguet, de la rose et du parfum -, d’autres fois il faut faire preuve d’imagination pour déceler le lien – ainsi en est-il de la pomme, de la pluie et de la nuit.

Lire cet album, c’est s’émerveiller devant les images hyperréalistes de Bernadette Gervais réalisées au pochoir et au pinceau. Lire cet album, c’est découvrir des parentés insoupçonnées. Lire cet album, c’est s’amuser des clins d’yeux disséminés çà et là dans la construction du livre. Et par-delà, libre à chacun, pour le plaisir, d’agrandir les familles… de trucs fragiles, brillants, collants, puants, coupants !

Michel Defourny

Jimmy Liao, Le poisson qui me souriait – HongFei Cultures 2021

Dans l’aquarium géant, les poissons multicolores s’ébattent indifférents à la foule des admirateurs qui se pressent contre la vitre. Toutefois un petit poisson se distingue. L’air réjoui, il se dirige sans hésiter vers un monsieur distingué et solitaire.

« Ce poisson me sourit », pense le monsieur. Chaque fois qu’il passe dans le coin, sous le soleil ou sous la pluie, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, le poisson a l’air de l’attendre. Pris d’affection pour l’animal, le bonhomme l’emporte chez lui, dans un bocal. Tous deux, inséparables désormais, se tiennent compagnie : devant la télé, au moment du bain, lors du  coucher. Echanges de sourires, échanges de bisous !

« C’était un poisson aussi dévoué qu’un chien, aussi affable qu’un chat, aussi attentionné qu’une amoureuse ».

Une nuit, dans son sommeil, au terme d’une promenade enchantée sous la lune, le bonhomme s’amuse follement avec son ami dans l’eau claire et froide de l’océan. Quand soudain, le rêve vire au cauchemar : le brave homme se cogne à la paroi de verre d’un aquarium. Prisonnier ! A son réveil, il a tout compris. Une seule chose reste à faire, mettre à la mer son chéri. C’est là qu’est sa maison, sa vraie maison. « Dans cette eau qui s’étend à l’infini ».

Jimmy Liao livre ici une parabole sur l’amitié, celle qui libère. Pas de phrases grandiloquentes qui feraient la leçon. Un récit simple et émouvant raconté en « Je » : une expérience vécue. Des images lumineuses, au bleu enchanteur… Cet album est le premier que publia à Taiwan, en 2003, Jimmy Liao, l’auteur de Nuit étoilée paru l’année dernière chez HongFei Cultures.

Michel Defourny

Marion Boulé et Elsa Ohana, Blanche Corbeau ou l’étoffe des souvenirs – Le Genévrier 2021

Serait-ce l’étrange beauté des images ? Serait-ce leur hybridation ? Serait-ce la combinaison des techniques, gravure et collage, taches de couleur ? Serait-ce la force du noir, celui du plumage des corbeaux, celui de la fourrure du chat ? Serait-ce la finesse de la dentelle associée au grand âge ? Seraient-ce les motifs floraux colorés ? Serait-ce l’exubérance des chevelures ? Seraient-ce les traits des visages piqués de pointillés : visage et sourire des enfants qui viennent de perdre leurs premières dents, visage d’une vieille femme érodée par le temps et dont les mains ravinées disent le labeur d’une vie ?

Serait-ce la symbolique que cache le nom de Blanche Corbeau, blanche comme la neige, blanche comme la colombe, noire comme le charbon… à l’origine de ces images, entre réel et surréel ? Seraient-ce la poésie des mots et le rythme des phrases qui déjouent la tristesse du propos : cet oubli qui s’installe peu à peu et fait nuit dans la mémoire des vieux, atténué toutefois par le réconfort d’une tisane de romarin ou la douceur d’une pâte de fruit à la groseille? Atténué par le rappel d’un air de chanson ou l’apparition soudaine d’une petite fille en souliers vernis dont les yeux rieurs pétillent de joie.

Sans doute est-ce tout cela qui m’a profondément touché et m’a confusément troublé dans cet album d’une rare beauté… livre d’artiste, livre de poète, célébration du noir et blanc, et par-delà célébration de cet âge que l’on dit grand.

Michel Defourny

Régis Lejonc et Martin Jarrie, Les Deux Géants – HongFei Cultures 2021

Régis Lejonc a publié, il y a une vingtaine d’années, un récit aux accents cosmogoniques. Recourant au langage mythique, il attribuait le mouvement de la terre à la marche régulière de deux géants. L’un en haut, toujours distrait, l’autre en bas, un brin timide. Jamais ils ne se sont rencontrés. L’un chante à la lune et salue les avions de passage, tandis que l’autre se passionne pour la géographie et les cultures si différentes de chaque pays. Si la terre se met à trembler ou est ravagée par un ouragan, c’est que l’un a fait une chute ou que l’autre a éternué ! Depuis la nuit des temps, tournent les deux géants… Mais qu’arriverait-il si par malheur l’un d’eux se retournait et marchait en sens opposé ? On n’ose y penser !

Comme les bons textes ne vieillissent pas et se prêtent aux relectures, les éditions HongFei rééditent cet automne Les Deux Géants. Alors qu’au Rouergue, l’album était illustré par l’auteur lui-même, il est enrichi cette fois par les images décalées de Martin Jarrie qui s’est inspiré, a-t-il confié, d’anciennes cartes du ciel, des cartes à bâtonnets produites par les habitants des îles Marshall, des enluminures médiévales liées aux visions de la moniale Hildegarde de Bingen et relatives à la Création du monde et à l’Apocalypse. Par ailleurs, loin de se figer dans un passé mythique, Martin Jarrie actualise le propos. Les Géants se seraient-ils cognés ? Dans sa dernière double page, il montre un monde à l’arrêt, comme frappé par une malédiction qui confine chacun, empêchant toute vie sociale. Cela ne vous rappelle-t-il rien ?

Michel Defourny

Elise Hurst, Imagine une ville – D’eux 2021

Vous rêvez de vous balader en plein ciel dans un poisson-bus, de siroter un thé aux côtés d’une gargouille, de contempler le vol de ptéranodons sous les arcades d’un gigantesque museum, de vous reposer étendu sur un Victoria amazonica, le plus grand nénuphar du monde… alors n’hésitez pas. Faites comme cette maman et ses deux enfants, prenez le train des rêves et gagnez la ville imaginaire créée par Elise Hurst.

Dépaysement garanti. Sensations fortes. Surprises en noir et blanc. Un brin de nostalgie.

On pourra découvrir cet album dans le cadre de l’exposition « Trains en jeux » proposée par les Ateliers du Texte et de l’Image aux Fonds Patrimoniaux de Liège.

Michel Defourny

Fanny Dreyer, La colonie de vacances – Albin Michel Jeunesse 2021 [coll. Trapèze]

La Colonie de vacances de Fanny Dreyer séduit par ses qualités narratives et visuelles. Cinq enfants se retrouvent en montagne dans un camp de vacances estivales. Tout au long du séjour rythmé d’activités et aventures diverses, ils se racontent, observent, ressentent, apprennent : séparés de leur famille, ils sont confrontés à la vie en collectivité. Louise, Marco, Jeanne, Nina et Ali, âgés de 6 à 10 ans, révèlent chacun, chacune leur individualité ; ils apprécient, craignent, réprouvent toutes sortes de choses ; l’une entame là sa première
expérience de colonie et les autres ont déjà goûté à ces odyssées d’été. Ensemble, ils vont s’épanouir au gré des jeux, échanges, chansonnettes et randonnées… au fil des jours, au fil des nuits.

Fanny Dreyer dépeint avec finesse des paysages et une nature qu’elle connaît bien, ceux de  sa Suisse natale. Ses chalets, ses végétaux, ses minéraux, ses objets et figurines de traditions populaires, ses douceurs sucrées aussi…. composent une toile vaste et bucolique sur laquelle sont épinglés différents moments de la colonie : les préparatifs à la maison, le départ et le voyage en car, l’arrivée au gîte, la découverte du dortoir, les rassemblements autour des
moniteurs, la constitution de groupes joyeusement nominatifs et la création des costumes, les tâches à la cantine, les histoires du soir, les « olympiades », le passage à la piscine, la grande randonnée, la boum de clôture, le tohu-bohu du rangement… Les phases s’enchaînent jusqu’au retour au bercail, et avec elles une foule d’atmosphères et d’émotions : alternance d’épisodes mélancoliques et guillerets, de doutes et d’insouciance, de moments d’introspection et d’autres de partage.

Sa Colonie de vacances, Fanny Dreyer la scénographie toute en délicatesse, dévoilant par touches successives une petite société d’êtres qui s’initient à la vie en communauté, nourrie d’échanges et d’explorations ; une petite société qui étape par étape se construit jusqu’à son émancipation finale. Car oui, au terme de l’expérience intense vécue ensemble, chacun aura bougé de place et s’ancrera autrement sur le chemin de sa propre existence.

La poésie des images de Fanny Dreyer fait écho à celle du récit. Ses illustrations doucement colorées et aérées invitent à la contemplation. L’artiste signe là un album d’une belle humanité.

Brigitte Van den Bossche

+++Chronique réalisée pour l’Association Belge pour la Littératie-section francophone / ABLF : https://www.ablf.be/coin-lecture/263-la-colonie-de-vacances

Anne-Florence Lemasson et Dominique Ehrhard, Esprit, es-tu là ? – Les Grandes Personnes 2021

Depuis qu’ils les ont découvertes, les artistes occidentaux d’avant-garde du vingtième siècle n’ont cessé de se passionner pour les poupées katchinas des Indiens Pueblo du Nouveau Mexique et de l’Arizona, qu’ils les collectionnent ou s’en inspirent dans leurs créations. Citons Emile Nolde, Sophie Taeuber-Arp, André Breton, Max Ernst, Georgia O’Keefe, Ettore Sottsass. Aujourd’hui, il faut ajouter à cette liste les noms de Dominique Ehrhard et Anne-Florence Lemasson qui publient chez (Les Grandes personnes) la reproduction fidèle, en pop-up, de cinq de ces statuettes. Emerveillement devant les formes stylisées et les motifs abstraits, devant les agencements de couleurs vives, devant les assemblages de bois et de plumes. Apaisement et sérénité à l’écoute des paroles de réconfort prêtées aux esprits. Chaque figurine a son nom et sa fonction : Mongwu le hibou, Hemis la pluie, Kwahu l’aigle, Sowi Ingwa le cerf et Tawa le soleil. Avec cet album, les poupées katchinas retrouvent leurs vrais destinataires. Leur succès dans les musées et les collections privées avait presque fait oublier leur caractère sacré et surtout qu’elles étaient offertes aux enfants à la suite de cérémonies rituelles, au cours desquelles des danseurs costumés et masqués incarnaient les esprits. Ce pop-up est un bel hommage rendu aux Indiens Hopi et Zuni d’Amérique du Nord qui, dans des conditions climatiques difficiles, cherchent à vivre en harmonie avec la nature.

Michel Defourny

Séraphine Menu et Fleur Oury, Où sont passés les oiseaux ? – Albin Michel Jeunesse 2021

Je marche au milieu des champs dans un grand vent d’automne qui a dégagé tout le ciel. A gauche du chemin, les maïs sont plus grands que moi ; à droite, la terre est retournée et déjà des pousses vertes apparaissent jusqu’à la lisière du prochain bosquet. Mon regard tout à coup est attiré par le vol d’un oiseau qu’ignorante en ce domaine, je qualifie aussitôt d’ « oiseau de proie » ; l’extrémité de ses ailes ondulent , il plane puis descend par palier vers le sol, pique et remonte aussitôt pour repartir dans la direction opposée à ma promenade. Je le perds de vue… mais surgit alors dans mon esprit une question : cet oiseau trouvera-t-il encore ici, dans nos campagnes qui évoluent inexorablement sous l’impulsion d’un certain mode de culture, tout ce dont il a besoin en nourriture, en territoire de chasse, de nidification ?

Je déjeune devant la fenêtre qui donne sur la terrasse ; nous y avons installé un abri pour les oiseaux où nous déposons régulièrement des mies de pain ou quelques graines ; moineaux et mésanges semblent apprécier car bien souvent, ils sont plusieurs à venir picorer, au prix parfois de disputes manifestes. Leur vivacité et leur détermination nous font sourire ! Mais tout à coup me revient, comme ce matin à propos de « l’oiseau de proie », une observation de Séraphine Menu dans ce bel album découvert tout récemment : «  Où sont passés les oiseaux ? ». L’installation de mangeoires pour permettre aux oiseaux de se nourrir en hiver, si elle part d’une bonne intention, peut avoir « parfois pour résultat de renforcer la compétition entre eux et d’entraîner une meilleure survie de certaines espèces au détriment d’autres ».

Cet album m’a marquée plus que je ne pensais. J’en ai, dès la première lecture, apprécié la présentation aérée, un texte structuré sans être abrupt, un style simple, directement compréhensible aux non-initiés, une documentation précise. Les illustrations de Fleur Oury sont imprégnées de son amour pour la nature, de sa passion pour le dessin et de connaissances scientifiques ; elle nous offre tantôt de pleines pages vibrantes de mouvement, tantôt de petites scènes plus précises où affleurent le plus souvent sensibilité et émotion.

Séraphine Menu articule son exposé autour des questions depuis quand, pourquoi, comment « de moins en moins d’oiseaux réapparaissent dans l’hémisphère Nord au printemps. Les campagnes deviennent silencieuses, les forêts sont désertées et les villes semblent peuplées de bien peu d’espèces. Où sont donc passés tous les oiseaux ? »

A la fascination millénaire des humains pour les oiseaux s’opposent les ravages hallucinants de la chasse de certaines espèces pour raisons diverses : protection, nourriture, mode de plumes colorées… Mais actuellement, la disparition inquiétante de certains oiseaux s’explique par les atteintes provoquées aux écosystèmes et aux chaînes alimentaires naturelles par nos systèmes d’exploitation et de consommation. C’est de façon simple et lumineuse que l’auteure nous fait comprendre ces processus et notre responsabilité. 

Mais l’auteure n’abandonne pas son lecteur en chemin ; elle lui montre différentes pistes pour « repeupler le ciel » ! Création de réserves pour espèces menacées, permaculture pour rétablir la biodiversité, influence de nos modes de consommation et aussi quelques gestes simples mais qui comptent, que l’on habite à la campagne ou à la ville : « Peu importe que l’on soit expert ou débutant, petit ou grand : nous sommes tous des ornithologues ! »

Chantal Cession

Ruth Vander Zee et Roberto Innocenti, L’histoire d’Erika – D’eux 2021

Le texte de cet album transcrit le récit recueilli de vive voix par l’auteure américaine Ruth Vander Zee. Lors d’un voyage en Allemagne à l’occasion du cinquantième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle a rencontré de façon inopinée « Erika ». Profondément touchée par son courage et par l’espoir face à son vécu tragique, l’auteure eut besoin de l’écrire. D’autres histoires suivront car, dit-elle, « je crois que les enfants veulent entendre les vérités de la vie racontées d’une manière qui leur donne de l’espoir et du courage »1.

Dès leurs premiers échanges, il fut question de visites aux camps de Mauthausen et de Dachau. L’auteure cède alors la parole à Erika qui à l’âge de quelques mois seulement a échappé au sort de six millions de Juifs tués entre 1933 et 1945. D’un wagon à bestiaux aux portes verrouillées, mais par l’ouverture en haut de la paroi, « ma mère m’a jetée hors du train ». Un arbre généalogique mis en pièces en 1944… Jusqu’à cet instant-là, cette partie de sa vie sera pour elle un « blanc », un interminable champ de questions et de suppositions que l’imagination ne pourra jamais qu’évoquer sans les résoudre. Ils constituent la part la plus longue de ce récit. Nous apprenons que ce bébé fut ensuite confié à une personne bienveillante, qui lui donna le prénom d’Erika ainsi qu’une date de naissance, et risqua sa vie pour elle.

« Sur le chemin qui la menait à la mort, ma mère m’a lancée vers la vie » : c’est dans ces quelques mots que tient le destin d’Erika. Grâce au courage incommensurable de sa mère d’abord, grâce à celui extraordinaire de la personne qui a pris soin d’elle, grâce aussi à l’homme merveilleux qu’elle a épousé et à la famille qu’ils ont fondée, grâce enfin à sa force de résilience, Erika pourra affirmer « aujourd’hui, mon arbre a refait ses racines » .

Dans ce récit en « je », le sort individuel d’Erika est sans cesse relié à celui de son peuple tout entier : « entre 1933 et 1945, six millions de personnes de mon peuple ont été tuées », comme «il a été dit un jour que mon peuple serait aussi nombreux que les étoiles au firmament ».

La force de ce texte repose sur le style direct et sobre, où chaque mot est pesé, rien n’est superflu ou anecdotique ; les phrases sont courtes, centrées sur l’essentiel. « Je suis née un jour de 1944. Je ne sais pas la date de ma naissance. Je ne sais pas le nom qu’on m’a donné alors. Je ne sais pas dans quelle ville ni dans quel pays je suis née. Je ne sais pas si j’ai eu des frères ou des sœurs. Ce que je sais c’est que, âgée de quelques mois seulement, j’ai échappé à l’Holocauste… ».

Roberto Innocenti prend le relais pour reconstituer en images les scènes que ne décrit pas le texte. Ainsi cette file compacte d’adultes de tous âges, têtes baissées, dos voûtés, accompagnés d’enfants ; ils sont serrés dans leur manteau arborant une étoile jaune et portent à bout de bras des balluchons plus nombreux que des valises ; encadrés de soldats bottés, casqués, armés, ils gagnent un wagon dont on comprend à l’absence de fenêtres qu’il n’est pas destiné à des humains. Le regard du spectateur est d’abord focalisé sur cette file humaine par les deux lignes obliques que constituent d’une part la suite des wagons et d’autre part le bâtiment austère de la gare, mais le regard butte à l’avant plan sur une large barricade de planches et de barbelés qui à la hauteur des visages cache ceux-ci au profit d’un mot en grands caractères « Verboten ». Alors même qu’elles sont hyperréalistes, les illustrations de Roberto Innocenti partagent les mêmes qualités que le texte : respect, pudeur, sensibilité et sobriété.

On soulignera de plus le choix des couleurs. Correspondant à l’atmosphère du contexte, l’ensemble est en noir, gris et blanc mis à part quelques détails significatifs de couleur claire – les baluchons, l’étoile jaune cousue sur les vêtements, un landau abandonné sur le quai… Si cette dernière image provoque notre effroi, la suivante crée un véritable choc : couleur rose de la couverture enveloppant, bien serré, le bébé que deux mains lâchent par une petite ouverture dans la paroi du wagon. Il y a dans cette couleur rose tout l’espoir, toute l’ouverture à la vie qu’offrent les deux mains qui s’éloignent avec le train.

Par contraste, sont entièrement en couleurs les pleines pages du début – la rencontre de l’auteure et d’Erika en 1995 – et la dernière page où une fillette regarde au loin passer un train tandis qu’une personne fait sécher du linge près d’une maison de village, tranquille.

J’avais découvert cette histoire en 2003 quand elle fut publiée par les éditions Milan sous le titre « L’étoile d’Erika », texte traduit par Emmanuelle Pingault. Je la retrouve publiée en 2017 par les éditions d2eux qui ont confié la traduction à Christiane Duchesne, choisi un papier mat et grisé, modifié certains découpages d’images, supprimé les bordures des illustrations au profit de pleines pages, élargissant ainsi le hors champs. La typographie fine et noire remplace celle de l’album antérieur. La mise en page diffère également.

Je ne me hasarderai pas à une appréciation qualitative des deux présentations car je pense que l’ensemble des choix de chaque éditeur est justifié dans sa cohérence. L’impact émotionnel de chacun des deux albums est une question de sensibilité personnelle.

Chantal Cession

1. Entretien publié sur le site web Eerdmans Books for Young Readers

François David et Raul Guridi, Mes parents sont un peu bizarres – CotCotCot 2021

Fameux mioche… quelle bouille il a ! Toute ronde, avec du rose aux joues et un petit nez tout près des yeux. Quelques cheveux clairsemés sur le crâne et une bouche en point. Le talent de Guridi fait mouche.

Pour l’écriture du texte de cet album, François David s’est inspiré des réflexions de son petit-fils confronté aux mystères du langage et aux difficultés de communication. Difficile parfois de comprendre les adultes et plus encore de se faire comprendre. Gare aux homophonies et aux paronymies à l’origine de nombreux malentendus et quelques fois d’un comique de situation.

Michel Defourny

Gianni Rodari et Beatrice Alemagna, Les embrouillaminis des histoires de Papi – Versant Sud 2021

Un papi raconte l’histoire du Petit Chaperon rouge à sa petite-fille, du moins tente-t-il de le faire, car il dérape à tout moment. Heureusement la gamine connaît bien le conte et corrige les erreurs du vieux monsieur. Non ! ce n’est pas un chaperon jaune qui est l’héroïne du récit. Non ! ce n’est pas une pelure de patate qu’il faut porter à la tante pénélope. Non ! ce n’est pas une multiplication qu’a demandée le loup au petit chaperon noir ! Que le lecteur se rassure, tout est bien qui finit bien puisque le grand-père s’en tire finalement en donnant quelques sous à son adorable petite fille qui a fait preuve de tant d’indulgence et de patience. Elle s’achètera un chewing-gum.

Gianni Rodari n’a pas son pareil pour raconter des histoires farfelues qui font rire aux éclats. « Dérailler » volontairement, selon lui, est une invitation à la création ainsi qu’il apparaît à la lecture de sa célèbre Grammaire de l’imagination. Quant à Beatrice Alemagna, elle nous éblouit comme à son habitude. Ses illustrations sont aussi loufoques que le texte. Elle semble avoir pris un plaisir fou à croquer ses personnages. Voyez comme elle joue avec la tresse de la petite-fille du pépé à lunettes ! Cette fois, elle privilégie un style pointilliste d’allure naïve et comme les dialogues constituent l’ossature de la narration, elle emprunte à la BD le procédé de la bulle qu’elle n’hésite pas à dilater. Non pas pour y insérer le texte mais pour y glisser la traduction en images des racontars du vieux monsieur et des réactions de la fillette.

Ce récit est extrait de Favole al telephono paru en 1962 chez Einaudi. Les Histoires au téléphone ont été traduites en français par Roger Salomon, spécialiste de Gianni Rodari, chez Messidor-La Farandole en 1986 – une réédition en est parue à la Joie de lire en 2012. Et en 2005 Alessandro Sanna a illustré le détournement du conte du Petit Chaperon rouge par Rodari, à L’école des loisirs, sous le titre Quel cafouillage.

Michel Defourny

Patricia Hruby Powell et Christian Robinson, Joséphine – Rue du Monde 2015

Joséphine Baker fera son entrée au Panthéon le 30 novembre prochain. L’occasion pour nous de lire ou de relire la biographie de cette femme d’exception, publiée par les éditions Rue du Monde en 2015. Patricia Hruby Powell, artiste américaine, danseuse elle-même, trapéziste, mime, lithographe, est l’auteure du texte. Ecrit dans une langue rythmée, enrichi de citations, l’ouvrage est remarquablement informé. Christian Robinson, qui a travaillé pour les studios d’animation Pixar et Sesame Street, en est l’illustrateur ; ce dernier maîtrise l’art du mouvement et de la mise en scène.

Suivons pas à pas les six chapitres qui font découvrir les principales étapes de la vie stupéfiante de Joséphine Baker.

1906-1917 : Les débuts. Où l’on apprend que le froid pousse la petite Joséphine à danser pour se réchauffer. La gamine est née dans un milieu très pauvre, parmi les taudis de la ville de Saint-Louis du Missouri. Alors qu’elle aide sa mère à récurer les sols, elle adore faire des grimaces et raconter des histoires.

1917-1921 : La première tournée. Âgée d’une dizaine d’années, elle rejoint un trio d’artistes de rue, puis une troupe de music-hall. Elle amuse le public « en faisant rouler ses yeux comme des billes ». Son premier voyage en train la mène à La Nouvelle-Orléans, où, comme partout aux Etats-Unis, la ségrégation raciale impose sa loi.

1921-1925 : « Je n’ai pas une tête à m’endormir ». À quinze ans, Joséphine se débrouille seule. Devenue entretemps Madame Baker, elle gagne New York où la comédie musicale Shuffle Along triomphe à Broadway. Entêtée, Joséphine réussit à se faire engager comme danseuse malgré son jeune âge : sa carrière est lancée. Si son talent est reconnu, elle doit, comme tous les noirs, passer par la porte arrière !

1925-1936 : « Pour la première fois, je me suis sentie belle ». Engagée par Caroline Dudley, elle gagne Paris pour la création de la « Revue Nègre » au Théâtre des Champs-Elysées. On notera qu’à l’époque le mot « nègre » est connoté positivement. Pas de discrimination dans la Ville Lumière, la troupe est accueillie dans l’enthousiasme. Pour l’affiche du spectacle, c’est elle, en robe blanche et dans un déhanchement sulfureux, que représente le jeune
peintre-affichiste Paul Colin. Joséphine stupéfie le public lorsqu’elle apparaît avec un numéro de charleston. « Ses genoux s’entrechoquent puis voltigent sur les côtés, ses bras claquent comme des ciseaux et se mettent à battre comme des ailes d’oiseaux (…).Elle secoue son corps de la tête aux pieds. Elle pivote sur elle-même, puis lance de toutes parts ses jambes. » Peu après, elle sera la vedette d’un show aux Folies Bergères. La voilà vêtue d’une ceinture de bananes et d’un collier de coquillage. Elle est devenue dans sa beauté
provocante une icône de la liberté. L’Europe entière lui fait fête, de même que l’Amérique du Sud. Il lui reste cependant à se débarrasser de l’image stéréotypée de l’Africaine sauvage.
À Vienne, dans « une longue robe de couleur crème, boutonnée jusqu’au cou, elle chante avec gravité une berceuse de son enfance, Pretty Little Baby (…), un negro-spiritual. » Les Autrichiens l’acclament : « ils disent qu’elle est un ange. »

1936-1947 : « La France a fait de moi ce que je suis ». Après un bref retour aux Etats-Unis où la ségrégation continue à faire rage, Joséphine rentre en France tandis que la menace de guerre se précise. Pour remercier son pays d’accueil, elle se dit prête à lui donner sa vie. Elle s’engage dans la Croix-Rouge puis, lorsque la France est occupée par les nazis, en résistante, elle travaille pour les services secrets. Elle chante aussi pour réconforter les troupes, soldats
noirs, soldats blancs, unis côte à côte dans un même combat pour la défense de la liberté.

1947-1975 : Joséphine à l’accent français. Désormais, plus Française que jamais, Joséphine ajoute un accent aigu sur le premier « e » de son prénom. Elle sera Joséphine Baker pour toujours. Elle continue à se battre pour la fraternité des peuples en adoptant des enfants de toutes couleurs et de toutes origines, « sa tribu arc-en-ciel ». Dans les années 1950, elle soutient la rébellion des noirs qui enflamme l’Amérique. Et en août 1963, elle prend la parole à Washington, devant une foule immense, juste avant que Martin Luther King
prononce son célèbre discours « I have a dream… ». C’est le plus beau jour de sa vie. Ses dernières années sont assombries par de lourdes difficultés financières et c’est de peu, grâce à la générosité de quelques admirateurs et amis, qu’elle échappe à la misère. Infatigable, elle remonte sur scène, s’impose enfin au Carnegie Hall de New York et présente ses trente
ans de chansons dans un dernier spectacle à Bobino, avant de s’éteindre en 1975. « Paris lui offre des funérailles dignes d’une Reine ».

Afin d’actualiser l’album, Alain Serres et les éditions Rue du Monde viennent de l’enrichir de quatre pages documentaires afin d’expliquer la portée symbolique de l’entrée de Joséphine Baker au Panthéon.
Joséphine Baker est la sixième femme, et première femme noire, à entrer au Panthéon. Elle y rejoint la grande scientifique Marie Curie, célèbre pour ses travaux sur la radioactivité. Elle y rejoint deux membres actives de la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion. Elle y rejoint Simone Veil, icône de la lutte
pour les droits des femmes qui présida le premier Parlement européen.

Michel Defourny

Ludovic Laugier et Thomas Baas, Qu’est-ce qu’elle a donc, cette Vénus de Milo ? – Actes Sud junior / Louvre éditions 2021

Sur un ton désinvolte qui n’empêche pas le sérieux, Ludovic Laugier répond à la question : Qu’est-ce qu’elle a donc, cette Vénus de Milo ? Ludovic Laugier est l’un des grands spécialistes français de la statuaire grecque. Il est conservateur du patrimoine au département des Antiquités grecques, étrusques et romaines du musée du Louvre, il est également professeur à l’ École du Louvre. Ajoutons qu’il a été l’un des trois commissaires chargés de la récente restauration de la Victoire de Samothrace. C’est dire que Ludovic Laugier est bien placé pour nous permettre de tout connaître sur l’état actuel de la recherche relative à cette œuvre appelée aujourd’hui comme au XIXème siècle «  Vénus de Milo » mais que l’on pourrait dire plus justement l’ « Aphrodite de Mélos ». En six courts chapitres illustrés avec malice par Thomas Baas, l’auteur fait le tour de la question.

Tout commence par la découverte d’un paysan, en 1820. Presque par hasard, celui-ci a mis au jour une statue en plusieurs morceaux, et dont les bras sont manquants. En conséquence, dans un deuxième temps, Ludovic Laugier traite de la technique dite des « pièces rapportées », il évoque ensuite les parures que devait porter la déesse et sa polychromie. Un troisième chapitre raconte les péripéties de son achat par la France et quel fut son voyage depuis de l’une des petites îles des Cyclades en mer Egée jusqu’à Paris où elle arrive en février 1821, faisant son entrée au Louvre le 1er mars. Encore fallait-il procéder à l’identification de cette figure féminine qui se caractérise par un visage impassible, à l’ovale harmonieux, aux traits parfaitement réguliers, au torse dénudé, au manteau enroulé autour des hanches : tel est l’objet du chapitre 4.  Une fois évoqué le débat relatif à l’attitude de la Vénus – « quel geste pouvait-elle faire ? » -, Ludovic Laugier aborde la place de cette déesse au sein de l’art grec : l’œuvre reflèterait les recherches des sculpteurs à la fin de l’époque hellénistique et innoverait entre autre par sa composition hélicoïdale. Enfin, quelques pages sont consacrées à l’influence exercée par cette statue sur l’imaginaire et sur les arts depuis sa découverte jusqu’à nos jours. Devenue icône incontournable, son image s’est répandue dans les foyers, des réductions en plâtre ont orné des salons bourgeois, tandis que des artistes tels Magritte ou Salvador Dali ont détourné ce symbole de l’incroyable beauté féminine.

Je pense qu’après avoir lu ce bref essai, petit bijou d’érudition et de sensibilité, chacun portera un « autre » regard sur la Vénus de Milo, et que, par-delà, face à une œuvre d’art, chacun ne cessera de se poser de multiples questions.

Michel Defourny

Sylvain Alzial et Loïc Gaume, L’Île aux deux crabes – Versant Sud 2021

On s’interroge. Pourquoi le cou des girafes est-il démesuré ? Pourquoi les éléphants sont-ils affublés d’une trompe ? Pourquoi les serpents n’ont-ils pas de pattes et se déplacent-ils sur le ventre en rampant ? Pourquoi le zèbre est-il rayé ? Pourquoi l’homme a-t-il toujours faim et pourquoi les animaux ne peuvent-ils se supporter ? Pour répondre à ces questions, des écrivains ont pris la plume, tels Rudyard Kipling dans les Histoires comme ça, Léopold Chauveau dans Les Histoires du Petit Renaud ou Blaise Cendrars dans Petits contes nègres pour les enfants des blancs. En inventant leurs explications, ces auteurs ont pris le relais de récits d’origine populaire. Appelés parfois « contes du pourquoi », les contes étiologiques qui témoignent de l’imagination humaine apportent des réponses aux mille questions relatives aux origines.

Sylvain Alzial, passionné par les cultures traditionnelles, vient d’adapter un conte kanak recueilli en 1987 à Ouvéa par Françoise Ozanne-Rivierre, spécialiste entre autres de la langue Iaai, l’une des 28 langues kanak de Nouvelle Calédonie. Dans L’île aux deux crabes, album paru chez Versant Sud, nous apprenons « pourquoi » le bernard-l’ermite change sans arrêt de coquille et « pourquoi » le crabe de cocotier ne sort que la nuit.

Le récit

L’honorable Madame Bouba vivait sur une île perdue au milieu de l’océan. Pressentant sa fin, elle voulut faire un cadeau à tous les animaux de terre, d’air et de mer. Comme ceux-ci, en ce temps-là, vivaient sans plumes, ni écailles, ni fourrures… elle offrirait à chacun de quoi se vêtir. Elle souffla dans sa conque sacrée afin de leur annoncer la bonne nouvelle et de les rassembler. Tous répondirent présents à son appel, à l’exception de deux crustacés. Plein de mépris pour la vénérable vieille, ceux-ci avaient préféré continuer à s’amuser et à chaparder des noix de coco.

Madame Bouba dota le cagou d’une huppe de plumes blanches, elle gratifia le renard volant d’une cape de fourrure, elle couvrit le canard et la poule d’un duvet bien doux, elle donna au chien de longs poils épais… Lorsqu’elle s’éteignit, entourée de tous les animaux nouvellement parés et alors que les cérémonies traditionnelles étaient célébrées, Petit- Bernard et Grosse-Pince, dans l’indifférence, n’interrompirent pas leur jeu de cache-cache dans les rochers. Mal leur en prit car, contrairement aux autres espèces animales qui se transmirent de génération en génération le précieux don qu’ils avaient reçu, le bernard-l’ermite s’est lui-même condamné à chercher sans relâche et pour toujours de nouveaux abris, tandis que le crabe de cocotier s’est puni lui aussi : honteux, il ne cherche à se nourrir que la nuit pour échapper au regard d’autrui.

Un accompagnement graphique

De même qu’un accompagnement musical parachève une œuvre en lui apportant un soutien harmonique et rythmique, les dessins tracés à la plume et à l’encre de Chine sur des aplats colorés ou sur fond de page blanche par Loïc Gaume accompagnent ce récit en en soulignant le caractère cosmogonique. De page en page, par l’adjonction de quelques traits et de variations de couleurs, une même forme centrale, entre mer et ciel, devient lieu d’engendrements graphiques : île, dos voûté de dame âgée, repaire d’animaux, conque, tortue, crustacés, noix de coco, soleil couchant, huppe blanche, pull à rayures, gecko, case, ronde nocturne… En évitant une stricte représentation mimétique, en créant une tension entre composants figuratifs et abstraction, ces dessins renforcent, dans leur nudité, la charge symbolique du récit. Si Loïc Gaume a renoncé à des références explicites à l’art kanak, celui-ci est néanmoins discrètement présent à travers la multiplication de traits noirs (quelquefois plus clairs) qui deviennent feuilles de palmiers ou fibres de coco, qui rident la surface de la mer, qui tatouent le ciel de nuages, qui figurent plumages ou cheveux gris… ou qui assombrissent le noir de la nuit.

Il se dégage une impression de grande harmonie entre le texte essentiellement narratif – et d’autant plus vivant qu’il donne la parole à Madame Bouba – et les images plus contemplatives, vibrantes de poésie et porteuses d’imaginaire en raison de leur minimalisme.

C’est un cadeau rare que nous offrent Sylvain Alzial et Loïc Gaume.

Michel Defourny

Romana Romanyshyn et Andriy Lesiv, D’ici jusqu’à là-bas, Rue du Monde 2021

Des silhouettes au trait ou en aplat qui vont de l’avant ou en pleine action. Des traits de vitesse comme dans les bandes dessinées pour signifier la rapidité d’un mouvement.

Des personnages anonymes, des héros du voyage, des animaux de toutes espèces, des bateaux, des embarcations légères, des véhicules à roues, calèches, voitures, rickshaws, vélos, des avions de toutes les époques, des satellites, des monuments historiques, des sites… Leur figuration épurée les rapproche de pictogrammes.

Un peu partout, çà et là, de longs traits directionnels de couleur orange fluo, de couleurs bleue, verte ou jaune, horizontaux pour la plupart ; tandis que certains se muent en flèches signalétiques, d’autres ondulent et deviennent flots… d’autres encore zigzaguent et se croisent tant les itinéraires de chacun diffèrent.

Eblouissante, la virtuosité de Romana Romanyshyn et Andriy Lesiv ! Leur album D’ici jusqu’à là-bas, paru chez Rue du Monde, proposent 26 panoramas qui sont autant de points de vue sur le mouvement. Ils rappellent, en un feu d’artifice graphique, que la vie est mouvement dans un univers en expansion et que le mouvement est synonyme de liberté. Ignorant les frontières, hommes, femmes, enfants n’ont cessé de se déplacer depuis des dizaines de milliers d’années. Recherche de terres fertiles ; exploration des confins de la planète ; soif de rencontres et d’échanges commerciaux ; nécessité de s’arracher à sa maison natale pour fuir un environnement devenu hostile lors de catastrophes naturelles, de guerres ou de violations des droits humains ; quête de beauté ; recherches spirituelles et visites de lieux saints ; ou, tout simplement, besoin de détente, de soleil et de vacances …

Gardons-nous de croire que nous serions les seuls à nous mouvoir. Loin s’en faut. Nombreuses sont les espèces animales qui parcourent des distances inimaginables pour survivre. Les saumons comme les sardines d’Afrique du Sud nagent vers leurs lieux de naissance afin de se reproduire. L’oie tigrée survole les pics himalayens à une altitude qui peut atteindre 10 000 mètres, lorsque, quittant l’Asie centrale, elle gagne le nord de l’Inde pour y passer l’hiver. Selon l’importance des pluies, les gnous et les zèbres, en vastes troupeaux, effectuent de longues et périlleuses migrations circulaires.

Et que dire des éléments ! De l’eau qui court sans jamais s’arrêter… Du vent, colporteur de graines qui ensemencent de nouveaux territoires. Pendant des générations, son souffle a gonflé les voiles des navires, fait tourner les ailes des moulins et, aujourd’hui, il active les éoliennes productrices d’énergie renouvelable.

Par la puissance de son graphisme, entre minimalisme et surcharge, ce « documentaire » avant tout visuel, est un véritable livre d’artiste, à la fois poétique, politique et philosophique : un regard sur la vie.

Michel Defourny

Sophie Blackall, Le Phare, Les éditions des éléphants 2021

La couverture de l’album montre un phare en majesté. Tandis que des vagues se brisent à ses pieds, de son sommet rayonnent des traits dorés qui illuminent le ciel. Dans la lanterne, tout là-haut, l’on aperçoit un homme en uniforme coiffé d’un képi. Sa taille réduite permet de prendre la mesure de la hauteur de la tour. Dès les premières pages, nous avons la chance de pénétrer à l’intérieur de celle-ci. Grâce à une vue en coupe (reprise en quatrième de couverture) nous voyons la superposition des pièces toutes en rondeur et l’escalier en colimaçon qui les relie.

L’album fait découvrir quelles étaient les tâches d’un gardien de phare, il y a quelques dizaines d’années, à une époque où l’on écrivait à l’encre avec un porte-plume et où l’on se chauffait avec un poêle à charbon. Pour guider les navires dans la nuit, le gardien devait veiller à ce que la lumière du phare brille sans interruption du crépuscule à l’aube. A cette fin, il remettait de l’huile dans la lampe dont il assurait la rotation, il coupait le bout brûlé de la mèche, il astiquait la lentille, il scrutait l’horizon… Par temps de brume, il faisait sonner la cloche pour prévenir les bateaux. Au besoin, si un navire s’échouait sur les rochers, il portait secours aux naufragés quels que soient les risques encourus. Aujourd’hui et depuis quelque temps déjà, l’évolution des techniques a mis un terme à la présence humaine dans les phares désormais automatisés.

Parallèlement à ces informations, l’album raconte les petits faits du quotidien d’un homme qui, en raison de son métier, vit dans une grande solitude qu’il trompe en s’adonnant à de multiples travaux, de la couture à la rédaction du journal de bord, de la pêche à l’entretien du bâtiment. Images et texte laissent deviner ses états d’âme. Son air rêveur nous touche lorsqu’il écrit face à la photo d’une jeune femme ; c’est une lettre qu’il lancera dans les vagues. Emouvante, cette illustration où il s’approche de la table, son assiette à la main, prêt à manger le cabillaud attrapé ce jour-là. Elle est commentée par ces mots : « il aimerait tant avoir quelqu’un à qui parler ».

Dans ses recherches, Sophie Blackall a découvert que parfois des familles entières pouvaient vivre dans des phares et que des centaines de femmes furent gardiennes de phare. Aussi, réserve-t-elle une surprise à ses lecteurs : elle imagine l’arrivée de l’épouse du gardien, hissée sur une chaise de gabier. Et celle-ci de se montrer à la hauteur. Lorsque son mari tombe malade, non seulement elle le soigne, mais, grâce à elle, le phare continue à remplir sa mission. Par-delà, le couple vivra des moments d’une grande intensité : le sauvetage de marins en péril… la naissance d’une fillette…

A la dimension documentaire, au plaisir que procure le récit, s’ajoutent la poésie des mots, le rythme des phrases et leurs répétitions qui font écho au va et vient des vagues. S’ajoute surtout la beauté des images réalisées à l’encre de Chine et à l’aquarelle, lorsque souffle le vent, lorsque s’assombrit le ciel et que la mer se déchaîne, lorsque la brume fait tout disparaître ou lorsque le ciel explose en vertes arabesques. Si les illustrations verticales dominent – verticalité du phare oblige -, Sophie Blackall compose de subtiles mises en page en insérant des vignettes narratives sous forme de médaillons ronds ceinturés d’un cordage, un rappel de la forme des pièces de vie de ces fascinantes tours de garde.

Dans les deux dernières pages de l’album, l’auteure expose la genèse de son livre ; elle fait état de ses recherches, signale que le phare de cet album est inspiré de celui dans lequel elle a logé, sur une petite île à la pointe nord de Terre-Neuve. Par contre, ce qu’elle ne dit pas, même si son nom est cité, c’est que cet album cache un hommage à Herman Melville et son Moby Dick. Avez-vous remarqué la girouette du phare ? C’est une baleine !

Michel Defourny

Loïc Gaume, Mythes au carré – Thierry Magnier 2020

C’est un fait : Loïc Gaume ne pouvait rêver de mieux pour concevoir ses Mythes au carré qu’une résidence de création sur l’île de Comacina, un petit bout de terre verdoyant du mythique lac de Côme, chargé d’histoires et cerné de montagnes embrumées. Pareil lieu inspirant, quoique éloigné du Mont Olympe, est idéal pour transcender quelque peu la réalité et y donner rendez-vous à des dieux, déesses, héroïnes et héros.

Le dernier opus de Loïc Gaume, qui s’inscrit dans la même veine graphique et narrative que le précédent Contes au carré, recense près d’une quarantaine de mythes grecs, chacun condensé et codifié en quatre cases nourries d’images schématiques et de brefs textes. Autant celles-ci sont esquissées et stylisées, autant ceux-là sont concis et caustiques. Leur association, rythmée avec une constance systématique, dessine une oeuvre extraordinaire de drôlerie et de cohérence. Les contraintes que s’est imposé l’auteur, tant sur le plan verbal (deux phrases par case par exemple) qu’iconique (personnages, décors et accessoires clés au même niveau formel), apparentent Mythes au carré aux recherches passionnantes de l’OuBaPo – pour Ouvroir de Bande dessinée Potentielle.

Loïc Gaume excelle à traduire de façon ludique (pour les enfants) et truculente (pour les adultes) les aventures colossales et souvent abracadabrantes des dieux, créatures et êtres hybrides qui façonnent la mythologie grecque. Constituée d’énigmes et trahisons, de péripéties et odyssées, d’unions et offensives, d’archétypes et extravagances, de clémence et cruauté… tout l’esprit complexe de cette bouillonnante culture hellénique est saisi avec intelligence par l’artiste à travers une ligne minimaliste – et c’est ce qui rend Mythes au carré subtile et brillant.

Brigitte Van den Bossche

*** Chronique réalisée pour La Petite Fureur 2021-2022 http://www.fureurdelire.cfwb.be

Kate Hoefler et Sarah Jacoby, Le chien, le lapin et la moto – Les éditions des éléphants 2021

Il était deux amis, très différents l’un de l’autre. Lapin était casanier et rêveur. Il vivait dans son champ en bordure de route, une route qu’il n’avait jamais empruntée. Par contre, Chien, grand amateur de moto, avait sillonné le pays en tous sens. Celui-ci racontait à son ami  les endroits où il s’était senti le plus vivant, où il avait hurlé à la lune. Sans se lasser, le motard tentait, dans ses histoires, de convaincre Lapin de sortir de chez lui pour ressentir le plaisir de la découverte.

Un triste jour, il n’y eut plus que le silence, à la suite de l’irréversible disparition de Chien. La solitude accabla Lapin qui se demandait quoi faire de cette moto dont il avait hérité et devenue désormais inutile.

Passent les saisons, s’envolent les feuilles et les oiseaux, tombe la neige, puis refleurissent les fleurs… Les nuits, dans son sommeil, Lapin entendait le long hurlement du moteur de la moto. « D’accord, dit-il, un après-midi, mais seulement jusqu’au bout de la route. » Il ignorait que celle-ci peut être longue, qu’elle lui réserverait bien des surprises et surtout que, chevauchant la moto, Chien serait là, à ses côtés.

Que de poésie et de pudeur, de discrétion dans les mots comme les images de ce récit centré sur l’amitié et la différence, la perte et le chagrin, la transmission… la puissance du souvenir et les retrouvailles, par-delà la disparition. Lapin a pu vaincre sa peur de l’inconnu et Chien, quoique désormais absent, a partagé avec son ami le bonheur d’être au monde dans la beauté des choses que le lecteur perçoit à son tour dans les illustrations de Sarah Jacoby.

Michel Defourny

Elisa Sartori, Je connais peu de mots – CotCotCot Editions 2021

Un objet d’artiste au design minimaliste

Une fois retiré de son emboîtage de couleur bleue, le livre – mais est-ce un livre ? – se présente sous la forme d’un feuillet à déplier, du haut vers le bas. En première page, sur fond blanc, une jeune fille dessinée au trait s’avance sous une pluie fine. Elle se confie. « Je connais peu de mots ». Passé le premier pli, nous la découvrons accroupie, elle se risque à plonger les pieds et les mains dans une étendue d’eau qui bientôt envahit de plus en plus l’espace. Celle-ci se fait houleuse, tandis que les réflexions de la jeune fille prise dans la tourmente, menacée de noyade, traduisent un profond désarroi. La métaphore est évidente : nous avons compris que les difficultés d’apprentissage d’une langue étrangère sont devenues cauchemar.

Il y a tellement de règles
et encore plus d’exceptions
je pense parfois que ma tête est trop petite

Mais la parole délivre… et force est de constater, en repliant dans l’autre sens les pages vers le haut, que les progrès de la jeune fille sont notoires et que peu à peu elle reprend confiance en elle. Les fautes de grammaire ont cessé de la culpabiliser.

Je parlerai cent fautes un jour

La densité de la pluie si oppressante s’atténue, les pages s’éclaircissent. L’espoir renaît. Découvrir une nouvelle langue, une nouvelle culture, c’est aller de l’avant, c’est élargir son horizon, c’est communiquer, même si au début l’on ne connaît que peu de mots.

Chacun, fille ou garçon, se reconnaîtra sans doute dans le personnage féminin, très légèrement sexué, dessiné avec grâce d’après les poses élégantes de Bianca Zueneli qui a servi de modèle à l’artiste, ainsi qu’il est précisé au dos de l’emboîtage. Tout est subtil dans ce leporello : le format, la manipulation à double sens, la couleur bleue sur fond blanc, la finesse de la silhouette, le rendu de la pluie, les mouvements des traits qui s’épaississent dans les moments de tension, l’expressivité offerte par les pointillés plus ou moins serrés… un design minimaliste et poétique d’une remarquable efficacité.

Michel Defourny

Marion Fayolle, Les petits – Magnani 2020

Les images de Marion Fayolle s’imposent par l’étrangeté allégorique de leur contenu, la singularité de leur composition, leur atmosphère si particulière alliant souvent poésie et causticité. Formée à l’Ecole des Arts décoratifs de Strasbourg, l’artiste met en scène dans ses albums une nature humaine traversée par des histoires universelles, des sentiments complexes, des relations interpersonnelles – des « aventures » que révèle un graphisme élégant, sobre et au trait rythmé. Les petits, son huitième et dernier opus, ne déroge pas à la règle… intégrant la lignée d’une oeuvre cohérente et puissante dans laquelle l’artiste se délecte à jouer avec les corps – et les échelles entre eux – au point de les désarticuler comme s’il s’agissait d’objets.

A l’instar des Coquins, paru chez le même éditeur en 2014, Les petits est un recueil d’images muettes, un polyptyque où priment l’épure et le mouvement, une ensemble iconographique chargé de symboles. Si le premier s’immergeait non sans malice dans l’intimité sexuelle d’hommes et de femmes, le second témoigne avec force de l’avènement de l’enfant dans la vie de couple. Un livre qui prend aux tripes dès les premières pages, reposant sur un enchaînement de visuels troublants et déclinant une même intention : la relation viscérale enfant-parent, leur dépendance mutuelle, leur profonde interférence.

Les dizaines d’images qui composent ce corpus de Marion Fayolle ont été réalisées durant la première année de vie de son fils. Des représentations métaphoriques qui témoignent d’ébranlements intérieurs et d’intenses émotions que provoque l’arrivée d’un enfant. Les scènes que dépeint l’artiste reflètent tour à tour facétie, dureté, tendresse et naïveté. Parfois mordantes, parfois rocambolesques, elles manifestent aussi l’imperceptible de la relation humaine, que cela se marque au niveau de l’attachement – il peut être fusionnel, on le sait – , de la construction identitaire de chacun et de la redéfinition de la vie de couple… Les petits regorgent de subtilité et d’intelligence pour narrer l’ancrage de l’enfance et du développement de la parentalité. Livre à la portée intemporelle – l’histoire humaine s’écrit dès la naissance et se perpétue inlassablement –, Les petits parle en silence de filiation, d’héritage, de transmission. C’est profond et impressionnant, beau et déconcertant.

Brigitte Van den Bossche

+++Chronique réalisée pour l’Association Belge pour la Littératie-section francophone / ABLF : https://www.ablf.be/coin-lecture/260-les-petits

Astrid Lindgren et Beatrice Alemagna, Lotta la filoute / Lotta sait tout faire – Versant Sud Jeunesse 2019 / 2020

Il serait regrettable de ne pas connaître Fifi Brindacier, Ronya, fille de brigand ou Zozo la Tornade, entre autres personnages célébrissimes créés par Astrid Lindgren… L’occasion se présente à nous de succomber à nouveau sous le charme d’une petite fille de quatre ou cinq ans, Lotta, aussi connue en Suède que le Petit Nicolas chez nous.

C’est pour notre plus grand plaisir que l’éditeur Versant Sud jeunesse vient de porter à la connaissance du public francophone les exploits malicieux de cette petite « filoute » qui , du haut de ses cinq ans, « sait tout faire » ! L’éditeur en a confié la traduction à Aude Pasquier et l’illustration à Beatrice Alemagna, c’est dire que les deux tomes sont un régal à découvrir et à savourer, chaque chapitre étant en soi une petite aventure.

Au début du premier tome, Lotta n’a encore que quatre ans ; elle est la cadette d’une fratrie de trois enfants : Jonas et Mia Maria qui la devancent de quelques années seulement s’estiment déjà grands, bien entendu. « Nous habitons une maison jaune dans une petite rue qui s’appelle rue des Fileurs », rebaptisée par leur papa « rue des Filous »…

Pour cette première partie, Astrid Lindgren donne la parole à Mia Maria, qui nous raconte une dizaine de petits faits quotidiens de la vie de Lotta. Le point-de-vue de la grande sœur, celle « du milieu », nous éclaire alors sur l’ambiance pleine de vie de toute la famille et sur la dynamique de la fratrie. Que faire d’un « bébé » qui veut jouer aux pirates avec « les deux grands » ou qui refuse de boire le sirop que veut lui administrer « le docteur » ? Comment s’y prendre avec une petite fille têtue qui ne prétend pas ouvrir la bouche chez le dentiste ?

Au lendemain des cinq ans de Lotta, le décor étant planté et les personnages dessinés, changement de narrateur : le récit se poursuivra à la troisième personne. Nous faisons alors plus ample connaissance avec un petit personnage décidé, volontaire, parfois impertinent, débrouillard. Lotta a bon cœur, toujours prête à aider la voisine âgée – et compréhensive-, mais Lotta ne se laisse pas marcher sur les pieds ; elle déploie beaucoup d’imagination pour s’assurer la place d’une benjamine de cinq ans au sein de la famille. Et, comme tout enfant de cet âge-là, naviguer entre imagination et réalité, entre bonne et mauvaise foi, ne pose aucun problème… enfin, presqu’aucun !

Merveilleusement traduit par Aude Pasquier, le texte assez conséquent est alerte, les dialogues modernes ; ils traduisent la bienveillance teintée d’humour avec laquelle Astrid Lindgren parle ses personnages. Parmi les nombreux albums traduits avec talent et sensibilité par Aude Pasquier, je me rappelle avec émotion Le châle de grand-mère d’Asa Lind & Joanna Hellgren aux éditions Cambourakis, présenté au Prix Versele 2015 .

Tenant en main les deux tomes des aventures de Lotta, je ne peux que sourire à la vue de ce petit personnage tel que l’imagine, avec drôlerie et sensibilité, Beatrice Alemagna. Cheveux raides, regard malicieux, Lotta affiche sa fierté de « cochon pendu » à la branche d’un arbre ou de cycliste chevronnée sur un vélo plus grand qu’elle ! Trait faussement naïf de l’illustratrice, jeux avec les proportions, simplification des décors pour mieux évoquer les atmosphères et mettre en évidence les expressions des corps et des visages, tout le talent de Beatrice Alemagna semble mis au service d’une parfaite complicité avec les « Filous » de la rue des Fileurs !

Je retrouve, dans un registre un peu différent, l’émotion ressentie quand je présentais, dans la sélection 2019 du Prix Versele Un grand jour de rien, écrit et illustré par Béatrice Alemagna.

Ces deux tomes se prêtent merveilleusement à une lecture à voix haute ; les adultes se régaleront de la pertinence et la finesse avec laquelle Astrid Lindgren observe le monde de l’enfance.

Chantal Cession

Cristina Spano, Mayday! Mayday! – Rouergue 2021

Commençons par le titre : Mayday ! mayday ! est une déformation anglaise de « m’aider » ; un appel au secours, dans les années vingt, lancé par des pilotes français en perdition… en direction de Londres. L’utilisation de ce mot est prescrit comme signal de détresse par l’International Convention of Washington du 25 novembre 1927, lors de la rédaction du code radiotélégraphique international pour l’aviation et la marine.

Le contexte : « Nous sommes dans le futur lointain, au plus profond de l’espace, à droite de la Constellation de la Glace, juste à côté de celle du Bonbon Rouge, très au-dessus de celle de l’Ours Paresseux. »

L’action : Un vaisseau spatial d’une beauté à couper le souffle est averti par la tour de contrôle qu’un objet non identifié a été repéré. Alors que le danger est signalé, mayday ! mayday !, aucune réaction n’est enregistrée de la part des astronautes, comme on le voit à travers les images diffusées par les caméras n° 1,2,3,4,5,6,7,8, entre 10h29 et 10h36. Chacun, dans l’indifférence, vaque à ses occupations : fiesta dans la salle centrale, lecture solitaire dans la bibliothèque, bisous dans la serre, détente au bar, gymnastique, natation et repos dans la salle de sports, activités culinaires intenses.

10h37 : les étrangers débarquent, armes au poing. Panique à bord, agitation frénétique ! Surprise : deux minutes plus tard, ces mêmes étrangers affichent leurs intentions pacifiques. 10h40 et 10h41 : la caméra n°1 témoigne de la fête, tous dansent, dzim, boum tralala !

Morale de l’histoire : L’étranger n’est pas « forcément » un ennemi. Évitons les préjugés et les malentendus !

Style : Un vaisseau spatial dont le dessin n’aurait pas été renié par les designers du groupe Memphis. Des personnages sortis on ne sait d’où : de la bd, du cartoon, de l’album pour enfants, du graphisme minimaliste associé au graphisme rococo ? En tout cas, c’est l’œuvre d’une artiste à l’imagination débridée qui aime les détails piquants, maîtrise les formes et les couleurs, qui compose d’étonnantes doubles pages de S-F, qui a le sens du rythme et surtout beaucoup d’humour.

Conclusion : Du grand, du très grand « Rouergue ».

Info complémentaire : Cristina Spano, qui a déjà publié au Rouergue A pas de fourmi, en 2019, collabore au New York Times, au Boston Globe, au Wall Street Journal, à La Vanguardia, à Astrapi , à NBC News.

Michel Defourny

Véronique Cauchy, Emilia Conesa, En balade dans l’alpage – Le Genévrier 2021

Un bon goûter glissé dans leur sac-à-dos, chaussés de leurs souliers de randonnée, Caroline et Nicolas sont impatients à l’idée d’une longue promenade dans l’alpage ensoleillé. Ils se réjouissent de voir leurs amis les lièvres faire des cabrioles. Mais bien d’autres surprises les attendent tout au long du chemin.

L’album est construit comme un jeu d’indices : deux cornes de chèvres derrière un tas de bois, la silhouette de deux bébés marmottes derrière une butte, deux oreilles dépassant d’un terrier de renardeaux, la queue d’un marcassin en fuite, autant d’espoirs déçus d’apercevoir les lièvres… Les méprises se succèdent sans pour autant décourager nos deux promeneurs curieux et attentifs.

Je n’ai pas été convaincue par le choix des indices mais ce jeu des erreurs est un bon prétexte pour faire la connaissance de plusieurs animaux de la montagne, et même pour s’interroger sur leur habitat, leur nourriture, leurs traces… Les deux enfants se montrent débrouillards, décidés, enthousiastes et gagnés par le bon sens ; ils sont très attachants et susciteront sans doute chez les petits lecteurs l’envie de s’identifier à eux et vivre cette aventure pleine de découvertes.

Cet album correspond bien à l’esprit de la collection Carte blanche des éditions du Genévrier, « dédiée à l’édition de projets singuliers dus à des auteurs de talent ». J’ai été séduite tant par la qualité du texte que celle des illustrations. S’adressant à de très jeunes enfants, le vocabulaire est simple mais précis et les tournures de phrases soignées – ici, laissant la chèvre à son tas de bois ; et là, les fleurs sauvages s’offrent en bouquets multicolores aux yeux des randonneurs… Quant aux illustrations, les larges fonds blancs suggèrent l’immensité des espaces, la luminosité et la pureté de l’atmosphère en montagne, la sérénité et le calme qui y règnent ; on aurait envie de respirer à pleins poumons avec Caroline et Nicolas ! La palette d’Emilia Conesa est sobre et lumineuse : harmonie des verts d’abord, mais aussi forte présence de jaune, de noir, de brun ; linogravure, collage/découpages, pastels secs, crayon noir, ses diverses techniques se marient avec bonheur et sobriété. 

Chantal Cession

Antoinette Portis, Une journée verte – Le Genévrier 2021 / coll. Est-Ouest (adaptation: Jeanne Simonneau)

Des devinettes pour célébrer une journée d’été !
Page de droite : un fond coloré et lumineux, quelques mots seulement… Une voix questionne : « Me reconnaîtras-tu à travers ma chaleur qui t’invite à jouer ? » La réponse est donnée dans une image lorsque la page est tournée : c’est un rayon de soleil, il parle à une fillette encore endormie.
Page de texte, une autre voix interroge : « Me reconnaîtras-tu à travers ma trace d’argent ? » Et l’illustration suivante de montrer le cheminement baveux et brillant d’un escargot.
Un dispositif en quatre temps est mis en place : court texte poétique en forme de devinette sur fond de couleur, moment d’attente, mouvement de la main, et réponse en image.
« Je suis comme une virgule dans l’eau du ruisseau, reconnaîtras-tu bientôt mon coassement ? » C’est évidemment un têtard que nous verrons, une fois la page tournée. Et la feuille, la chenille, le galet, de se faire reconnaître. Parmi les voix qui interpellent le lecteur ou la fillette qui court joyeusement en couverture, il en est de plus inattendues. Succédant au nuage, la pluie invite à danser, tandis que la foudre et le tonnerre se font menaçants. Et avant que la lumière du jour, en déclinant, n’allonge les ombres, la voix de la boue s’est fait
entendre : « Je suis ce qui reste d’un jour de pluie. Laisse tes doigts de pied s’y enfoncer ! »

On ne peut qu’être sensible à la poésie qui traverse l’album tant dans les textes que dans les images : un éveil sensuel au monde du quotidien. Si les pieds ont ressenti la douceur de la boue, si les doigts de la main ont aimé les chatouilles au contact des ondulations de la chenille, l’on a frémi lorsque le tonnerre a grondé « onomatopéiquement » au cœur de la tempête…

L’éditeur signale que la version originale de Une journée verte a été sélectionnée par la revue professionnelle américaine Publishers Weekly comme l’un des meilleurs albums 2020.

Michel Defourny

Caroline Lamarche et Pascal Lemaître, Tetti, la sauterelle de Vincent – Pastel 2021

En novembre 2017, Mary Schafer, directrice du Musée d’art Nelson-Atkins de Kansas City, fit part de la drôle de découverte qu’elle avait faite, alors qu’elle étudiait « Les Oliviers », un tableau peint par Vincent Van Gogh durant l’été 1889. Scrutant les différentes couches de couleurs, elle avait trouvé des traces d’ailes et de pattes d’une sauterelle, invisibles à l’œil nu. Rien de vraiment étonnant cependant lorsqu’une peinture est exécutée à l’extérieur et dans le grand vent qui soulève poussière de sable, mouches et moucherons, ailes de papillons ou carapaces d’insectes morts.

Il n’en fallut pas davantage pour que Caroline Lamarche et Pascal Lemaître s’envolent et nous fassent rêver. Caroline Lamarche imagina l’histoire d’une sauterelle qui chercha refuge auprès de Vincent pour échapper aux jeux malveillants des enfants du coin. De son côté, raconte-t-elle, Vincent fut fasciné par la couleur verte de l’insecte, alors même que les feuilles grises des oliviers et leur ombre violette l’envoûtaient. Et tandis que Tetti s’émerveillait devant la beauté du paysage, l’artiste peignait frénétiquement, tous deux se mesurant au temps. Un temps de vie qui touchait à sa fin pour la sauterelle au destin fragile et éphémère, appelée à mourir à la fin de l’été. Un temps compté pour Vincent qui, l’année suivante, mettrait fin brutalement à sa vie.

Derrière la rencontre improbable d’une sauterelle et d’un artiste, Caroline Lamarche se livre à une méditation sur les couleurs chères à Van Gogh, sur l’ombre et la lumière, sur le vent qui rend fou, sur la brièveté de la vie, sur la mort et la survie. Peut-être le jeune lecteur sera-t-il intrigué par le nom donné à la sauterelle ? Sans doute Caroline Lamarche s’est-elle inspirée du grec ancien « tettix », qui signifie « sauterelle », un mot censé imiter la stridulation de l’insecte.

En regardant les illustrations de Pascal Lemaître, c’est une superbe composition musicale que j’ai entendue, en nuances et en couleurs. J’ai entendu les cris des enfants qui se moquaient du pensionnaire de l’asile des fous et leurs éclats de rire lorsqu’ils attrapaient des sauterelles. J’ai entendu le silence qui régnait dans la chambre lorsque Vincent, les yeux écarquillés, semblait égaré. J’ai entendu un lent récitatif lorsqu’étendu dans l’herbe, il s’étonnait en contemplant la petite bestiole verte « d’un vert si vert qu’il est plus beau que le vert ». Les cordes frottées des violons avec véhémence, répondant aux stridulations des ailes de Tetti, ont envahi mon espace sonore, comme celui de la double page, lorsque tout en mouvement le peintre s’acharne sur ses tableaux. Et ce sont des variations au violoncelle qui m’ont fait vibrer lorsque Tetti, en gros plan, cherche l’ombre ; lorsque, épuisée, elle tente d’échapper au vent qui déchire et démembre ; lorsqu’elle résiste s’agrippant à un coquelicot en fleur, avant d’être emportée par le mistral et de rejoindre pour toujours les « Les Oliviers » que peignait Vincent.

Michel Defourny

Mathilde Brosset, La ballade de Lino – Versant Sud Jeunesse 2020

Je fus de prime abord séduite par les illustrations de cet album et titillée par un mot du titre et l’homophonie entre ballade et balade ! Je me plonge dans le récit…

Lino, le baladin, voyage, en traînant sa caravane, toujours seul, sa guitare en bandoulière, poussé par la curiosité : une nouvelle vallée, un sentier inexploré…Lorsque la faim lui creuse le ventre, il s’arrête dans un village. En échange d’un repas chaud ou de quelques pièces, il joue sa ballade.

Un jour, en bord de mer, il traverse un étonnant village de poissons pressés qui n’aiment pas être dérangés… sauf Octave, un rêveur, conquis dès que Lino entame sa chanson. Voici un nouveau compagnon pour poursuivre le voyage. A Moutonville, on n’aime ni les marginaux, ni les excentricités ; si bien que trois d’entre eux, les Wonders cabrioleurs, créateurs d’un show de cascadeurs , saisissent l’occasion et proposent d’accompagner Lino et Octave. Et ainsi de voltiger en musique. Autre étonnant village à traverser, Héronville, où les hérons passent leur temps à s’admirer et à entrer en compétition entre eux. Leur régime d’algues et de plancton séché leur interdit de déguster les glaces merveilleuses d’ Igor qui ne demande qu’à se joindre aux joyeux baladins. Dans le village des caméléons, ce sont deux punkettes caméléons au look bien tranché qui seront heureuses de rejoindre le groupe des voyageurs.

Ils sont désormais huit à poursuivre l’aventure… Et deviennent une centaine à avancer sur les routes : « C’est là qu’ils se sentaient chez eux ». Et l’album se termine sur l’image de cette joyeuse caravane formée de tous ceux qui refusaient la tyrannie de la  rentabilité, du conformisme, de la compétition, de l’hypocrisie… et qui ont voulu sauvegarder leur faculté de rêver, de monter des spectacles , d’exploiter leurs capacités personnelles, de fabriquer de bonnes choses, d’affirmer leur créativité, leur  marginalité et/ou leur contestation…

« Tous venus de lieux différents » : Lino, le baladin solitaire du début, s’ouvre sans hésiter à ce compagnonnage croissant en nombre et en variété. Sa chanson intègre petit-à-petit les nouveaux et nouvelles venu-e-s. Et ce cortège entraînant nous conte le plaisir de la diversité.

La structure de ce récit est proche du principe du conte randonnée, caractérisé par les répétitions et les accumulations. Ce procédé sollicite la mémorisation,  l’anticipation et l’imagination du lecteur et assure généralement le succès de ces histoires auprès du jeune public pour autant qu’il dépasse la banalité en réservant des surprises, de l’étonnement, de l’humour… ou de la peur qui fait monter la tension. On se rappelle quelques réussites du genre en littérature de jeunesse, ainsi La chasse à l’ours de Michaël Rosen, Tu ne dors pas, Petit ours ? de Martin Waddell, Va-t’en grand monstre vert ! d’Ed Emberley, Bonjour poussin de Mirra Ginsburg, Le beau vert dodu de Marissa Russo,…

Quant à Lino et ses compagnons, ils semblent déambuler dans un décor de théâtre créé par l’illustratrice avec une aisance remarquable : profondeur de champ, impression de relief, agencement des personnages. Mathilde Brosset maîtrise l’art du découpage et du collage avec talent. Elle joue subtilement sur les contrastes et les harmonies de couleurs : chaque simple ou double page baigne dans une atmosphère particulière due à l’unité des teintes choisies, tantôt chatoyantes, tantôt plus froides. L’utilisation des formes géométriques forme une sorte de vocabulaire de base de ses illustrations : triangles, rectangles, cylindres, cercles, cônes, lignes droites ou courbes, parallélépipèdes rectangles.., utilisés parfois avec humour, telles les fenêtres des maisons des poissons. On prendra encore plaisir à observer les différentes textures des papiers  découpés et à y rechercher les fragments de reproductions de tableaux anciens ; on admirera aussi le choix des frises décoratives ornant les maisons.

On ne quittera pas ce livre sans épingler la précision et la variété du vocabulaire.

Du plaisir et encore du plaisir dans la découverte de cet album d’une jeune auteure-illustratrice répertoriée comme « Jeune pousse » par la Fédération Wallonie- Bruxelles.

Chantal Cession

Clémence Sabbagh – Magali Le Huche, La Grande Course des Jean – Les Fourmis Rouges 2020

De nos jours, la compétition est partout, en musique et en chanson, en danse comme en cuisine, en lecture même … Elle l’est particulièrement dans les sports, foot, cyclisme, athlétisme… Radio et télévision assurent les reportages et les dramatisent. Les journalistes en leur studio tiennent le public en haleine tandis que des experts pérorent. De leur côté,  très souvent, les organisateurs multiplient les difficultés, les pièges et les embûches car le sensationnel est de rigueur.

Chez les braves Jean, c’est le jour « J ». 3721 candidats s’apprêtent à relever le défi de La Grande Course. Les champions se sont entraînés. Quels seront les meilleurs et qui franchira le premier la ligne d’arrivée ?

Parmi les chéris du public, on reconnaît Jean-Johnny à l’allure de lièvre, passionné de guitare et idole des jeunes, Jean-Raoul le puissant éléphant vert, Jean-Gérard probablement la tortue la plus rapide du monde, Jean-Maurice qui aura du fil à retordre et tombera dans un trou … Si la lutte paraît sans merci, si les chutes, rechutes et les carambolages font frémir lecteurs et auditeurs, il arrive que l’entraide cède la place à la rivalité.

Ce jour-là, oh là là, à la surprise générale, la Grande Course s’est achevée de façon totalement inattendue : après autant d’efforts, les Jean ont bouleversé les codes de la course ! Ils ont dédaigné la ligne d’arrivée, renonçant au parcours imposé pour inventer le leur : ils ont préféré danser, sourire, pique-niquer et chanter « la ballade des Jean heureux ».

Quelle jubilation à l’écoute des journalistes sportifs qui, sous la plume de Clémence Sabbagh, commentent en direct les péripéties de la course mise en scène par Magali Le Huche dans un reportage quasi télévisuel où alternent de grandes images spectaculaires semblables à des prises de vues aériennes et une succession de plans rapprochés, façon bande dessinée avec dialogues en bulle. On ne peut que célébrer l’art avec lequel Magali Le Huche a créé chacun des personnages, qu’il s’agisse de l’expression de leur visage, de leur gestuelle, de leur agilité, de leur tenue. Remarquables, le traçage du mouvement et le rendu de la vitesse ! On pense à Quentin Blake tant la vie anime le trait, tant la couleur est épatante. Dans cet album paru aux éditions Les Fourmis Rouges, tragique et comique se côtoient tandis que le texte bourré de jeux de mots et de clins d’œil amusera petits et grands invités à réfléchir à une « autre » quête du bonheur.

Michel Defourny

 

 

Frédéric Marais, Le Pousseur de Bois – HongFei 2020

Je suis étrangère au monde du jeu d’échecs.

Mais, procédant de la même manière que celle que je propose aux enfants lors de la présentation des albums du prix Versele, je manipule cet album et observe les 1ère et 4e de couverture pour commencer… Que nous disent-elles ? Quels indices du contenu puis-je y découvrir ?

Le titre : « Le Pousseur de Bois » : l’expression éveille ma curiosité, mais la main qui tend une figurine de « cavalier » me met sur la piste et je découvre que « Pousseur de Bois » désigne en effet un joueur d’échecs. Mais alors pourquoi le texte de résumé nous parle -t-il de la capacité de ce joueur à déplacer, non pas les pièces mais les montagnes et à « faire basculer le destin » ? Je fais le rapprochement avec l’enfant représenté sous le titre : un garçon engoncé dans une armure, le pas décidé ; sur l’épaule une fine et longue épée ; sur le visage une expression très déterminée : est-ce parce qu’il déplace des montagnes  ou qu’il fait basculer un destin ? le sien ? celui d’autrui ?  Sa silhouette à l’avant plan apparaît sur un fond noir tandis que de nombreuses coupoles se dessinent en arrière-plan – l’Inde peut-être ? HongFei peut conforter cette hypothèse quand on se rappelle que celui-ci s’est donné pour objectif de publier des livres « qui tous ont trait à trois thèmes majeurs : le voyage, l’intérêt pour l’inconnu et la relation à autrui ».

J’ouvre l’album. En page de titre, à droite, les trois couleurs de la couverture se retrouvent sur fond blanc : bleu turquoise pour le nom de l’auteur-illustrateur, orange pour le titre et le nom de l’éditeur, un noir profond pour l’ombre des figurines du jeu d’échecs. La page de gauche crée un contraste très fort, entièrement noire ; nous y lisons la dédicace A Vera Braun-Lengyel. Graveuse, dessinatrice et artiste-peintre d’origine hongroise, elle fut la professeure de Frédéric Marais pendant une dizaine d’années. Ses œuvres furent exposées dans différents pays ; elle a également illustré des ouvrages pour enfants au Gai savoir, chez Gallimard, Hachette, Hatier… Elle a notamment illustré un texte de Nata Caputo (« Papa souris », à La Farandole) et de Léopold Chauveau (« Petit tour de France » parmi les Albums du Gai savoir).

Je trouve dans cet album une forme de parenté avec Tierry Dedieu dans « Yacouba » ou « Kibwe » par exemple : forte présence du noir, récit extrêmement concis mais qui touche à l’essentiel.

En quelques doubles pages et pas beaucoup plus de lignes, Frédéric Marais retrace le destin étonnant d’un enfant des rues en Inde qui devint un joueur d’échecs mondialement réputé, à l’image de l’indien Mir Malik Sultan Khan dont Frédéric Marais s’est « librement inspiré » .

Au-delà des péripéties de la vie de cet enfant des rues « qui ne possédait rien » et auquel un vieux fou fit don non pas de nourriture ou d’argent mais de « différentes petites pièces de bois », c’est de valeurs profondément humaines dont nous parle cet album. En jouant avec l’enfant, le vieux fou lui explique comment déplacer ces pièces et, pour captiver son attention, il  lui raconte des histoires . C’est ainsi qu’il lui fit don d’un trésor. Transmission, imagination, intelligence, fierté, humilité, générosité, respect se lisent entre les lignes de ce magnifique album.

Les trois couleurs dont se sert exclusivement Frédéric Marais donnent à ses illustrations une densité émotionnelle perceptible dès la couverture. Son trait se saisit de ce qui importe pour alléger le texte, tels ces deux pieds nus émergeant d’une couverture couvrant à même le sol « un garçon qui ne possédait rien »…

Chantal Cession

 

Adrien Parlange, Les désastreuses conséquences de la chute d’une goutte de pluie – Albin Michel Jeunesse 2021 [coll. Trapèze]

La journée s’achève, le soleil s’est couché. Tandis que le ciel s’est assombri, quelques dernières rougeurs éclairent un jeune garçon qui s’adonne à la peinture. Le dos courbé, le pinceau à la main, il s’applique face à son chevalet, en présence de deux adultes et d’une enfant installée sur les épaules de l’un d’eux. Enjambant une branche de l’arbre qui domine la scène, une fillette cueille des cerises. Moment de quiétude.

Mais d’où vient cette goutte de pluie, toute blanche, en haut de la page ? Pendant qu’elle tombe et que tout semble immobile, d’imperceptibles changements animent les images, l’une après l’autre. Le ralenti impressionne. Une cerise est déposée dans le panier, un oiseau traverse l’espace, une brindille au bec, une abeille bourdonne, un écureuil se déplace dans la ramure, un chien fait son entrée… Et la goutte de pluie de poursuivre sa chute verticale dans une indifférence générale. L’un des spectateurs a ôté ses lunettes ; sur sa branche, la fillette manipule son panier ; le peintre pose la dernière touche à son tableau, le chien circule la queue dressée ; l’abeille s’approche… et, finalement, elle se pose sur la queue du chien. Catastrophe, c’est sur elle qui déteste l’eau qu’aboutit la goutte de pluie. Instantanément tout valse en l’air. Horreur!

On ne sait ce que l’on doit le plus admirer dans cet album ? Serait-ce, l’objet-livre lui-même ! Remarquable par la verticalité et l’étroitesse de son format, par la lumière crépusculaire de sa couverture sur laquelle se détache le long titre, tel un calligramme qui mime la tombée de la goutte de pluie et dont la course se termine en une belle éclaboussure ? Serait-ce la chorégraphie de la lenteur et l’impact du ralenti qui, page après page, hypnotise le lecteur, suscitant chez lui une impression d’harmonie que rien ne pourrait troubler ? Est-ce la chute finale et ses conséquences désastreuses qui invitent à une réflexion sur le surgissement de l’inattendu et la fragilité du bonheur.

Michel Defourny

 

 

Carl Norac et Anne-Catherine De Boel, Petit Yogi – Pastel / l’école des loisirs 2020

Un récit imaginaire écrit par Carl Norac avec enthousiasme et conviction : voilà ce que j’ai ressenti comme impression – toute subjective, j’en conviens – lors de la découverte de cet album.

Des valeurs humanistes sous-tendent l’histoire de la rencontre, au Bengale, entre Asun, un enfant du village, surnommé « Petit Yogi », et Isuru, un jeune homme très vantard issu d’une riche famille. Celui-ci ne manque pas de proclamer à tout vent « Je suis le roi des yogis, fort comme le soleil, le plus intelligent du Bengale… » et Asun de lui répondez « je fais du yoga, voilà ! Je crois à la beauté du monde, je suis rêveur de jour, j’écoute le chant des oiseaux, j’observe tout… ».

Avec un tel caractère, Isuru n’a jamais pu se faire d’amis. Aussi, son père, sans y croire réellement, l’envoie-t-il par les chemins en quête d’« au moins un ami, pour la première fois ! ». Voyant arriver Isuru en compagnie d’Asun, sa perplexité est telle que son père demande à Petit Yogi : « Cet ami, c’est toi ? Pourquoi as-tu accepté ? ».

Leur amitié se révèle le fruit d’un cheminement qui débute lorsqu’Asun accepte de suivre Isuru dans son parcours d’un jour ou deux. Les rencontres se succèdent : avec un crocodile, un villageois, un serpent, un pigeon, un varan…autant d’occasions au cours desquelles leurs caractères se confrontent, jusqu’à la rupture d’ailleurs, suivie d’une réconciliation… Même s’il ne changera pas du jour au lendemain, Isuru sait se laisser interpeller par les réactions et les remarques d’Asun qui fait preuve de patience, de simplicité, de modestie, d’écoute, d’empathie, d’humour. « Isuru sait changer d’avis quand il a tort, ouvrir son cœur, verser une petite larme s’il est vraiment triste et il sait rire de lui de temps en temps. C’est ainsi ! ».

On retrouve avec plaisir le trait noir bien présent ainsi que la palette des couleurs privilégiées de Anne-Catherine De Boel : les tons de brun, ocre, jaune or ou jaune paille, les contrastes créés de touches rouges, bleues, grises… La luxuriance de la nature éclate de verts vifs, et l’on découvre quelques collages de matières légères qui présentent des petites touches subtiles et douces.

Quant aux animaux rencontrés, certains sont prétexte à montrer des figures de yoga à la portée des enfants : crocodile, chat, flamant rose, pigeon. Même la méditation est évoquée à travers l’image des deux enfants assis en lotus devant un superbe paysage de savane dorée.

Chantal Cession

José Parrondo, I am the eggman – L’Association 2021

J‘avais l’intention de consacrer une chronique au dernier livre de José Parrondo,  lorsque je suis tombé sur le compte-rendu qu’en a fait Vincent Brunner dans le numéro 1315 du 10 février des Inrockuptibles. « Un livre performance en matière d’humour absurde et minimal », « un chef-d’œuvre de concision graphique », écrit-il. Son analyse est si fine et limpide, ses réactions si justes, son admiration si sincère, que je me permets d’y renvoyer nos lecteurs.

Michel Defourny

Mélanie Rutten, Chatchat, le chat du chien – MeMo 2020

Un éblouissant  soleil levant et une vague d’onomatopées ouvrent cet album de Mélanie Rutten. Lumière, couleurs et sons forment une toile de fond tout au long de ce récit qui évoque la tendresse, l’amour, le temps qui passe, la notion de point de vue, ce que grandir veut dire… et qui se referme sur une douce clarté lunaire et l’envol d’un papillon de nuit.

Outre la sensibilité et la justesse de ton et d’observation auxquelles Mélanie Rutten nous a habitués dès ses premiers livres, elle maîtrise très spontanément  un scénario simple mais rigoureux où chaque élément, chaque indice, a sa raison d’être. Le soleil, le bâton, la chaussette rouge, le sac, un brin d’herbe, une tache blanche et noire sur le brin d’herbe… Une histoire simple pour dire en mots et en images des choses si importantes de la vie !

Chienchien, le grand chien, emmène le petit Chat en promenade. Mais le petit Chat est de mauvaise humeur ; il n’arrive pas à mettre la deuxième chaussette si bien qu’il n’a pas envie d’y aller ! Plein de sollicitude envers le petit Chat, Chienchien reste attentif : il laisse à celui-ci le temps de vivre ses ressentiments et sa bouderie mais il sera là au bon moment pour aider le petit Chat à sortir de ce cercle vicieux si tristement enfermant. Tout peut alors devenir jeu : les hautes herbes pour se cacher, les feuilles pour se déguiser, les pissenlits pour souffler… Et quand ils sont contents tous les deux, Chienchien tire la langue et le petit Chat ronronne. Alors, l’essentiel peut être dit, et entendu : « Je t’aimerai toujours ».

Chien et chat sont les protagonistes choisis par Mélanie Rutten pour cette histoire. On se souviendra notamment de duos du même type mis en scène dans des contextes différents par Tomi Ungerer dans « Flix » paru  à l’école des loisirs (1997) et par Joseph Capek dans « Histoires de Chien et de Chat » édité chez Memo (2008 en français).

Chantal Cession

 

 

 

 

Page Tsou, Le Cadeau – HongFei-Cultures 2020

Un album déroutant et fascinant, par un artiste plasticien taiwanais
Il raconte la première visite que fit un petit garçon, sage et triste d’apparence, dans un musée d’art moderne ; un drôle de cadeau que lui a offert son père, en ce 24 décembre 1990. Le lecteur suit les différentes étapes de l’après-midi. Départ en voiture, avec papa, maman ; sur l’esplanade, à l’arrivée, moment d’inattention et envol de son seul ami, « Monsieur Cigale » ; présentation du ticket au guichet d’entrée ; passage au vestiaire où l’on s’allège de tout objet gênant ; déambulation dans les différentes salles d’exposition ; découverte de quelques installations intrigantes comme la salle des machines ou l’espace aux poissons porteurs de chapeaux « magrittéens » ; retour à la maison ; réapparition nocturne de « Monsieur Cigale ».

Cet album est également un hommage au Tapei Fine Arts Museum, à l’occasion de son trentième anniversaire. Son architecture impressionnante allie contemporanéité et tradition chinoise de l’emboîtement ou « dugong », par ailleurs inspiration du motif de couverture. Il valorise le dynamisme de la création taiwanaise en présentant trois œuvres appartenant aux collections du TFAM, Le Rouge impérieux de Li Zaiqian, La Position originelle 6801 de Li Xiqi et La Poire de Ming Fay (1).

Mais, surtout, cet album propose une réflexion sur l’art moderne, sur le beau… et sur la réception des œuvres. Pour appréhender une œuvre, faut-il tenter de comprendre les intentions de l’artiste ? Ou, au contraire, prendre conscience, comme l’affirme John Berger qu’apprécie Page Tsou, que chacun voit une œuvre comme personne ne l’a vue auparavant. En puisant dans ses souvenirs, en ouvrant grands les yeux, en écoutant son cœur, en se laissant surprendre… Et par-delà, libre à chacun dans un musée, de laisser batifoler ses pensées : au lieu de se pencher sur un tableau, admirer la cravate d’un gardien ou les boucles d’oreille d’une jeune fille qui se balade…

Une atmosphère surréaliste, un graphisme d’avant-garde
Si les œuvres contemporaines exposées dans ce musée peuvent paraître étranges, les membres du personnel et les visiteurs le sont tout autant. On les croirait sortis d’Une semaine de bonté de Max Ernst, avec leur tête d’animaux collées sur des corps humains habillés de tenues quelque peu datées. L’atmosphère surréaliste est sensible dès les pages de garde : que faisaient ces saucisses suspendues à des câbles électriques que parcouraient deux souris équilibristes, des saucisses que l’on retrouvera dans leur terrier, en fin d’album ! Quant au graphisme de l’ensemble qui contribue au dépaysement, il évoque pour moi les dessins d’architecture et les collages de Superstudio et d’Archizoom, mouvements avant-gardistes des années soixante.

Un dispositif narratif élaboré
Dans ses mises en page, l’artiste adopte un dispositif narratif complexe et original. Chaque double page est titrée et suivie d’un texte court destiné à orienter la lecture de l’image grand format : Pauvre Garçon, Blue Wonder, Musée d’Art, Point de Vue, Arcanes, Plus tard, Minuit… et chaque moment est précisé, de façon obsessionnelle : c’est à 13h30 que la voiture du papa de Xiong démarre, à 14h30 que la famille arrive à destination, à 16h20 qu’un visiteur face à la Poire géante se demande : « Est-ce de la nourriture ou de l’art ? »…

Enfin, aux différents personnages est attribué un petit chiffre qui renvoie à une phrase ou deux. Histoire de prendre connaissance des réflexions, réactions, interrogations, divagations qui passent par la tête de chacun.

Des confidences de l’auteur
« En créant cette histoire, j’ai pensé à mon séjour d’étudiant en art en Grande-Bretagne. Il m’a ouvert les yeux. Mon père m’a soutenu dans cette aventure. Je lui en suis reconnaissant. C’est un cadeau précieux qu’il m’a fait là. Ce livre rend compte de cette expérience intime et de quelques notions sur l’art, notamment inspirée par John Berger, que je souhaite partager. »

  1. Le Rouge impérieux (page 15h00)
    La Position originelle 6801 (page 15h30)
    La Poire (page 16h20)

Michel Defourny

Marie-Noëlle Horvath, Tous emmitouflés – La Joie de lire 2020

On avait beaucoup aimé la série de Marie Noëlle Horvath, L’Ours et le miel, L’0urs et la nuit, L’Ours et l’anniversaire aux illustrations en tissus brodés. Aujourd’hui, on adore Tous emmitouflés, son dernier titre publié comme les précédents à la Joie de Lire. Ce petit tout carton, l’air de rien, est un chef d’œuvre d’humour et de poésie visuelle.

« L’hiver est arrivé ! Comment s’en protéger ? » lit-on en quatrième de couverture. Double page après double page, l’album apporte d’ingénieuses solutions. Il a suffi qu’un fil de laine rouge se détache de l’abondante toison d’une brebis (ou peut-être d’un mouton ? Qui pourra le dire !) pour qu’il réchauffe chacun à sa façon. C’est ainsi que le fil de laine habille un chien saucisse d’un manteau à carreaux. Puis il se fait écharpe entourant le long cou d’une girafe avant de s’arrondir en une pelote qui amuse un chaton jouette. Par-delà, il se tricote en chaussette pour serpent, en moufles pour pinces de crabes, en bonnet à pompon pour couvrir la bosse d’un dromadaire, en nœuds papillon pour d’élégants pingouins, en chandail pour un singe quelque peu prétentieux. Il s’étire en fil télégraphique pour que s’y posent des hirondelles. Il devient fichu pour un hippopotame qui ouvre sa grande gueule, puis bavoir pour un cochonnet propret. Et il finit par ganter les bois d’un élan majestueux. A force d’avoir tant donné, la brebis ou le mouton (comme vous voudrez !) n’a plus rien à se mettre sur le dos. Seul reste un tout petit bout de fil de laine rouge attaché à sa queue. Désormais c’est au lecteur d’agir, de faire des propositions, en prenant la parole dans cet album sans texte. Sur le plan plastique, grande est la réussite de Marie Noëlle Horvath qui a silhouetté les différents animaux en grisaille sur un fond toilé ; ce qui a permis à la broderie au point de piqure de se déployer avec charme et inventivité.

Michel Defourny

Farouk Mardam-Bey, Julie Guillem, Le Petit Ziryâb, recettes gourmandes du monde arabe – Actes Sud junior 2020

Heureuse coïncidence : alors que l’Unesco a inscrit cet automne le « couscous » sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, reconnaissant le caractère emblématique de ce plat « copieux, modeste et pas cher » d’origine maghrébine qui « a traversé les siècles, résistant au temps et à la mondialisation (*) », les éditions Actes Sud junior rééditent Le Petit Ziryâb paru en 2005, un recueil de recettes gourmandes du monde arabe, à réaliser en famille.

Son auteur, Farouk Mardam-Bey, est grand connaisseur de la culture arabe et de ses littératures. Faut-il rappeler qu’il fut chargé de la direction des éditions Sindbad, lors du rachat de celles-ci par Hubert Nyssen en 1995, et que l’Institut du Monde Arabe de Paris bénéficia de ses compétences pendant de nombreuses années. Pour moi, il est l’auteur de deux anthologies remarquables : La Poésie Arabe (1999) chez Mango, et la Poésie Arabo-Andalouse (2007) chez Michalon, calligraphiées et enluminées par Rachid Koraïchi.

Si les plats proposés par Farouk Mardam-Bey, dans Le Petit Ziryâb, sont bien sûr connus et appréciés par les jeunes originaires du Maghreb et du Moyen Orient, leurs saveurs épicées, douces, crémeuses et parfumées ne manqueront pas de séduire les enfants habitués aux cuisines occidentales. Chacune des recettes (hoummos, tabboulé, mesfouf, couscous, kebbé, kefta, dolma, khochaf…) est expliquée avec une grande clarté, étape par étape. Parallèlement, l’auteur fait découvrir les différents ingrédients, leur famille, leurs origines, leurs voyages, ajoutant çà et là l’une ou l’autre anecdote. Désormais les lecteurs ou les apprentis cuisiniers sauront tout sur le pois chiche, le bourghol, l’artichaut, la grenade, les dattes, l’abricot, la pistache, le carvi… Tandis qu’une très riche iconographie mariait illustrations de Stéphanie Buttier, photographies et reproductions d’œuvres anciennes, l’imagerie de la réédition 2020 est plus sobre. Elle a été confiée à Julie Guillem qui poétise plats, ingrédients, vaisselle et ustensiles.

Sans doute et avec raison, vous posez-vous une question ? Qui est ce Ziryâb derrière lequel se cache Farouk Mardam-Bey ? Quelqu’un auquel, par-delà les siècles, il ressemble en tant que passeur de cultures, amateur de poésie, fin gastronome et homme de goût. Alî ibn Nâfi fut surnommé Ziryâb, un oiseau au plumage noir, en raison de la couleur sombre de sa peau et de sa voix mélodieuse. Né au sud de l’Irak en 789 d’une famille d’origine persane, il devint l’un des plus grands musiciens de son temps et exerça son talent à la cour du calife de Bagdad. Contraint à l’exil, il fit un séjour en Tunisie, à Kairouan, avant de s’établir à Cordoue. Il fut à l’origine d’un nouvel art de s’habiller en liaison avec les saisons et introduisit là-bas la haute cuisine bagdadienne. On lui attribue la réforme des arts de la table, en instaurant un ordre de succession des plats en lieu et place de la présentation dès le début du repas de l’ensemble des mets : potage, plats relevés, mets sucrés-salés, gâteaux et pâtes de fruits. Toutes ces informations et quelques autres sont précisées, dans la page d’introduction ouvrant le recueil qui entrelace érudition, saveurs et savoir-faire.

Michel Defourny

(*) selon l’expression du chef franco-tunisien Nordine Labiadh du restaurant parisien A mi-chemin, auteur de Coucous pour tous, ed. Solar, 2020

Fabian Menor, Élise – La joie de lire 2020

J’ai été immédiatement ému par le récit de Fabian Menor qui raconte un épisode de la vie de sa grand-mère. Sans doute, suis-je aussi âgé que la vieille dame qui a livré ses souvenirs à son petit-fils, et l’album m’a rappelé mes années d’école primaire, marquées entre autres par une gifle reçue en 1949, en première année, alors que j’avais cinq ans, lors de la préparation de la fête de Noël (*). Petit garçon timide, j’avais malencontreusement interprété la chanson telle que nous la chantions chez moi. Inutile de dire que cette gifle m’avait humilié et que, de retour à la maison, je n’avais rien osé dire. Il a fallu des années avant que j’ose en parler, d’autant que l’instituteur qui m’avait brimé bénéficiait d’une excellente réputation. Si par la suite, bon élève qui passait inaperçu, je n’ai pas eu à me plaindre du comportement des maîtres à mon égard, j’ai été témoin de scènes d’une rare violence. A cette époque de l’immédiate après-guerre, la plupart des parents approuvait les comportements répressifs des instituteurs et institutrices. Aller à l’école effrayait beaucoup d’enfants.

Évidemment, ma gifle révélatrice des abus de pouvoir de l’époque n’est en rien comparable à l’enfer vécu par la petite Élise, victime de l’acharnement d’une maîtresse qui n’aimait pas ses élèves et avait instauré dans sa classe un régime autoritaire. L’album commence en force par le rituel matinal de l’examen de la propreté des mains. Il faut les présenter à Madame Jousseau en la saluant respectueusement. Suit une punition d’Élise pour bavardage : à genoux, en tenant deux encyclopédies à bout de bras. Survient alors la catastrophe. Interdite de se rendre aux toilettes, Élise ne peut se retenir. La honte, devant ses camarades ! La honte, devant sa mère ! Ah, que la solitude de la fillette est grande… Seul Dicko, son chien, lui apporte quelque réconfort. Mais, de celui-ci, elle sera même privée ; obscure victoire remportée par la pionne. La suite est à l’avenant. On ose à peine croire que pareille oppression tant physique que psychologique puisse s’exercer à l’encontre des enfants. L’emprise est maximale : interrogés pour savoir ce qui s’est réellement passé le jour où Élise a été blessée à l’œil, les élèves confirment une première fois, et d’une seule voix, le mensonge de la maîtresse. Élise, en dépit de sa fragilité, révélera sa force. Lorsqu’en réponse à la lettre de plainte d’une maman, un inspecteur se présente afin de mener une enquête, sa détermination suscite l’adhésion des enfants de la classe qui osent finalement appuyer son témoignage.

Dans cet album, entre bande dessinée et roman graphique, Fabian Menor a évité le piège de la reconstitution historique. Le décor est quasi absent. A peine sont esquissées quelques maisons d’un village à proximité d’une ligne de chemin de fer et la salle de classe nue, comme abstraite. Toute l’attention est focalisée sur les personnages, la maîtresse aux gestes brutaux, aux membres anguleux, à la figure crispée et au regard féroce, les enfants dont les vêtements rappellent discrètement les photos d’époque et surtout le personnage d’Élise, frêle fillette aux jambes maigrichonnes. Quelques traits suffisent à rendre parlant son visage, souvent soucieux, parfois douloureux, rarement joyeux. Son chien auquel elle se confie est très présent. Ses aboiements qui défient Madame Jousseau envahissent les cases, il est presque le seul à avoir compris en ce milieu campagnard que les enfants devaient être protégés. Les dessins minimalistes à l’encre de Chine et aux lavis gris qui caractérisent l’ensemble des cases contrastent avec les pages expressives, hachurées, noires… qui dépeignent les cauchemars d’une fillette éperdue, menacée d’être écrasée comme son chien par une locomotive lancée à toute vapeur.

Coup de chapeau à La Joie de lire de Genève qui a accordé sa confiance à un jeune auteur plein d’avenir qui réserve de nouvelles surprises. Il nous confie qu’il se penche sur l’écriture d’un conte jeunesse et que le dessin animé le tente beaucoup.

Michel Defourny

 

(*) La photo de famille qui clôt l’album date de 1949.

Gaëtan Doremus, Rosie – Le Rouergue 2020

Elle est drôlement sympa la petite Rosie, avec sa bouille toute ronde, ses deux grands yeux et ses huit pattes toutes fines. Pas de chance pour une araignée, elle a perdu son fil. Elle s’est donc mise en chemin pour le retrouver. Ah ! que le monde est vaste et que sont bizarres les êtres qui l’habitent : il en est qui s’amusent dans les arbres et qui, la tête en bas, se suspendent à des lianes ; il en est qui se traînent sur le ventre parmi des champignons aux couleurs visqueuses ; il en est des géants qui vous méprisent et d’autres qui vous menacent. A tout bout de champs, Rosie croit voir son fil. Mais non ! C’est un fil de pêche, un lacet, un fil de cerf-volant, des fils électriques, les moustaches d’un chat… Et le lecteur, fin observateur, avait remarqué qu’à chaque fois, elle se trompait de couleur. Si, finalement, elle aperçoit sa maman et son fil rose, force est de constater que dans sa quête elle n’a rencontré qu’indifférence et même hostilité. Au long du parcours, nous l’avons vue affairée, réjouie, inquiète, pressée, déçue, désespérée, entêtée. Il suffisait de regarder ses pattes, elles disaient ce que ressentait la petite araignée. A-t-on jamais vu pattes aussi expressives !

Michel Defourny

 

 

 

 

Gilles Baum – Régis Lejonc, Fechamos – Les éditions des éléphants 2020

Mais que nous « dit » cet album intitulé « Fechamos »  (traduction : on ferme) ? La question s’est imposée à moi avant toute autre considération.

Le décor : un musée devenu vétuste n’intéresse plus personne malgré la richesse de ses collections immobiles sous des vitrines poussiéreuses, réparties entre des salles caduques. Tout est figé dans un grand silence. Et pourtant ces  objets , vestiges du passé, ont contribué à façonner ce pays.

La trame fictionnelle : le gardien de ce prestigieux musée, arrivé un soir au terme de sa carrière et de la vie de ce lieu, a secrètement réparti certains objets entre quelques visiteurs fidèles pour ensuite mettre le feu au musée ! Du fond de sa cellule, il pourra entendre la joie et la vie renaître dans le musée en plein air qu’organiseront les nouveaux dépositaires.

Il me semble intéressant avant d’aborder la lecture de cet album de parcourir attentivement les 1re et 4e de  couverture, les pages de garde et de titre, pour y glaner  les éléments permettant de situer globalement le contexte dans lequel se déroule cette fiction : la dédicace  « En mémoire du Musée national de Rio de Janeiro » ; la langue du titre, la page de titre et sa merveilleuse collection de papillons ;  l’illustration de la première page qui donne à voir la baie de Rio dans une lumineuse atmosphère de fin de journée ; la dernière page indiquant explicitement que cette œuvre est une fiction et le nom du gardien un emprunt ; enfin, les premiers mots du résumé qui nous révèlent que  « Le musée ferme ses portes. Il n’a plus d’argent… »

Mû par la curiosité, on peut découvrir facilement l’histoire et l’intérêt de cette institution créée au 19e siècle, spécialisée dans les sciences naturelles puis petit à petit en anthropologie, ethnologie et archéologie. Le Musée national de Rio de Janeiro attira des chercheurs étrangers et finit par jouir d’une renommée internationale. On apprend également que dans la nuit du 2 au 3 septembre 2018, un incendie ravagea le bâtiment principal, engloutissant les collections permanentes et des expositions temporaires. La réouverture partielle du musée est néanmoins envisagée pour 2022.

Pour construire la fiction, l’auteur remonte un peu le fil du temps, juste au début de la soirée qui précède l’incendie de 2018. « Fechamos », « Le musée n’a plus d’argent. Il n’intéresse plus personne», « Alors, Edson Arantes barre les portes une dernière fois. Le musée est fermé ». Mais une poignée de visiteurs, quelques habitués, est au rendez-vous donné en secret par le gardien pour une dernière et extraordinaire visite nocturne du musée. Le vieux gardien a choisi quelques pièces emblématiques qu’il confie à chacun de ces visiteurs à charge pour ceux-ci d’en réaliser un musée à ciel ouvert où l’on pourra « toucher du doigt les origines, pour comprendre ce qui a construit ce pays et tout ce qui fait sa beauté », où ces pièces reprendront vie au milieu de la vie !

Le personnage d’Edson Arantes est magnifique. Fier de son métier, minutieux jusqu’à la fermeture définitive du musée, foncièrement attaché à la beauté des œuvres exposées, profondément humain dans sa façon de considérer les visiteurs, les touristes, et surtout les « hordes » d’enfants des écoles… Tout comme la fin ouverte, le texte laisse une certaine marge d’interprétation. Après la dernière fermeture, Edson Arantes ne se départit pas de son uniforme : « Il est le gardien ». C’est cela peut-être qui donne sens au geste qui va suivre. Comment garder vivant un patrimoine culturel, témoin d’une histoire ?

En définitive, on en retient l’interrogation fondamentale sur le rôle et la place d’un musée, sur les moyens à mettre en œuvre pour qu’il reste un témoignage vivant et attrayant d’une histoire ; on s’interroge enfin sur une alternative à imaginer et à mettre en place pour restituer à tout un peuple – et non à une élite –  son patrimoine culturel, son histoire, ses origines, et « tout ce qui fait sa beauté ».

Les illustrations sont proches de la BD : pleines pages ou vignettes rectangulaires, elles sont entourées d’un cadre noir, sous des textes courts. Les perspectives sont variées : personnages de dos, de face, vues en plongée ou contre-plongée, gros plans ou vues d’ensemble. Tout au long de l’album, le texte et les illustrations se combinent pour ménager efficacement la tension dramatique. Un exemple parmi d’autres : auteur et illustrateur utilisent conjointement la répétition : « ce sont les dernières secondes de cette journée » et puis « les dernières secondes », chacune de ces deux phrases est illustrée par une vue du Musée, mais sous deux angles différents, dans la lumière du soir. L’effet dramatique de l’incendie résulte du contraste entre la nuit noire et la vigueur du feu.

On remarquera également la cohérence entre la première page – vue plongeante sur la baie de Rio de Janeiro avec, en avant plan, la statue du Christ Rédempteur – et la dernière image – où c’est du cœur de la ville qu’en contre-plongée on aperçoit la même statue au sommet du Corcovado.

On l’aura compris, cet album interpellant ne s’épuise pas en une seule lecture !

Chantal Cession

 

 

 

Lucy Maud Montgomery, Anne de Green Gables [trad. de l’anglais (canadien) par Hélène Charrier] – Éditions Toussaint Louverture 2020

Déception chez les Cuthbert, ils attendaient un garçon pour travailler à la ferme, et c’est une fille que leur envoie l’orphelinat. Pas étonnant que l’accueil de Marilla soit glacial. « Ne vaudrait-il pas mieux la renvoyer d’où elle vient ! » se demande-t-elle, alors que son frère Matthew se montre plus conciliant. Jusqu’alors, la vie d’Anne Shirley n’a guère été facile, et, dans un premier temps, elle ne la sera pas davantage à Avonlea. En proie à l’hostilité des habitants du village qui se méfient, méprisée par le maître d’école et les élèves de la classe, elle souffre de son image, de ses cheveux roux noués en tresses et des taches de rousseur qui constellent son visage, des vêtements disgracieux qu’elle doit porter alors qu’elle rêve d’une robe à manches bouffantes. Mais Anne fait face et réussit à se faire aimer. Son imagination débordante, sa sensibilité à fleur de peau, son indomptable énergie, son goût pour les grands mots lui permettent d’habiller le réel en féerie, d’autant que la nature sur l’Île-du-Prince-Édouard est enchanteresse en quelque saison que ce soit.

« Anne est impulsive, dramatique, drôle, dévouée, et telle une authentique naïve, elle va bousculer le calme et la monotonie des gens de Green Gables, en semant partout joie et rêverie, en dénichant la beauté en ses moindres recoins, en s’appliquant à trouver des âmes sœurs où qu’elles soient, en ne s’exprimant qu’en points d’exclamation, même dans les affres du désespoir » écrit Margaret Atwood, l’auteure à succès du roman « La Servante écarlate ». On s’accorde aujourd’hui à reconnaître en Anne Shirley, la petite orpheline qui revendique le droit des filles à faire des études, une préfiguration du féminisme ; même Marilla, si rigide au départ, partage son avis : « Quand Matthew et moi t’avons accueillie pour t’élever, nous avons décidé de faire tout ce que nous pouvions faire pour toi et te donner une bonne instruction. Je pense qu’une jeune fille doit être préparée à gagner sa vie,  qu’elle en ait besoin ou non. »

Paru en 1908, Anne de Green Gables, le roman de Lucy Maud Montgomery dont « la raison d’être a toujours été l’écriture », a rencontré immédiatement un  succès considérable. Sans cesse réédité au Canada, puis aux États-Unis, traduit dans de nombreuses langues, il a été adapté au cinéma, en comédie musicale et en séries dramatiques pour la télévision. Aujourd’hui, la CBC (Canadian Broadcasting Corporation) diffusée via Netflix propose une nouvelle version qui a pour titre Anne with an E.

Le volume que proposent les éditions Toussaint Louverture est particulièrement soigné, douceur papier, élégance de la typographie, couverture cartonnée ornée d’une illustration de Paul Blow qui condense deux dimensions de l’œuvre, narration et contemplation.

Michel Defourny

Giulia Vetri, Là où tout est blanc – Les Grandes Personnes 2020

Immersion poétique dans une aire polaire. 

Là où tout est blanc s’ancre au coeur de l’Antarctique, que l’auteure et illustratrice Giulia Vetri a déjà exploré dans un album éponyme pour la jeunesse (Antarctique – expéditions en terre inconnue, La Martinière Jeunesse, 2018) et, antérieurement, dans un projet-livre imagé muet (90° Sud, non publié) dont s’inspire le présent album réalisé à la fin de son cursus académique artistique à Urbino sous la supervision de l’artiste américain Steven Guarnaccia.

Là où tout est blanc se dévoile dans une palette chromatique limitée au blanc, qu’il soit opaque ou translucide, et au bleu, avec quelques touches plus sombres. Palette qui renvoie au froid glacial du pôle austral et n’est pas sans similitude avec l’atmosphère boréale. En ce monde hostile, la vie animale s’y épanouit pourtant – sur terre, en mer, dans l’air.

Là où tout est blanc déploie grandes et larges les ailes du pétrel des neiges, fait parader la baleine bleue pleine de grâce, rythme le dandinement régulier des manchots rejoignant la mer, expose le léopard des mers se prélassant sur la banquise, déroule la nage puissante et agile de l’orque entre les glaces, narre la course pressée des chiens d’attelage en direction du pôle Sud, là où « il n’y a plus de vie, plus de pluie, juste des vents violents et encore du blanc ».

Là où tout est blanc est une ode à la terre mère, une ode en particulier à l’une de ses aires habitée de cétacés, phocidés et volatiles de mer, vaste région aux conditions climatiques extrêmes, laboratoire écologique d’une nature sauvage.

Là où tout est blanc est une épopée poétique, économe de mots, qui magnifie la beauté, la pureté, la majesté immaculée du « Continent blanc », la profonde harmonie de ses composantes aussi que rend particulièrement sensible la question de l’exploitation de la nature par l’homme.

Cet opus remarquable de raffinement que signe Giulia Vetri, artiste originaire de Vénétie installée aujourd’hui à Bruxelles, adopte différentes dimensions formelles qui affermissent le sujet pour lequel se passionne l’artiste : le format à l’italienne donne la mesure des grandes étendues du paysage antarctique et du règne animal qui y vit ; la reliure en spirale de couleur blanche renforce la vision panoramique et organique de ce continent austral ; la couverture et la quatrième de couverture en carton épais pourraient renvoyer à la robustesse de cette terre glacée, doublement menacée si l’on en croit les images, par le réchauffement climatique qui disloque la calotte polaire antarctique et par la présence de l’homme qui y programme des expéditions depuis un siècle. L’alternance de pages découpées et pages de papier calque inscrit ce livre dans la lignée des livres-objets et livres d’artistes de Bruno Munari et Katsumi Komagata. La filiation, élogieuse, n’est ici pas excessive.

Brigitte Van den Bossche

*** Chronique réalisée pour la revue Le Carnet et les Instants :
https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/11/21/vetri-la-ou-tout-est-blanc/

Olivier Le Brun, Jouer ! – Esperluète, 2020 – coll. L’oeil voyage

Vivifiant. Vibrant. Telles sont les premières impressions ressenties en découvrant cet opus photographique signé Olivier Le Brun. Un ensemble d’images en noir et blanc qui procure un ravissement intérieur, amuse et attendrit le regard. N’ayons pas peur des mots : oui, ce florilège iconographique fait un bien fou, en nous dévoilant une humanité sereine, insouciante et complice d’une manière sérielle – le livre est conçu selon une succession de types de jeux : déguisement, grimage, château de sable, jet de cailloux, jeux de dames et d’échecs, jeux d’eau et de ballon, partie grands-parents/enfants, parties de cartes…

Enfants comme adultes sont saisis par l’objectif du photographe à travers le prisme du jeu – c’est le moteur par excellence de ces « morceaux choisis ». Rassemblant des images réalisées des années 70 à aujourd’hui, rapportées de différentes contrées – et en particulier du continent africain –, Jouer ! tient de l’anthologie et décline modestement et simplement ce verbe, cet acte universel. Repérés à Dakar, Lagos, Cotonou, Bamako, Djibouti, Matadi, Bujumbura, Antananarivo, Port-au-Prince entre autres, mais aussi à Vernon (CAN), Bruxelles, Lipari, Cambridge (USA), Toulouse et Montreuil – fief de l’artiste –, les êtres immortalisés dans ce recueil manifestent une façon d’être au monde par le jeu. Au gré des pages, ces individus de tous âges incarnent à travers leurs actes la spontanéité, bienveillance, la joie de vivre, la propension à la solidarité, l’attitude appliquée, l’esprit contemplatif, l’esprit compétitif aussi,… Ils sont ici en mouvement, ils courent, sautent, gesticulent, manipulent ; là ils se tiennent plutôt statiques, ils se concentrent, scrutent, cogitent.

Le photographe ne s’embarrasse ni des théories de Johan Huizinga ni de celles de Roger Caillois ; ses images, prises pour la plupart sur le vif, montrent le dynamisme et révèlent la portée symbolique qui sous-tend  l’acte de jouer. Imprégnées de poésie, elles révèlent des moments de vie solitaire ou séances collectives ; elles témoignent d’une atmosphère bruyante ou, au contraire, silencieuse ; elles reflètent une ambiance sérieuse ou, tout à l’opposé, de désinvolture, gaieté et cocasseries : Jouer, c’est vivre, jouer c’est habiter le monde… semble nous glisser à l’oreille Olivier Le Brun, grand arpenteur de la terre et fin observateur de l’énergie humaine.

Soulignons que la vie est cruellement absente d’une photographie – une seule ! – du corpus : sans personne à l’entour, elle montre un panneau usé par le temps, portant
l’inscription bilingue « Interdit de jouer. Verboden te spelen ». La légende révèle localisation et date : Bruxelles, 2019… La Belgique, rappelons-le, est un des terreaux du Surréalisme – et l’un de ses corollaires, l’absurdité.

Brigitte Van den Bossche

* Olivier Le Brun (B) a parcouru le monde en raison de ses fonctions de socio-économiste pour les Nations Unies et d’enseignant-chercheur pour plusieurs institutions universitaires européennes. Il a développé en marge de ses missions une intérêt constant pour la photographie, devenue une passion au fil du temps, de ses trajectoires et de ses rencontres.

+++Chronique réalisée pour l’Association Belge pour la Littératie-section  francophone / ABLF : https://www.ablf.be/coin-lecture/247-jouer

Félix Salten, Benjamin Lacombe, Bambi [trad. Nicolas Waquet] – Albin Michel 2020

Les fans de Benjamin Lacombe vont se réjouir – et ils sont nombreux ! L’artiste français ajoute un nouveau titre à son importante bibliographie, en illustrant Bambi, le chef d’œuvre de Félix Salten, paru en 1923, condamné par les nazis en 1936, porté à l’écran par Walt Disney en 1942. L’album s’inscrit dans la collection « Les Classiques illustrés » que dirige Benjamin Lacombe, chez Albin Michel, et dont l’ambition est de redécouvrir les œuvres du patrimoine tout en revendiquant le droit de « les chahuter, de les représenter avec indépendance ». Il s’agit de créer des « livres de rêve ». Chacun des titres au format généreux se veut raffiné, avec dorures en couverture, pages ornementées, illustrations nombreuses qui jouent sur le rapport texte/image, insertion de découpages et de dépliements, techniques d’impression novatrices parfois. Une grande attention est accordée au texte, sous le savant contrôle de Lucette Savier, lorsque celui-ci est revu ou adapté. Sont parus jusqu’à présent : Le Magicien d’Oz, images de Benjamin Lacombe, texte de Sébastien Perez, d’après Lyman Frank Baum (2018) ; Les Aventures de Pinocchio, images de Justine Brax, texte de Carlo Collodi, abrégé et remanié (2018) ; Poucette, images de Marco Mazzoni, texte de Hans Christian Andersen, remanié (2018) ; Le Merveilleux Voyage de Nils Holgerson, images de Ivan Duque, texte de Selma Lagerlof, abrégé (2019) ; Peau d’âne, images de Alessandra Maria, texte de Cécile Roumigière (2019) ; L’Île au Trésor, images d’Etienne Friess, texte de Robert Louis Stevenson, abrégé et remanié (2020).

Bambi, l’histoire d’une vie dans les bois, le récit en bref
Dans Bambi, Félix Salten raconte les premières années de vie d’un chevreuil et son émerveillement devant la beauté de la nature. Tout étonne le jeune faon au milieu des fourrés. Il converse avec une sauterelle, un papillon, un lièvre, un écureuil. Il joue avec son cousin et sa cousine, Gobo et Faline. Il ressent le bonheur de s’ébattre librement, tandis que sa mère lui enseigne la prudence. Elle lui apprend à se cacher et à fuir, toujours fuir… condition de sa survie tant la menace est omniprésente. Si les rigueurs de l’hiver sont difficiles à supporter, Bambi sera confronté à des épreuves bien plus douloureuses. Comme la disparition de sa mère qui en fait un orphelin en proie à la solitude et à l’errance. Il y a surtout le désarroi et l’angoisse provoqués par le chasseur à l’odeur insoutenable qui, avec ses chiens, traque et massacre impitoyablement. Passent les saisons, les unes après les autres… Et Bambi de grandir.

Bambi, par-delà l’ode à la nature
Dans une préface qui interpelle et souligne l’actualité de l’œuvre, Maxime Rovère situe le contexte dans lequel Bambi a vu le jour. Il met en lumière sa dimension politique et plus largement humaine. Nous sommes en Autriche à un moment où les ravages de l’antisémitisme font rage. Avec subtilité, Félix Salten multiplie les éléments symboliques et les sous-entendus qui traduisent la situation des juifs. « Bambi et les siens, écrit-il, comme les papillons cherchent un lieu pour vivre en paix dans une forêt où les guettent partout mille dangers. Semblables à la jeunesse juive alors traquée par les nazis, animaux sans terrier à la manière des apatrides juifs, ils ne se sentent à l’aise nulle part, ils ne trouvent leur place nulle part. »

Le philosophe relève cependant le profond optimisme de l’œuvre : « une leçon de courage et d’espoir (…) qui, face aux difficultés et aux souffrances de tous ordres, restitue à la vie son élan souverain. » Et d’insister sur le pacifisme qui règne dans la forêt où cohabitent des « animaux de paix ».

Bambi, le point de vue de Benjamin Lacombe
En guise d’introduction, Benjamin Lacombe expose ses intentions. C’est à travers le film de Walt Disney que, dans son enfance il a découvert et adoré Bambi. On sait combien les films d’animation du studio Disney l’ont marqué tant sur les plans imaginaire que stylistique ; c’est d’ailleurs à Disney qu’il a emprunté cette fameuse signature qui caractérise ses personnages, à savoir les yeux dilatés aux pupilles arrondies. En illustrant Bambi, c’est en quelque sorte un hommage à Walt Disney qu’il a rendu. Mais pas que… « Depuis longtemps, confie-t-il, il voulait, dans un livre illustré, traiter du mal absolu de l’antisémitisme. Un mal qui ressurgit toujours, sous une autre forme, ou de biais comme les mille dangers de la forêt de Félix Salten. » Publier ce Bambi, affirme-t-il, est un engagement pour combattre la montée des racismes et des extrémismes. Sans cesse en quête de renouvellement, Benjamin Lacombe a créé pour cet album « des images syncopées au fusain, des pages ajourées et pliées faisant danser les lumières et craquer le papier ».

L’art de Benjamin Lacombe
A vrai dire, Benjamin Lacombe n’illustre pas Bambi, il fabrique un livre-objet, multipliant les variations de style. Il recourt bien sûr à l’imagerie, mimant tantôt la narration, sublimant tantôt ses personnages dans des compositions picturales qui rappellent les couronnes florales de la tradition baroque flamande (Daniel Seghers). Mais surtout, il fait du lecteur un témoin du récit, presque un partenaire qui pénètre à la fois à l’intérieur du livre et au cœur de la forêt où le jeune chevreuil gambade et s’abrite. Révélatrice à cet égard, la couverture, composée par la superposition de trois éléments : encadré par deux troncs, le cartonnage épais est évidé pour que l’on puisse apercevoir, par-delà le fouillis obscur du feuillage stylisé et finement dentelé, le jeune chevreuil qui vous fixe d’un air surpris. Révélateur également l’enchevêtrement des branchages dénudés, savamment ajourés et à déplier, pour signifier votre progression afin de découvrir Bambi, isolé au milieu de la prairie enneigée. Ailleurs, Benjamin Lacombe n’hésite pas à interrompre le récit pour insérer un cahier de plusieurs pages dans lesquelles, dans d’audacieux cadrages mêlant gros plans et vues distanciées, il célèbre au fusain le mouvement, la course et la fuite. Pour marquer le passage des saisons, il adopte un style tout différent, apparenté pour moi aux papiers peints de William Morris et des artistes du mouvement Arts and Crafts. S’il tente de chanter la beauté des habitants de la forêt, il les immobilise dans une présentation artificielle – voyez par exemple les mésanges parmi les fleurs sur un fond rose intense… Soucieux de créer « un beau livre », dans l’esprit de la collection qu’il dirige, il travaille une ornementation d’une préciosité d’orfèvre dans les mises en page du texte.

Le Bambi de Benjamin Lacombe ne laissera personne indifférent. D’aucuns seront dérangés par cet art trop composite, trop kitsch, tandis que d’autres apprécieront cette approche baroque et populaire à la fois, hypnotisés peut-être par les grands yeux du jeune chevreuil.

Michel Defourny

Rascal et Peter Elliott, La montagne à la mer,  Pastel – l’école des loisirs 2020

Rascal inaugure avec son complice Peter Elliot une série de petits albums pour petites mains : « Les aventures de Grand Chien et Petit Chat », deux personnages attachants.

Le projet d’aller à la mer est une initiative de Grand Chien alors que Petit Chat aurait préféré aller à la montagne. Aussi ce dernier va-t-il concilier sa propre envie avec le projet de Grand Chien : il construira sur la plage une gigantesque montagne ! A rebours de l’expression bien connue, les deux héros font preuve de concessions, d’humour, de complémentarité. C’est une belle amitié qui les réunit au-delà de leurs différences, qu’elles soient de goûts, d’envies, de caractères …ou de taille.

Grand Chien manifeste une bienveillance taquine envers Petit Chat ; celui-ci fait confiance dans les conseils de Grand Chien mais ne manque pas d’obstination dans son propre souhait de montagne.

C’est dans la joie et la complicité qu’ils partagent ce premier projet d’aller à la mer. Et déjà s’annonce leur prochaine intention : lorsqu’ils iront à la montagne, « ce sera vraiment la mer à la montagne ! ».

La couverture de l’album laisse deviner la même connivence entre Rascal et Peter Elliot. En mots et en dessins, ils jouent ensemble sur les paradoxes : grand et petit, chien et chat, mer et montagne… Et se complémentent également aussi pour évoquer les sentiments des deux amis.

Chantal Cession

Geneviève Casterman, Cours Lola, cours ! – Esperluète 2020

Lola va bientôt fêter ses dix ans quand, à la veille de la rentrée des classes, la foudre tombe sur sa famille : son père quitte sa mère. « Personne n’a senti l’orage couver » et Lola de sentir qu’elle perd « quelque chose qu’elle ne retrouverait plus jamais ». 

Lola est forte mais les kilos de chagrin pèsent si lourd ! Pourra-t-elle les porter sans tomber ? Trois anniversaires se succèdent, les nouvelles paires de baskets aussi… pour courir, courir, courir – comme si elle voulait remonter le temps -, la première chute à vélo, le premier zéro, le premier petit copain, les vacances à la mer, les câlins, la fin de l’été, l’après-midi maudit….

Comment Lola, dans ce temps délicat entre enfance et adolescence, va-t-elle traverser l’orage qui ébranle sa vie, leur vie de famille ? « Lola est forte (…) est sportive » : la course à pieds, indissociable de la cadence, de l’endurance, de la persévérance, et la volonté d’aller chercher ses dernières réserves pour finalement se dépasser… voilà les ressources mobilisées par Lola pour continuer son chemin. « Sa »musique, celle de la rappeuse Keny Arkana, fait résonner en elle le rythme de la course – et la rage peut-être.

En phrases simples et directes, le texte colle au ressenti de Lola ; mais l’emploi de la 3e personne, par la distance ainsi posée, évite la sensiblerie. Les métaphores de l’orage ou des baskets, de même que deux passages de chansons, permettent d’exprimer une charge émotionnelle intense tout en conservant beaucoup de pudeur. Le rythme et les répétitions de mots s’alignent sur le tempo de la course.

Le choix de certains mots me paraît particulièrement fort. Ainsi quand l’orage éclate au début de l’histoire, Lola « a senti », « ne l’a pas compris », « mais elle l’a su« . Sentir, comprendre, savoir : l’auteure exprime avec subtilité différentes manières de percevoir la réalité et comment l’intuition peut relayer la raison.

Les illustrations de Geneviève Casterman sont intégrées au texte et en accentuent le rythme. En noir, blanc et gris, en pleine page ou en vignettes successives, elles sont sobres et dépourvues de décors ; seuls certains vêtements se détachent en couleur rouge pleine de vie. La gestuelle comme celle de tendresse avec le chat, ou les attitudes de Lola qui court, sont très expressives.

Un très bel album édité chez Esperluète avec, comme toujours chez cette éditrice, le plus grand soin dont font preuve les amoureux du livre : choix de la typographie, du papier, de la couverture, et de la reliure cousue.

Chantal Cession

Emilie Vast, Je veux un super pouvoir ! – MeMo 2020

On retrouve ici un duo de petits lapins, l’un couleur marron et l’autre blanc, dont on avait fait la connaissance précédemment dans l’album « Moi, j’ai peur du loup » (2018) et que les petits découvriront cette année dans la présélection proposée à leur vote pour élire le Prix Versele. On retrouve dans les deux albums une structure analogue : les deux lapins dialoguent et leurs questions-réponses rebondissent comme des balles de ping-pong .

Il en est ainsi dans « Moi, j’ai peur du loup » :
– « Moi, j’ai peur du loup.
– Ah oui ? Pourquoi ?
– Parce qu’il a de grandes dents !
– Mais non, c’est…(touner la page)…Morse, qui a de grandes dents !
– Oui, c’est vrai !
– Ha,ha ! Et comme tu es frileux, tu n’es pas près de le rencontrer.
– Mais j’ai aussi peur du loup parce qu’il a de grands yeux.
– Non, c’est…
Etc.

Il en est ainsi dans « Je veux un super pouvoir ! » :
– « Moi, j’adore les super-héros !
– Ah bon ? Pourquoi ?
– Parce qu’ils ont des super-pouvoirs, et moi aussi, j’en veux un !
– Ah oui ? Lequel ?
– Par exemple, retenir ma respiration très longtemps, pour visiter le fond de l’océan.
– Mais, ce pouvoir est déjà pris par…(touner la page) Tortue marine, qui peut rester six heures en apnée, et même dormir sous l’eau !
– Ah oui, mince…
– Et puis, ça ne serait pas très utile pour toi, il n’y a pas de carottes dans la mer !
– Alors, je voudrais…
Etc.

Le lapin brun est de nature peureuse, il n’est pas sûr de lui ; son ami fait preuve d’un bon sens réconfortant et imaginatif. S’ils traitent successivement de la peur et du manque de confiance en soi , ces deux albums me semblent plus précisément encore mettre en avant la qualité d’une écoute vraie et compatissante de «l’autre » par le lapin blanc. Celui-ci ne s’impatiente aucunement, il laisse venir petit à petit tout ce que le lapin marron semble avoir accumulé intérieurement  et il lui propose point par point une amorce de réponse.

Les deux lapins sont sur le même pied ; ce n’est pas l’image d’un adulte qui réconforte ou rassure un enfant ; c’est un ami , le lapin blanc, qui cherche à comprendre ce que le lapin brun ressent, pourquoi et comment ; il le laisse tranquillement exprimer une à une ses raisons d’avoir peur ou ses fantasmes de super-pouvoirs ; point par point, il lui suggère une réponse qui ramène son ami à la réalité ; le lapin brun pourra ainsi ramener ses peurs et ses fantasmes à de justes proportions.

Le procédé astucieux qu’emploie l’auteure est de rebondir sur chaque difficulté du lapin marron par une comparaison précise avec le mode de vie ou les capacités propres à d’autres animaux. Le lecteur découvre des caractéristiques extraordinaires de ceux-ci, de quoi s’émerveiller de tant de prodiges dans la nature : la baleine bleue se fait entendre à plus de huit cents kilomètres à travers les océans ; le basilic peut courir cinq mètres sur l’eau sans couler ; le scarabée peut porter plus de mille fois son poids…. ! La réalité, dans la nature est parfois plus merveilleuse encore que la fiction.

La construction répétitive du dialogue à travers les deux albums crée un effet d’accumulation qui fait ressentir la disproportion des peurs ou des envies de supers pouvoirs du lapin marron. Ce genre de conte randonnée procure, par sa structure régulière, un sentiment de sécurité chez l’enfant et en même temps stimule sa capacité d’anticipation et d’imagination.

Est-il encore nécessaire, après tant de merveilleux albums que nous offre Emile Vast, de souligner la pureté des lignes, la simplification des formes dans laquelle des détails significatifs – fruits d’une observation rigoureuse et d’un amour évident de la nature – trouvent leur juste place ; les aplats de couleurs aux associations raffinées ; l’utilisation d’un papier de couleur noire dans l’album sur la peur confiée comme un secret… Un régal d’intelligence, de savoir-faire, d’esthétique et….d’humanité.

Chantal Cession

Bernadette Gervais, ABC de la nature – Les Grandes Personnes 2020

A-t-on jamais vu banane aussi grande qu’une baleine, doryphore gros comme un dahlia, rouge-gorge de la même taille qu’un hippopotame ? Ce bouleversement d’échelle est le parti-pris adopté par Bernadette Gervais pour son ABC de la nature.

Elle y a rassemblé des animaux sauvages, des oiseaux communs et quelques autres, des fleurs, des légumes et des fruits parfois en coupe. Conformément à la loi du genre, un point commun réunit sur chaque double page des mots dont l’initiale est identique. Ainsi, à la lettre O, sont listés oie, oignon, okapi, olives, orange, ours polaire. Et ces différents éléments sont ici représentés avec un réalisme parfait sur fond blanc ou coloré. Si quelques-uns occupent l’espace d’une grande page comme la jonquille ou le kangourou, les autres se répartissent dans des compositions de formes géométriques. L’ensemble crée, avec les lettres en majuscule et minuscule, une planche didactique transcendée par une impression d’harmonie et de poésie – le tout rehaussé de beauté, admirablement servie par le grand format que seule une maison comme Les Grandes Personnes peut offrir à leur auteure et à leurs lecteurs, ravis.

Michel Defourny

Matt Myers, Julia à la plage – Le Genévrier 2020

« Julia et la mer sont comme deux amies. Julia chantonne. Les vagues vont et viennent« . Plus loin, « Julia, la mer et la femme sont comme trois amies« .

Julia joue très sérieusement sur la plage ; algues, pierres, coquillages, morceaux de bois, cailloux, capsules, pinces de crabes, les trésors laissés sur le sable par la mer sont nombreux. Julia les rassemble, les assemble et anime tout un monde de petits personnages étonnants.

Etonnants pour ceux, adultes ou enfants, qui passent par là et lui posent des questions, dont les visages révèlent le ton : bienveillant (« qu’est-ce que tu fabriques ?« ), rationnel (« que veux-tu faire ?« ), intentionnel (« ce sera joli ?« ), voire agressif (« c’est quoi, ça ?« ) ou moqueur (« tu trouves ça mignon ?« ). Julia se referme devant ces intrusions dans son univers imaginaire et reste on ne peut plus évasive dans sa réponse… La mer, elle, « ne pose pas de questions« .

Quand arrive une personne qui déploie un chevalet et tout son matériel, sans interroger la fillette, les rôles s’inversent. Intriguée, c’est à Julia de questionner la peintre sur ce qu’elle fait. Et celle-ci de lui répondre qu’elle ne le sait pas encore.  C’est à la dernière page que le tableau se laisse découvrir.

Un livre qui parle de créativité, d’invention, d’imagination, de rêverie, de monde intérieur, de solitude, et aussi de complicité spontanée.
Le vent dans les cheveux bouclés de Julia, les mimiques des visages, le va-et-vient des vaguelettes ourlées d’écume sur les jambes de Julia assise au bord de l’eau, les mares brillantes laissées par la mer dans le sable dur, les assemblages pleins de poésie réalisés par Julia, la texture du sable sous les doigts et sur la peau, les reflets lumineux de la mer sous un ciel partagé entre nuages et soleil… autant de sensations que Matt Myers rend palpables dans ses compositions picturales imprégnées d’un doux réalisme. 

Chantal Cession.

Sur Léopold Chauveau et aussi sur ses histoires pour enfants

En écho à la grande exposition « Léopold Chauveau : Au pays des monstres » présentée à Paris, au Musée d’Orsay, puis à Roubaix, à la Piscine – Musée d’art et d’industrie André Diligent

Quelques dates et quelques faits de la vie de Léopold Chauveau 

Parallèlement à ma chronique consacrée à la redécouverte des albums pour enfants de Léopold Chauveau, dans le numéro 20 de la revue Lectures.Cultures, je propose ici quelques notes en guise de compléments d’information.

Naissance de Paul Chauveau en 1870. Enfance morne, solitaire, en milieu bourgeois et provincial. Éducation rigide dans un système scolaire proche du dressage. Études de médecine et de chirurgie sous la pression d’un père célèbre, professeur au Museum d’Histoire naturelle. Mariage en 1897 avec Renée-Suzanne Penel. Mobilisation en 1914. Sur le front, confrontation aux souffrances des blessés et à la boucherie de la guerre à laquelle il consacrera un livre de souvenirs, Derrière la bataille. Mort par noyade en 1915 de Pierre, son fils aîné, âgé alors de 16 ans. En 1917, décès du peintre nabi Georges Lacombe, ami si proche qu’il le considérait comme « l’âme de son âme ». L’année suivante, le chagrin et la maladie emportent son épouse. Peu après, décès de Renaud, son troisième fils, à l’âge de 12 ans, des suites d’une opération qu’il avait lui-même pratiquée. Abandon de la médecine en 1922.

Entretemps, dès 1905, Léopold Chauveau s’était essayé en autodidacte à la sculpture, créant des monstres hybrides et « aussi doux qu’inoffensifs ». Une activité qui se prolonge jusqu’en 1922. Petit garçon, il était fasciné par l’art grotesque des gargouilles gothiques tandis que, un peu plus âgé, il découvre les yôkai, ces créatures étranges aux pouvoirs surnaturels que le japonisme ambiant avait mis à la mode – particulièrement célèbres ceux de Kawanabe Kyôsai, dont L’Histoire illustrée des cent démons est bien connue. Il s’adonne également au dessin, à l’aquarelle et à la gouache, et réalise ses premiers Paysages monstrueux. Il y travaille par séries jusqu’en 1938. Au début des années vingt, il illustre à l’aquarelle dans un style qui fut qualifié de rustique 76 fables de La Fontaine auquel il voue une grande admiration. A la même époque, il s’attaque à l’Ancien Testament, puis, entre 1924 et 1928, au Roman de Renard.

Sa présence est attestée, en 1922, 1928, 1937, aux Décades de Pontivy organisées par son ami d’enfance Paul Desjardins ; celles-ci sont fréquentées par de nombreux intellectuels et écrivains parmi lesquels André Malraux, André Gide et Roger Martin du Gard qui deviendra l’un de ses grands amis. Il y fera la connaissance de Paul Faucher, le futur Père Castor. Tous deux adhèrent aux idéaux de l’École Nouvelle et concoctent un projet d’album qui n’aboutit pas. 1923 voit la parution d’Histoire du poisson scie et du poisson marteau suivi d’Histoire de la poule et du canard, Histoire du vieux crocodile et Histoire de la placide tortue, avec 38 dessins à l’encre de Pierre Bonnard. En 1924, il épouse en secondes noces Madeleine Lamy qui le soutiendra dans son art. Parution en 1927 des Histoires du Petit père Renaud recueillies par Léopold Chauveau et illustrées par Pierre Bonnard – 49 dessins à la plume, rehaussés de couleurs au pochoir, bleu et rouge (1). Peu après, ces récits reparaîtront illustrés par Chauveau lui-même. L’inspiration de l’écrivain-illustrateur ne tarit pas, il continue à nous étonner par son esprit combatif, son engagement politique étonnamment lucide, son anticolonialisme, son humour mordant et son humanisme profond. Les Cures merveilleuses du Docteur Popotame, Histoire de Roitelet, Les deux font la paire sortent respectivement en 1927, 1928 et 1937. En 1932, il publie un roman pour adultes, Pauline Grospain. Inquiet par la montée des fascismes, il écrit en 1939 : « Je dessine des monstres – bien gentils, bien doux, bien inoffensifs – bien ridicules à côté des monstres vrais et vivants qui bouleversent maintenant le monde ». Il meurt le 17 juin 1940, alors qu’il se rendait chez son ami Roger Martin du Gard. Il avait utilisé ses dernières forces dans la création d’un centre d’hébergement pour les réfugiés belges et français qui fuyaient l’invasion nazie.

 

Quelques mots à propos des histoires pour enfants de Léopold Chauveau

Elles s’inscrivent dans la tradition du récit animalier, Roman de Renard, Fables de La Fontaine, So Just Stories for little children de Kipling : ce sont tantôt des histoires à morales ou amorales, des contes étiologiques, des aventures farfelues…  Derrière leur absurdité, leur humour noir, leur cruauté ou leur poésie burlesque se cache une critique féroce des travers de la société en même temps que Léopold Chauveau y règle ses comptes avec la vie.

C’est ainsi qu’il dénonce la brutalité des options éducatives dont il a été victime et le manque d’affection dont il a souffert. Exemple emblématique : dans La Poule et le canard, une mère poule vaniteuse souhaite que ses 180 poussins brillent par des exploits contre nature. Elle n’hésite pas un instant à les sacrifier, sans manifester la moindre émotion. Aussi se noient-ils lorsqu’elle s’entête à vouloir en faire des nageurs ou s’écrabouillent-ils au sol lorsqu’elle les oblige à voler.

Parallèlement, Léopold Chauveau lutte contre les préjugés racistes et le colonialisme. Dans Les Cures merveilleuses du Docteur Popotame, il décrit les méfaits des « hommes blancs » qui se sont installés dans son pays. Ces envahisseurs irrespectueux de la vie et qui se croient supérieurs y causent de grands ravages. « Avec leurs fusils perfectionnés, explique l’éléphant Tobi, ils nous massacrent sans choix ni discrétion (…). Ils nous arrachent les dents. Savez-vous ce qu’ils en font ? Des boules de billard, des coupe-papiers et autres stupides babioles. » Et Tobi de se demander s’il ne faudrait pas peindre en noir ces hommes méchants afin qu’ils deviennent bons.

 

L’enfant co-créateur des histoires

Loin d’être un enfant sage qui écoute passivement les histoires qui lui sont racontées, le petit Renaud impose sa présence en dialoguant d’égal à égal avec son père, à un point tel que l’on pourrait affirmer qu’il est co-créateur des récits. Soit qu’il en propose le point de départ, soit qu’il intervienne et perturbe la narration, soit qu’il porte un jugement critique sur ce qu’il vient d’entendre, soit qu’il devienne lui-même narrateur.

Quelques exemples, comme ce début de l’Histoire de Roitelet :
– « Papa, s’il te plaît, fais le portrait de ma tartine.
– Un portrait de tartine ! quelle drôle d’idée !
– Avec la confiture dessus pour que je me rappelle comment elle était quand je l’aurai mangée.
– 
Non tu m’ennuies ! C’est trop difficile.
– 
Tu dis toujours ça.
Au bout d’un instant, il reprit :
–  Alors raconte-moi une histoire de confiture.
–  Tu m’ennuies, je ne connais pas d’histoire de confiture.
–  Tu vois, tu dis toujours la même chose. Et puis, quand tu veux, tu racontes     très bien.
– J’en sais une où il est question de confiture, mais on ne peut pas dire que ce soit une histoire de confiture.
– Raconte-la tout de même. »

Il lui arrive de poser des questions, comme dans l’Histoire du petit serpent :
– « Dis, papa, elles sont vraies les histoires que tu me racontes-là ? »

Comme dans Les deux font la paire aussi :
– « Pourquoi on raconte les histoires toujours dans le même sens ?
– Comment dans le même sens ?
– On raconte toujours le commencement d’abord et puis toute l’histoire, et la fin quand c’est fini. »

Il se permet des commentaires, comme dans la préface des Cures merveilleuses du Docteur Popotame :
– « J’ai un papa très gentil. Il me raconte beaucoup d’histoires. Elles sont très bêtes ces histoires, mais ça ne fait rien, elles m’amusent énormément. Quand il vient d’en raconter une très amusante, je lui dis « Celle-là il faut l’écrire ».
Il ne l’écrit jamais bien du premier coup. Il oublie des tas de choses, il en ajoute. Si je le laissais faire, il abîmerait toute l’histoire (…)
 ».

En fin de « conte », c’est généralement le petit père Renaud qui conclut, ajoutant un dernier grain de sel, comme dans l’Histoire du petit serpent :
– « Comprends-tu ?
– Non, je ne comprends pas. C’est très mal expliqué. Mais ça m’est égal. Et puis, tu sais, elle est très bête cette histoire.
– Ah ! tu trouves.
– Oui ! très, très bête ! mais elles sont bien plus amusantes quand elles sont bêtes. »

Non content d’encadrer les récits, le petit père Renaud donne son avis sur les images qui les accompagnent :
– « Il dessine très mal. Il fait des éléphants qui ne ressemblent pas du tout à des éléphants. Je les reconnais parce que je sais que ça doit en être. Il fait aussi toutes sortes d’autres bêtes qu’on reconnaît très bien quand il explique ce que c’est. »


Un dispositif novateur au service de l’autonomie de l’enfant

Adepte des idées de l’Éducation Nouvelle, Léopold Chauveau croit dans les capacités créatives de l’enfant. Comme le Père Castor, il souhaite favoriser son épanouissement et le rendre autonome. Pour ce faire, il lui offre un outil inédit : le dédoublement de la narration. Une première version uniquement textuelle est censée être lue par l’adulte. Puis, c’est à l’enfant de se raconter une seconde version toute personnelle, à partir d’un ensemble d’images accompagnées de quelques mots inducteurs. Le dispositif est tellement novateur que les éditeurs ont peiné et peinent encore à comprendre les intentions de l’artiste. A mes yeux, seules la maison MeMo, dans sa réédition des Cures merveilleuses du Docteur Popotame, a réussi à concrétiser le projet. La tentative récente des éditions de la Réunion des Musées nationaux, RMN, avec l’Histoire du petit serpent ne me paraît pas convaincante, en raison de la mise en page de la seconde version. Au lieu de libérer la parole de l’enfant, les images sur la page de droite en sont réduites au rôle d’illustration d’un texte survalorisé par l’emploi de grands caractères et placé en haut de la page de gauche. La disposition spatiale adoptée a anéanti l’objectif poursuivi. La dictature du texte dont voulait se débarrasser Léopold Chauveau est restaurée.

Michel Defourny

A noter : Les Histoires du petit Renaud, illustrées par Pierre Bonnard, sont rééditées chez MeMo, avec une postface de Carine Picaud.

Kotimi, Momoko, une enfance japonaise – ed. Rue du Monde 2020

Kotimi, artiste japonaise qui vit actuellement à Paris, se souvient de son enfance et de sa petite sœur frappée par un handicap mental. Ce livre lui est dédié. Elle y raconte huit moments inoubliables. Nous sommes dans les années septante, dans un quartier populaire de Tokyo.

Premier épisode. Alors que Momoko se réjouit de faire son entrée à l’école primaire, le matin du grand jour, elle s’aperçoit qu’elle est couverte de boutons sur tout le corps. Catastrophe pour elle que cette varicelle ! Mais qui, selon une amie, fut une chance tant le discours du directeur avait été long et ennuyeux. De quoi à en avoir mal aux fesses !
Dans le deuxième épisode, Momoko se rapproche de son papa qui l’invite, un dimanche, à jouer au golf. On apprend qu’au Japon, les enfants et les papas se voyaient à peine tant ceux-ci devaient boulotter.
Le troisième épisode nous emmène au cimetière pour jouer à cache-cache, avant de s’en faire chasser énergiquement. La journée finira en beauté cependant puisque la maman acceptera d’acheter à ses deux filles un petit poisson rouge.
L’épisode quatre est tout entier consacré à Minako qui suit d’un an sa sœur aînée, mais dont « le cerveau accuse un retard », sans que l’on sache pourquoi. Le cinquième est en quelque sorte le prolongement du précédent. Tout a été minutieusement préparé pour accueillir les parents en classe. C’est un moment important pour Momoko qui attend avec impatience l’arrivée de sa maman accompagnée de Minako. Non seulement, elles arrivent tardivement, mais, plus embarrassant encore, la petite fait son cirque !
Le sixième épisode nous rappelle que nous sommes au Japon où la cérémonie du thé est un rituel auquel on n’échappe pas.
Le septième épisode se déroule à l’école, au moment du repas. Un dessert est manquant. Momoko en sera-t-elle privée ?
Huitième et dernier épisode plus mémorable encore : il a suffi d’une légère distraction, au marché, pour que Minako dont elle avait la garde disparaisse. Vaine recherche, pleurs, peur… la culpabilité accable la grande sœur. Que l’on se rassure, Minako n’était pas bien loin.
Et l’album de se terminer par l’énumération des délices qui ravissent chacun.

Ce titre nous touche parce que – comme l’écrit Kotimi – les enfants sont toujours des enfants. Qu’ils soient d’ici ou de là-bas, d’aujourd’hui ou d’avant-hier. Les petits événements du quotidien prennent pour eux des proportions souvent démesurées, que ce soit en famille ou à l’école, avec les copains et les copines. Les récits de la narratrice entrecoupés de dialogues sont particulièrement vivants comme le sont ses dessins décomplexés. Ceux-ci prolongent le texte, créent l’atmosphère, donnent à voir émotions et sentiments. Les bouches et les yeux (disparus parfois derrière les verres de lunettes) accentuent les mimiques tandis que l’humour et le mouvement dédramatisent les situations.

Enfin, il y a le Japon… à la fois proche et tellement différent. L’album montre d’autres façons de vivre, d’autres habitudes. En famille, on s’assoit à même le sol autour d’une table basse ; on mange dans des bols avec des baguettes ; on boit un thé vert très amer ; lors des rencontres ou des départs, on s’incline pour se saluer ; on tend les deux mains pour offrir ou recevoir un cadeau ;  par une porte ouverte, on entrevoit le furo de bois, autre façon de prendre un bain chaud. Et comment ne pas évoquer les échoppes de rue ou du marché, celle du marchand de poissons rouges et surtout le stand des taïyakis, ces petits gâteaux en forme de dorade fourrés d’une pâte de haricots rouges sucrée tant appréciés par les petits et grands. Le Japon d’aujourd’hui est bien différent de ce Japon des années 1970 dans lequel j’ai grandi – prévient Kotimi– mais il lui ressemble beaucoup aussi !

Un épais volume de 168 pages émouvantes, palpitantes, drôles et profondément humaines.

Michel Defourny

Dominique Ehrhard, Anne-Florence Lemasson, 5 Animaux d’Artistes – ed. Les Grandes Personnes 2020

C’est un nouveau défi que relèvent Dominique Ehrhard et Anne-Florence Lemasson dans leur dernier pop up paru chez Les Grandes Personnes. Ils se confrontent, cette fois, au monde animal tel que perçu par 5 artistes créateurs de figures emblématiques. Quel bonheur de les passer en revue !

C’est un drôle d’oiseau qui ouvre l’album. Il est sorti de l’imagination du peintre visionnaire qu’était Jérôme Bosch qui lui a donné vie en 1501, dans son triptyque La Tentation de saint Antoine conservé à Lisbonne. Il est visible dans le bas du volet gauche. Dominique Ehrhard vient de lui donner une seconde vie. Le rendu en trois dimensions de cette créature bizarre est parfait. Son incongruité la rend attachante. Elle est bossue, chaussée de patins à glace et curieusement coiffée d’un entonnoir. Elle tient dans son bec une lettre dont on se demande à qui elle est destinée, fait observer Anne-Florence Lemasson dont les commentaires accompagnent avec sensibilité et érudition les « 5 Animaux » présentés dans cet album.

Le Rhinocéros d’Albrecht Dürer (1515) nous est des plus familiers, tant l’œuvre du maître allemand fut reproduite et imitée au fil du temps. Sa carapace plissée transformée en véritable cuirasse n’a cessé de fasciner par son étrangeté, de même que sa corne. Une fois de plus, Dominique Ehrhard  réserve une surprise puisque, surgissant de la gravure sur bois, il se dresse devant nos yeux ébahis. Par contre l’émotion nous étreint lorsque nous lisons quel fut le destin tragique de l’animal qui servit de modèle.

Démultiplié et « marchandisé » jusqu’à l’écœurement, L’Ours blanc de François Pompon (1928), si souple dans son déplacement, connaît ici, dans sa magnifique blancheur, une légère métamorphose qui fait redécouvrir ses formes. Dominique Ehrhard a opté pour un volume légèrement anguleux tout en contraste avec l’image de couverture en aplat qui souligne le côté lisse de l’œuvre originale visible au Musée du Quai d’Orsay à Paris.

Pour représenter La Chèvre, le plasticien aurait pu choisir celle de Pablo Picasso (1950). Il a préféré celle de Robert Rauschenberg (1959), une sculpture-assemblage qui, elle aussi, fait un pied de nez à la réalité. Tout en annonçant le pop art, l’oeuvre se fait l’héritière des compositions dadaïstes. Autant cette accumulation d’éléments disparates et saugrenus –  longs poils de la chèvre angora, museau et oreilles maculés de peinture, pneu automobile qui la ceint… – rend la sculpture énigmatique, autant celle-ci se prête à l’art de la décomposition/recomposition, du dépliement/redéploiement. Comme pour chacun des « animaux », Anne-Florence Lemasson évoque le contexte dans lequel l’œuvre a vu le jour et, dans ce cas précis, elle éclaire le choix du titre « Monogram ».

Avec le cinquième « animal » qui appartient à l’ordre des arachnides, c’est le vide qui est au cœur du pop up : une performance ! Les araignées monumentales de Louise Bourgeois (1999), hautes de près d’une dizaine de mètres, appelées « Maman » par l’artiste en souvenir de sa mère tisserande, s’inscrivent dans le paysage de Londres, Bilbao, Ottawa, Tokyo, Saint-Pétersbourg. En faisant ressentir le gigantisme de l’œuvre, Dominique Ehrhard  suscite chez le lecteur l’envie de se joindre aux passants qui, exorcisant leur peur, déambulent entre les huit pattes de bronze ou s’arrêtent sous l’abdomen de la maman « protectrice et terrifiante » afin de dénombrer les 26 œufs de marbre blanc contenus dans la poche grillagée qui y est accrochée.

Dominique Ehrhard et Anne-Florence Lemasson ne cesseront jamais de nous surprendre et de nous émerveiller.

Michel Defourny

 Delphine Roux, Betty Bone, La vie bien dérangée de Monsieur Watanabe » – ed. Picquier jeunesse 2017

« Allez, allez, pas de laisser-aller » se répète à longueur de journée Monsieur Watanabe tout en lissant ses derniers cheveux blancs.

Je trouve admirable le portrait de ce vieux monsieur, retraité depuis de nombreuses années ; il fait partie de ceux qui, au temps de la vieillesse et de la solitude, ont opté pour une forme de dignité qui simplement les tient debout : « Allez, allez, pas de laisser-aller ». Les maître-mots en sont régularité, répétition, rangement… au risque du prix à payer : monotonie, enfermement de l’esprit et de l’imagination, aveuglement au monde extérieur, même proche.

L’art de Delphine Roux est d’ouvrir une fenêtre inespérée dans cette banale réalité : un tableau d’animaux, tout en mouvements et en couleurs, peint à l’intention de Monsieur Watanabe par son cousin d’Afrique et complice de jeux d’enfance. Et c’est une demande toute simple et spontanée d’un enfant qui va rouvrir les yeux et le cœur du vieil homme et l’entraîner à reprendre le fil de la « vie » !

Les illustrations de Betty Bone sont en parfaite concordance avec l’écriture de Delphine Roux : synthétiques et très expressives. Quelques traits parcimonieux au crayon noir suffisent à rendre des expressions subtiles sur les visages. Des formes souples et d’autres plus géométriques s’entremêlent ; aux couleurs neutres comme beige et gris s’opposent des couleurs vives soulignées par la présence du noir. Formes et couleurs s’harmonisent pour créer atmosphères et mouvements.

J’ai été touchée par la simplicité et la profondeur de cet album ; il aborde avec chaleur et bienveillance une tranche de vie éloignée des jeunes enfants et met en lumière l’importance des liens humains.

Chantal Cession

 

Andrée Prigent, Ours et les choses – Didier Jeunesse 2020

Ours ne lève plus la tête. Il vit courbé, les yeux rivés au sol. Depuis qu’il a trouvé une carriole, il n’a plus qu’une seule préoccupation : la remplir. Peu importe de quoi ! Il ramasse, il amasse, se tracasse. Catastrophe s’il loupait quelque chose !

Ce jour-là, affairé comme à son habitude, il n’a pas senti le vent se soulever, il n’a pas entendu le craquement dans les branches. Et la tempête s’est déchaînée. Chance pour lui… Alouette a poussé un cri ! Ours aurait perdu la vie, écrasé sous un tronc, s’il n’avait pu s’écarter juste à temps.

Cette fable au sens transparent rappelle que le bonheur n’est pas dans la consommation. Il est dans l’air que l’on respire, dans le chant des oiseaux, dans le bleu du ciel qui colore l’album de part en part, dans la lumière orangée qui illumine le feuillage des arbres et les linogravures d’Andrée Prigent.

Michel Defourny

 

Marko Stevic, Caroline Stevan, Be my Quarantine – Helvetiq 2020

Disons d’emblée que cet album de photos de Marko Stevic, accompagné de commentaires de Caroline Stevan, est destiné à des lecteurs de tous âges, dès l’adolescence. Il constitue un  témoignage émouvant sur la crise inédite que nous vivons et qui ne semble pas devoir prendre fin dans un avenir proche: la pandémie du Covid-19.

Marko Stevic a baladé son appareil photo dans les quartiers désertés de sa ville de Lausanne. Comme la température était clémente pendant les premiers mois de confinement, les gens interdits de sortie non essentielle  prenaient l’air chez eux. Les uns avaient ouvert leurs volets et leurs fenêtres ; d’autres, bénéficiant d’un balcon, s’y prélassaient en famille, un bébé dans les bras, un pied par-dessous la rambarde, quelquefois en compagnie de leur chien ; des audacieux se penchaient dangereusement ou prenaient d’assaut leur toit ; en tenue décontractée, des voisins qui s’étaient ignorés jusqu’alors se faisaient signe. Textes ou dessins affichaient des conseils, des marques de sympathie ou de reconnaissance à l’intention des soignants.

Dans sa déambulation le long des trottoirs, Marko Stevic a dirigé systématiquement son appareil  vers le haut. « J’ai essayé, explique-t-il, d’avoir le plus de personnes possible aux fenêtres d’un même bâtiment. »  Si, au premier regard, ses prises de vue donnent l’impression de se ressembler comme les immeubles dont les étages se parallélisent, à y regarder de plus près on s’aperçoit que l’on est loin de la répétition, mais dans l’ordre de la variation ou de la sérialité. Une dimension propre à l’art photographique qui a souvent privilégié la série, comme le rappelle Caroline Stevan qui cite le répertoire patrimonial culturel français constitué au dix-neuvième siècle par Eugène Atget ou plus près de nous celui des coiffures de femmes nigérianes composé par J.D. Okhai Ojeikere. Et nous pourrions ajouter par exemple les séries de Charles Fréger consacrées aux mascarades et aux majorettes, ou encore l’ensemble des photos d’après accouchement de Rineke Dijkstra.

Çà et là, des pages échappent aux photos. On y lit des propos passionnants de Caroline Stevan sur la façon dont nous avons été confrontés au virus, sur nos réactions et les questions que nous nous sommes posées face à la vie, face à l’avenir. On y entend des réflexions cent fois répétées ; si certaines sont teintées d’inquiétude, d’autres font preuve d’humour..

Témoignage, disions-nous d’entrée de jeu, sur un moment difficile de notre histoire récente, ce recueil est aussi sur le plan de la photo d’architecture un hommage à la fenêtre et au balcon.

Michel Defourny

Delphine Perret, Vézovèle Tüpoleck – Les Fourmis Rouges 2020

Les petits adorent les albums qui racontent des histoires sans queue ni tête et dont le nonsense invite au rêve. Nous avons de la chance parce que, dans le genre, Delphine Perret excelle. Elle vient de publier chez les Fourmis Rouges trois histoires aussi incroyables que désopilantes. Elles ont pour personnage central un extra-terrestre qui s’appelle Vézovèle Tüpoleck. Avec un pareil nom, on doit s’attendre à tout.

Chaque page surprend. Vézovèle change de formes et de couleurs à sa guise et , croyez-moi, il ne manque pas d’imagination. Les enfants s’y reconnaissent, eux qui aiment tant se déguiser !  Il peut se transformer en ananas à pattes, ressembler à un triceratops ou à des virus géants. Il parcourt l’espace intersidéral à une vitesse supersonique dans le magnifique vaisseau équipé  5**** qu’il s’est construit. Pour se distraire, il n’hésite pas à faire un petit tour chez les terriens qui, à ses yeux, ont de drôles de têtes. Il doit surtout s’en méfier car ceux-ci ont voulu le découper pour l’étudier. Il apprécie leurs frites, leurs barbes à papa et les compétitions sportives qu’ils organisent. Avec son ami Monsieur Clou, Vézovèle a porté secours à un astronaute dont la navette était tombée en panne. Durant la réparation, ce dernier, guidé par Tüpolek, a découvert au cours d’une promenade les merveilles de l’espace interstellaire, un monde à préserver de l’invasion des scientifiques, des journalistes, des touristes et de leurs déchets, de la ferraille des satellites et du vacarme des navettes.

J’oubliais de vous dire que pour remercier ses sauveurs, le terrien leur a offert un camembert ! Un cadeau digne de cet album…

Michel Defourny

Delphine Roux, Pascale Moteki, L’Amie en bois d’érable, HongFei Cultures 2020

Les lectures et relectures successives de ce magnifique album m’ont à chaque fois laissée une double sensation : de dépouillement et d’intensité. Dépouillement d’un récit qui ne s’égare dans aucun détail superflu mais se construit en une trame serrée autour d’un point de vue bien précis ; intensité des émotions suscitées par l’expérience de moments forts et la découverte de valeurs essentielles.

Sans besoin de le nommer, le contexte de l’histoire est clairement celui d’un Japon contemporain empreint de modernité et de tradition. Dès la couverture, le grand pin qui abrite quelques maisons évoque un bonzaï ; les fleurs, à l’avant-plan, sont dans de délicates nuances de rose et de rouge ; le titre renvoie à un élément incontournable de la tradition des jardins japonais : l’érable du Japon ; la poupée, en bois d’érable, que tient délicatement en main la fillette est caractéristique des poupées kokeshi, offertes dans la tradition japonaise en témoignage d’amitié ou d’amour.

Offerte par sa chaleureuse tante Nami, cette petite poupée « peinte de fleurs d’iris et qui souriait avec tendresse » devient inséparable de la vie de Tomoko. Jusqu’au jour où un puissant orage surprend Tomoko et sa maman au marché, les obligeant à courir se réfugier dans un salon de thé où Tomoko s’aperçoit avec stupeur de la disparition de sa poupée. Ses recherches restent vaines…

Cette poupée, reçue puis perdue, sera le point de repère d’un cheminement que Tomoko, guidée par quelques adultes éclairés, va accomplir jusqu’à sa vie d’adulte. Elle va découvrir les valeurs de l’artisanat, qu’il soit le travail du bois, de la terre, de la couleur…ou de la pâtisserie ; elle va comprendre que ces objets, créés dans l’amour et le respect de la matière et du geste, peuvent relier entre eux les humains. Ces rencontres enrichissent petit à petit son univers intérieur.

Le récit est à la fois simple et minutieusement construit : chaque épisode de la vie de Tomoko met en exergue des valeurs essentielles : la relation à l’autre, l’écoute, l’empathie, le respect, la créativité… Jamais le ton n’est moralisateur ; au contraire, l’accent est mis sur les émotions vraies, dont la joie, le sourire, la tristesse, la sérénité, la chaleur humaine, une communication vraie.

Les illustrations privilégient l’expressivité des visages, des gestes et des attitudes ainsi que l’évocation du contexte japonais par des détails minutieusement choisis.

Un bel album fidèle à la ligne éditoriale de HongFei, attachée à l’interculturalité, l’altérité, l’intérêt pour l’inconnu et la relation à l’autre.

Chantal Cession.

 

Michal Skibinski, Ala Bankroft, J’ai vu un magnifique oiseau – Albin Michel Jeunesse 2020

Au départ, ce n’était qu’un cahier d’écolier dans lequel un enfant de huit ans, un petit polonais, devait obligatoirement écrire chaque jour une phrase. Il noterait une chose qui lui était arrivée ou qu’il avait observée. L’objectif était strictement scolaire : améliorer son écriture et son orthographe. C’était la condition pour qu’il passe en classe supérieure. Aujourd’hui, quatre-vingts ans plus tard, ce cahier qui raconte le quotidien d’un enfant pendant l’été 1939, alors que les Allemands s’apprêtent à envahir la Pologne, a été métamorphosé en un album d’exception.

Cette année-là, l’été était ensoleillé et le jeune garçon consignait consciencieusement des petits riens qui ressemblent au bonheur : une promenade à travers pré avec un copain, un pic vert aperçu dans la forêt, une glace mangée au salon de thé, la lecture d’une belle histoire, la visite d’un oncle et d’une tante, l’arrosage du jardin avec le tuyau d’arrosage… Çà et là perce un peu d’inquiétude, sans gravité néanmoins. A huit ans, les gros orages effraient et le temps est long lorsqu’on attend sa maman. Toutefois le lecteur ne manque pas d’être intrigué : pourquoi tant de déplacements des enfants au cours de ces  deux mois? Et pourquoi cet avion survolait-il la localité d’Anin ? Aucun indice majeur, cependant, ne laisse présager la phrase écrite le 1er septembre : «  La guerre a débuté… » A partir de cette date, les événements familiaux cèdent la place à des notes qui glacent le sang : « Je me suis caché à l’approche des avions » ; « Ils ont largué une bombe près de chez nous » ; «Des shrapnels sont passés au-dessus de notre maison » ; « On entend des tirs de canon » ; « Varsovie se défend courageusement. »

Répondant à la demande des éditions Wydawnictwo Dwie Siostry de Varsovie, Ala Bankroft a accompagné de ses images picturales les propos  du jeune Michal. Alors que les courtes phrases de l’écolier sont froidement dénotatives – pas un mot de trop ! – Ala Bankroft révèle leur richesse. L’artiste a évité les pièges de l’illustration anecdotique qui aurait réduit l’album à un documentaire. Aucun portrait, aucun visage : ni celui de l’écolier ni celui de son frère. Pas plus que celui de sa mère, de son père, pilote, venu lui rendre visite le 29 août, peu avant de disparaître pour toujours dans un accident. S’il est question de jardinage avec la grand-mère, l’image correspondante montre uniquement des salades… Il y a bien çà et là l’un ou l’autre gros plans réalistes : une chenille très colorée, une guêpe prise au piège dans un verre, la gare d’un patelin appelé Wauwer. Il fallait aussi que parmi les troncs, on aperçoive, agrippé à l’un d’eux, le magnifique oiseau coiffé de rouge, qui a donné son titre à l’album (1). Mais ce qui frappe d’emblée dans les tableaux de l’artiste, c’est leur pouvoir de faire partager au lecteur les états d’âme de l’écolier,

le plaisir de courir dans la lumière éblouissante de juillet striée par les ombres, le ravissement face à la beauté d’un paysage de forêt que traverse un ruisseau,
la sérénité procurée par le goûter qui l’attend chez sa grand-mère,
la crainte, lors d’une panne de courant,
le vide laissé par le départ de son père,
l’angoisse des jours et des nuits de septembre lorsque le péril se précise.

Pour traduire le climat de guerre qui s’installe, la violence des combats, la menace permanente, Ala Bankroft a privilégié des images presque abstraites, des ciels sombres et tourmentés percés quelquefois d’éclats brillants.

L’album se termine par quelques notes historiques et le fac-similé de plusieurs pages du cahier original conservé jusqu’aujourd’hui par Michal Skibinski, toujours en vie, et grâce auquel il a pu passer en classe supérieure.

On peut imaginer que Georges Perec aurait volontiers écrit un avant-propos pour pareil album, lui qui s’imposait des contraintes d’écriture (et quelle contrainte que pareil devoir de vacances !), lui qui se montrait tout à l écoute de la banalité du quotidien, lui qui avait tant souffert de la guerre, et qui nous avait confié avoir le projet de réaliser un livre pour enfants.

Michel Defourny

 

  • Pour l’illustration de couverture, les éditeurs ont choisi l’image correspondant au 26.07.1939. Elle montre la silhouette noire d’un avion qui semble faire du repérage. Par contre, le titre écrit soigneusement par la main d’un enfant évoque le moment d’émerveillement correspondant à la date  28.07.1939 : « J’ai vu un magnifique oiseau ».

Bruno Heitz, L’Arrière-arrière-petit-fils de Barbe -Bleue – Le Genévrier 2020

Par-delà la fin des récits, nous ignorons ce qui est arrivé aux héroïnes et aux héros des contes. Tout au plus, répète-t-on, qu’ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants. De ceux-ci, nous ne saurons jamais rien. Connurent-ils la gloire ? Rencontrèrent-ils l’amour ? Quelle que soient leurs origines, princières ou populaires, comment réagirent-ils face aux épreuves du quotidien. Avec audace, courage, sagesse, entêtement ?

Il est heureusement des auteurs qui mènent des enquêtes. Bruno Heitz est de ceux-là. Merci Bruno !

Dans son dernier livre paru aux éditions du Genévrier, il se penche sur le sort de l’arrière-arrière-petit-fils de Barbe-Bleue. Le malheureux souffrait d’un insupportable handicap à la suite des forfaits de son arrière-arrière-grand-père. Pourtant, son portrait en couverture de l’album et ses apparitions au fil des pages montrent un personnage à l’allure bonhomme. Mais un détail inquiète : comme son ancêtre, il porte une énorme barbe bleue. Dès lors, tout le monde le fuit. Quelle insensée se risquerait à accepter une demande en mariage ?

Un jour, devant un verre de vin rouge, lors d’une conversation entre copains, le pauvre bougre écouta le conseil que lui donna l’arrière-arrière-petit-fils de l’Ogre du Petit Poucet. Pour mettre un terme à cette sombre affaire, qu’il achète tous les livres qui colportent « la fâcheuse légende » ! Puis qu’il s’en débarrasse. L’oubli ferait son œuvre. C’est ici que l’histoire s’emballe. Toutes les tentatives les plus ingénieuses et les plus folles échouèrent les unes après les autres. On n’en dira pas plus ! Sachez toutefois qu’à la suite d’un coup de théâtre et d’une peur bleue, les cheveux et la barbe du brave homme blanchirent soudainement. Devenu méconnaissable et semblable à un brave nain de jardin, une jeune femme l’épousa. Ce fut sa Blanche Neige, une bibliothécaire qui savait que jamais, au grand jamais les livres ne disparaissent. Dernière confidence : tous deux vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

Comme dans Le petit chaperon gris et L’autre voyage d’Ulysse précédemment parus aux éditions du Genévrier, Bruno Heitz travaille le papier avec la dextérité qu’on lui connaît. Ses personnages silhouettés, composés de découpes, sont mis en scène avec humour puis photographiés. Peu de couleurs : du rouge pour un camion de pompier et la casquette d’un gamin, de l’orange pour une robe et des toitures, et surtout presqu’à chaque page des touches de bleu. Un bleu magnifique auquel l’album rend hommage. Le monde des contes est une aire de jeu pour Bruno Heitz qui multiplie les références dans ses images comme dans ses propos, une jubilation qu’il fait partager à ses lecteurs de tous âges.

Parallèlement, chez Casterman, Bruno Heitz et Dominique Joly retracent en BD l’histoire de Charlemagne. L’ « empereur à la barbe fleurie » y est bel et bien imberbe comme le supposent les historiens contemporains, contrairement à l’imagerie traditionnelle !

Michel Defourny

Vilborg Dagbjartsdottir, Sigridur Björnsdottir, Alli Nalli et la lune – Bibliothèque nationale de France, Albin Michel Jeunesse 2020

L’histoire est brève, elle explique l’origine des phases de la lune. Pourquoi celle-ci se met-elle à croître, puis à décroître au fil des nuits ? Aussi saugrenue que la chose paraisse, le phénomène serait lié à du potage mangé par la lune ! Voilà qui la ferait grossir, à un point tel qu’au bout d’un certain temps elle deviendrait toute ronde. Par contre, privée de soupe, elle maigrirait, puis disparaîtrait.

Par-delà le conte étiologique farfelu de Vilborg Dagbjartsdottir, poète féministe islandaise, qui met en scène un petit garçon récalcitrant du nom d’Alli Nalli, une maman exaspérée et la lune, l’album impressionne. Tout d’abord, par son très grand format carré (30,7 x 30,9). Ensuite, par l’audace de ses images en aplats colorés réalisées à partir de découpages – elles oscillent entre abstraction géométrisante et figuration, certaines d’entre elles plus énigmatiques se prêtent à l’interprétation. Sigridur Björnsdottir a limité son choix à trois couleurs primaires – jaune, rouge, bleu – qui se détachent sur le fond blanc des pages et parfois sur le noir de la nuit. Tout dans cet album avait été pensé, depuis le carton souple des feuillets qui le composent, la reliure en spirale de la version originale jusqu’à la typographie, en « Futura ». Cette police de caractère, basée sur des formes géométriques, conçue en 1927 par Paul Renner, lui-même proche de l’esprit du Bauhaus, fut pendant des années le symbole de la modernité. La rondeur de son  « O » était particulièrement adaptée à la pleine lune.

L’album publié à Reykjavik en 1959 n’a guère rencontré de succès, trop avant-gardiste sans doute. Il fut oublié.  L’on est enchanté de le découvrir aujourd’hui, même si pour des raisons pratiques il a fallu renoncer à la reliure en spirale et adopter une autre police de caractère néanmoins proche de celle Paul Renner.

En 1959, lors de la parution d’Alli Nalli, Sigridur Björsdottir était mariée à Dieter Roth. Et Carine Picaud, conservatrice à la Réserve des livres rares de la Bibliothèque nationale de France, de se demander dans la postface de la réédition publiée par Albin Michel et la BnF, si l’artiste germano-suisse n’avait pas contribué à la concrétisation de cet album exceptionnel, d’autant que cet immense créateur polyvalent se passionnait à l’époque pour ce que l’on appellera plus tard « le livre d’artiste ». En 1954, il avait réalisé un livre qu’il avait intitulé Kinderbuch, offert au fils de l’un de ses amis. Selon la description qu’en donna Anne Moeglin-Delcroix, il était « composé de pages en carton, réunies par une reliure en spirale, dont la surface imprimée de compositions colorées à base de cercles et de carrés, est découpée par endroits selon les mêmes figures géométriques, ce qui engendre des superpositions de formes et de couleurs ». Peu après, il avait créé d’autres livres, jouant sur les formats, les découpes, les papiers. Citons par exemple Dagblegt Bull, paru en 1961, contribution à la revue Daily Bul  fondée à La Louvière par André Balthazar et Pol Bury. C’était, dans une mini boîte, un petit volume de 31 x 36 x 22 mm, composé de 150 pages découpées dans des journaux islandais, autre type d’expérimentation dont le livre est l’objet.

Michel Defourny

Souleymane Mbodj, Magali Attiogbé, Le Caméléon qui se trouvait moche, Les Editions des Éléphants 2019

Devinette : Connaissez-vous cet animal qui ressemble à un petit lézard ? Ses pattes griffues sont courtes, sa queue est souvent enroulée, ses gros yeux ronds roulent chacun de leur côté, il porte deux petites cornes sur une tête immobile, sa langue collante est longue. Vous hésitez ? J’ajouterai un dernier indice : sa peau change de couleur ! Vous avez deviné : c’est un caméléon !

Appréciation : Comment le trouvez-vous ? Fascinant, me répondez-vous ! Aussi singulier qu’un ornithorynque ! Quelque peu inquiétant ! Par contre, très sympathique…

Question complémentaire : Savez-vous où il vit ? Oui, dans les arbres de la savane africaine. Bravo, vous avez raison !

Nous en savons désormais assez pour écouter l’histoire contée par Souleymane Mbodj. Il était une fois un caméléon qui se trouvait moche, si moche qu’il ne pouvait voir son reflet dans l’eau du lac sans sombrer dans la mélancolie. Fiers de leur propre beauté, les habitants de la savane – girafe, panthère, lion, gazelle – partageaient son avis. Ils l’avaient même convaincu que sa laideur apportait la poisse. Dès lors, une consultation chez un thérapeute s’imposait, en l’occurrence une visite à une magicienne aux pouvoirs surnaturels. Et comme le conte africain est souvent conte de sagesse, proche de la fable à morale, Madame Sadio fit comprendre à son patient quelles étaient ses richesses et que pour être heureux, il était indispensable de s’accepter. Conclusion applicable à tous, qui que l’on soit, où que l’on soit : la beauté n’est pas affaire d’apparence, elle se trouve à l’intérieur de chacun.

Le conteur et musicien sénégalais Souleymane Mbodj a trouvé le juste ton pour toucher son public, entre écriture littéraire qui emploie le passé simple, temps de la narration, et tradition orale populaire qui privilégie le dialogue vivant et recourt à la verdeur de la langue pour rire un peu.

On ne se lasse pas de regarder les images de Magali Attiogbé, née au Togo et diplômée de l’école Estienne de Paris. Ses couleurs flamboient, tandis que son caméléon si attendrissant impressionne par la beauté de ses formes singulières, valorisée par une mise en page subtile, qu’il apparaisse en gros plan ou, changement d’échelle, qu’il faille le chercher çà ou là en raison de sa petitesse. La stylisation légère des animaux de même que la luxuriance de la végétation confèrent une identité forte à cet album paru en 2019 aux éditions des Éléphants. J’ajouterai pour terminer que j’adore les traits de crayons de couleur de Magali Attiogbé.

Michel Defourny

Daniel Pennac, Quentin Blake, Comme un roman – ed. D’eux, 2020

1992. Ce samedi-là, dans le train pour Charleroi où j’étais invité à faire une conférence dans le cadre de la deuxième biennale du livre de jeunesse, j’avais emporté avec moi « Comme un roman » qui venait juste de sortir chez Gallimard. Son auteur, Daniel Pennac, qui avait derrière lui quelques bons romans, m’était familier et je m’attendais à découvrir un récit qui rendrait le voyage agréable. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je lus les premières lignes :

« Le verbe lire ne supporte pas l’impératif. Aversion qu’il partage avec quelques autres : le verbe « aimer »… le verbe rêver… On peut toujours essayer, bien sûr. Allez-y : « Aime-moi !, « Rêve ! » « Lis ! » mais lis donc, bon sang, je t’ordonne de lire ! »
-Monte dans ta chambre et lis !

J’étais confronté non à une fiction, mais à un ouvrage hors norme :  ni roman, ni essai, ni récit autobiographique… mais un peu tout cela à la fois. Je fus emporté dans un tourbillon. Puisant dans sa vie familiale, dans son plaisir de lecteur et d’homme d’écriture, dans son expérience de prof, Daniel Pennac m’avait embarqué pour un voyage de cent septante-cinq pages de joie de vivre, de lucidité et de remise en question. Tout ce que j’avais envie de raconter à mes auditeurs carolorégiens se trouvait là avec la force de frappe d’un écrivain talentueux. Aussi, mes premiers mots ce jour-là, face au public de parents, d’enseignants… qui se désolaient parce que leurs enfants, leurs élèves affirmaient « Je n’aime pas lire », furent-ils :  je viens de découvrir un livre extraordinaire, briseur de tabous, qui bouleverse notre approche de la lecture et de la non-lecture, que celle-ci soit familiale ou scolaire. Écoutez quels sont les dix droits du lecteur. Et d’en citer quelques-uns : le droit de ne pas lire, le droit de sauter des pages, le droit de ne pas finir un livre, le droit de lire n’importe quoi, le droit de lire à voix haute, le droit de nous taire.

Renonçant à mes papiers,  lisant à voix haute des extraits piqués çà et là, je me suis envolé ! J’ajouterai qu’il fut impossible pendant plusieurs semaines de trouver le bouquin dans les librairies de Charleroi et des environs ! Mon emballement avait été de toute évidence partagé.


2020
. Je reçois la réédition publiée par les éditions québécoises D’Eux. Je m’interroge, quelque peu inquiet. Vais-je retrouver après plus de vingt ans les mêmes émotions, le même enthousiasme ? Les choses n’ont – elles pas bougé, depuis lors ?

A la relecture, je ressens les mêmes sensations devant la finesse des analyses de Daniel Pennac et la pertinence de ses propositions, même si le contexte n’est plus exactement le même. Bien sûr, quelques habitudes sont tombées en désuétude : qui se souvient encore, par exemple, du walkman, omniprésent à l’époque ? Bien sûr les méthodes d’apprentissage de la lecture ont évolué, mais sont-elles plus efficaces?

Par-delà le temps, ainsi qu’Yves Nadon le constate dans sa préface : « Alors que nous sommes à l’air de la marchandisation de l’éducation et de la lecture, de surabondances de tests, de clientélisation des élèves, de confusion entre performance et réussite, les propos de Daniel Pennac sont toujours aussi forts que généreux, aussi profonds que vrais. »

Cette édition « anniversaire » est enrichie par les dessins malicieux que Quentin Blake avait réalisés en 2006 pour accompagner la traduction anglaise de l’ouvrage. Gallimard n’en a pas voulu. Ils ont fait un détour par Sherbrooke. Quelle chance pour nous de voir associés les noms de Daniel Pennac et Quentin Blake.

Michel Defourny

* Cet ouvrage est paru au Québec en 2017, pour son 25ème anniversaire 

 

Un genre d’imagier, Anne-Emilie Philippe – ed. Actes Nord 2018

De prime abord, cet album a l’air d’un catalogue de formes simples, plutôt organiques et abstraites. Des Formes colorées qui semblent en suspension sur une surface blanche, pure, neutre. Associé à chacune de ces figures, un mot est inscrit verticalement en lettres majuscules sur le bord droit de la page. Il s’agit d’un nom commun, dédoublé de façon systématique : de genre masculin d’abord, il se féminise grâce à l’ajout d’une ou plusieurs lettres – coup.e / mandarin.e / roquet.tte / jumeaux.elles / poudrier.e…
Ce mot, on s’en rend compte au fil des pages, a été délibérément choisi par l’artiste pour l’altération de sa signification dès lors qu’il est féminisé. Autrement dit, le changement de genre induit une variation de sens, de contenu, d’acception.

Dès lors, ce qui apparaissait au premier coup d’oeil comme un catalogue de motifs élémentaires se métamorphose en un imagier complexe, à la portée fertile et d’une conception ingénieuse : une fois soulevée la page-volet comportant l’élément anodin, deux images « interprétatives » se déploient conjointement. Chacune d’entre elles est composée à partir de cet élément et l’une comme l’autre renvoient à une identification nominale propre. L’ensemble est en fait constitué d’une succession de triptyques qui cumulent effet de surprise, malice, subtilité et drôlerie ; une succession de tableaux qui exposent d’abord une forme imaginaire et un mot « genré », et révèlent ensuite leur déclinaison en deux compositions nuancées.

Un genre d’imagier joue avec les mots et et les images. Sa simplicité formelle, son substrat poétique, sa dimension ludique lui confèrent une belle originalité. Une particularité à souligner, d’ordre graphique : l’imagier fonctionne sur un mode de contrastes. La rigidité de l’inscription se frotte à l’aspect courbe et au coloris des formes (volet 1) ; la composition figurative contenue dans chaque triptyque tranche avec l’abstraction formelle du premier tableau.

Anne-Emilie Philippe signe un album construit avec intelligence et finesse, imprimé en risographie et relié « avec amour » – selon les dires de l’artiste figurant dans l’ours final. Un opus marqué par sa sobriété graphique rehaussée de huit couleurs distinctes, dont un rose fluo et un jaune éclatant.

Brigitte Van den Bossche

+++Chronique réalisée pour l’Association Belge pour la Littératie-section  francophone / ABLF > https://www.ablf.be +++

Nicolas Jolivot, Chifan ! Manger en Chine – HongFei 2020

Ne vous attendez pas à un livre de recettes, vous seriez déçu.e. Apprêtez-vous plutôt à partir en voyage, les cinq sens en éveil, prêt.e à partager pour un instant l’espace de celui qui cuisine votre repas, vous le vend, vous le sert ou encore de ceux qui le dégustent.

En Chine, l’habitat souvent exigu, les distances importantes vers les lieux de travail et la modicité des prix  favorisent la prise de repas à l’extérieur : en rue, debout ou assis, au restaurant, seul ou à plusieurs, en vitesse ou longuement, pour raison utilitaire ou pour le plaisir et la fête, dans un fastfood, une gargote ou un endroit chic, à toute heure du jour ou à heure fixe : toutes les modalités semblent possibles en Chine, qu’il s’agisse de repas d’affaires, repas de mariage, repas d’anniversaire, entre amis , en couple ou en solitaire.

« Les solutions pour s’alimenter sont infinies, accompagnées d’inventions surprenantes, prouvant, s’il le fallait, que se nourrir en Chine ne permet pas seulement de vivre : manger et boire y sont avant tout un art de vivre ! »

Les scènes croquées sur le vif par Nicolas Jolivot se déroulent dans un nombre impressionnant de villes, comme en témoigne la carte figurant en fin d’ouvrage : un véritable tour de Chine ! Ces images d’instantanés récoltés par ce « bourlingueur-connaisseur » nous étonnent, nous renseignent, nous surprennent, nous mettent l’eau à la bouche ou nous font rire. Ces croquis témoignent d’une grande humanité, de beaucoup de curiosité, d’un sens aigu de l’observation et d’un humour certain.

La structure thématique du livre met en évidence les variétés et les contrastes de la culture du « Manger » dans différentes régions de cet immense pays, suivant les circonstances, les habitudes et les coutumes.

En partie édités en 2012, mais épuisés depuis plusieurs années, les dessins réalisés par Nicolas Jolivot dans les restaurants de Chine sont ici réédités dans un format plus ample, accompagnés de textes et de nouvelles images, les uns et les autres datés de 2007 à 2019. Outre la Chine, ce grand voyageur a parcouru plusieurs continents et bien des pays,  les manifestations culturelles  du  « Manger » étant un de ses sujets d’observation privilégiés : à Buenos Aires (2010), à Marrakech (2010) ou en Guyane(2012).

***
Ce n’est pas avec le même regard que j’ai découvert ce carnet de voyage en hiver 2020 et que je le relis quelques mois plus tard alors que le coronavirus issu de Wuhan , dans la Province de Hubei visitée par l’auteur, a provoqué en quelques mois une pandémie qui, pour être jugulée, impose tant de contraintes, notamment dans le domaine des repas, de la proximité et de l’hygiène ! Je n’ai jamais voyagé en Chine ; ma première lecture de l’album me laissait imaginer, dans les villes, des rues grouillantes de monde, des odeurs variées, des propositions attrayantes ou étonnantes pour celui qui cherche à se restaurer, la plupart du temps dans une proximité qu’il nous est devenu impératif d’éviter à moins… d’1,5m ! Faut-il pour autant classer ce « délicieux » album parmi les  témoignages d’un passé en suspension ? A voir…

Chantal Cession

Joanne Schwartz et Sydney Smith, D’ici, je vois la mer – Didier Jeunesse 2019

Située sur la Côte Atlantique, la Nouvelle Ecosse est une petite province canadienne dont le sous-sol est très riche : du fer, du zinc, du cuivre et surtout du charbon. C’est dire que les mineurs y sont nombreux. Les fils succèdent aux pères, mineurs de fond sous la mer, de génération en génération. C’est de ce pays-là où ont vécu l’auteure et l’illustrateur, Joanne Schwartz et Sydney Smith, que nous vient « D’ici, je vois la mer », un album publié chez Didier, l’année dernière.

Nous sommes dans les années cinquante, un garçon âgé d’une petite dizaine d’années raconte son quotidien entre jeux, songeries et menus services rendus à sa maman. Tout en regardant la beauté du paysage maritime et ses superbes variations de lumière, il pense à son papa qui, tout au fond dans la mine, creuse et défie le danger pour extraire le charbon. Le soir, dans son lit, s’il se souvient des belles journées d’été, il s’interroge sur un avenir qui semble tout tracé. A la concision du texte traduit musicalement par Michèle Moreau répondent des images qui explicitent le non-dit de la narration, renforcent les émotions, traduisent l’atmosphère tantôt légère, tantôt lourde de sous-entendus, comme dans cette double page où l’on constate qu’un éboulement vient de se produire, dans les profondeurs de la mine. Texte et images se fondent dans un rythme contrasté : d’une part, la clarté du jour, les reflets du soleil sur la mer, la poésie des choses simples et, d’autre part, le noir écrasant, menaçant des galeries souterraines où peinent les mineurs. Le format adopté permet de larges ouvertures sur l’étendue marine, sur les plissements charbonneux, il permet également de superbes découpages qui collent aux mouvements du récit. Qu’il suffise d’évoquer les six vignettes qui forment la séquence de la balançoire. On comprend que cet album a été couvert de prix : New York Times Best Illustrated Book, Boston Globe-Horn Book Honor Book, Bank Street College of Education Best Children’s Books of the Year… On se réjouit de le voir figurer dans la sélection 2021 du Prix Bernard Versele.

Michel Defourny

Anne Laval, Une belle journée – ed. du Rouergue 2020

Le vélo serait-il magique ?  Alors qu’autour d’elle, les adultes s’affligent tant les nouvelles diffusées par la radio sont désespérantes, alors que la mauvaise humeur se fait envahissante et que la journée s’annonce grise,  il suffit à Rosie au prénom prédestiné d’enfourcher son vélo pour que le paysage qu’elle traverse se pare de couleurs radieuses. Tandis qu’elle pédale, c’est un monde de sensations excitantes qui s’ouvre à elle : les herbes hautes fouettent ses mollets et le vent fait voler ses cheveux. Portée par son imagination, elle chasse le bison dans la montagne. Sur sa route, elle rencontre ses copains Max et Simon. Avec eux, place au jeu, place au rêve, place à l’aventure, place au rire, place au frisson et à la saveur unique d’une glace gratuite. Et si, lors du retour, la pluie se met à tomber, qu’à cela ne tienne, les trois super-héros chantent à tue-tête pour se réchauffer.

De retour à la maison, rien qu’à voir les trois lascars trempés, le papa de Rosie si grincheux ce matin-là leur prépara de bonnes crêpes : il avait retrouvé sa bonne humeur. La morale de l’histoire : mieux vaut ne pas écouter la radio. Par contre, rien de mieux qu’enfourcher son vélo et partir à l’aventure !

On a pris grand plaisir à découvrir Rosie à vélo, toute petite dans de vastes paysages presqu’abstraits. On a aimé la voir pédaler de face, la voir dévaler vertigineusement la colline, la voir faire des cabrioles. On a beaucoup aimé son vélo rouge : qu’il roule, qu’il passe de main en main, qu’il emporte deux enfants dans sa course ou qu’à l’arrêt, il soit appuyé contre un mur… Grand plaisir également de découvrir les maisons folles d’Anne Laval. Si Rosie, Max et Simon jouent à deviner qui y vit, les lecteurs pourraient, à leur tour, faire d’amusantes propositions.

Michel Defourny

Eléphant a une question, Leen van den Berg et Kaatje Vermeire – CotCotCot Editions 2018

Une fois l’an, le jour dit, ils font l’ascension de la colline pour se retrouver à son sommet tous ensemble et y échanger leurs expériences de vie. Qui sont-ils ? Toutes sortes de bêtes, quelques humains, des personnages de légendes… Se joindront à cette assemblée d’autres âmes et des éléments de la nature qui, bien qu’invisibles, apporteront une parole forte au conciliabule.

La voix du robuste Eléphant, dont la présence s’ancre dans l’intitulé de l’album comme dans son image de couverture, est la première à être confrontée à l’assemblée. Eléphant balbutie une question. Une et une seule question, et non des moindres, tel un pavé lancé dans la mare : « comment sait-on quand on est amoureux ? »…

Cette interpellation embarrassée déclenche une envolée de réactions… toutes poétiques, inspirées et tendres, variées aussi. Fourmi, impatiente et autoritaire, distribue avec froideur la parole aux intervenants. Et chacun de donner son avis. Le vagabond, l’explorateur, Blanche-Neige, l’acrobate, l’ours polaire, la Mamie, une fillette, le caillou, le pommier, la mer, les nuages, le soleil, le vent, les flocons de neige et les étoiles… témoignent tant de leur ressenti que de leur vécu, réponses tout en nuances, pleines de grâces et d’émerveillements.

Après ce partage d’impressions, Eléphant, comblé, retourne avec empressement dans la vallée, suivi par un cortège de couples d’individus et d’animaux – clin d’oeil imagé à l’arche de Noé –, animés par la joie de voir leur « héros du jour »… tombé amoureux. Restera, seule et grincheuse, Fourmi, la seule à ne pas avoir ouvert son coeur.

Eléphant a une question est tout autant un livre de philosophie qu’un livre d’art. Un album qui questionne l’amour et ses différentes formes avec une délicate poésie du verbe et de l’image. Les mots et les métaphores utilisés par Leen Van den Berg sont d’une douceur infinie et d’une intelligence désarmante ; les compositions graphiques de Kaatje Vermeire, qui reposent sur des procédés mixtes (superposition de dessin, peinture, gravure,…), s’imposent quant à elles par leur singularité, leur force symbolique, leur degré de mystère, leur profusion et subtilité de détails. L’auteure et l’illustratrice signent conjointement un récit initiatique qui procure une bouffée d’émotions, une oeuvre éblouissante.

Brigitte Van den Bossche

+++Chronique réalisée pour l’Association Belge pour la Littératie-section  francophone / ABLF > https://www.ablf.be +++

Le Train fantôme, Didier Levy et Pierre Vaquez – Sarbacane 2019

Le train passe et repasse dans les albums pour enfants de tous âges. Quelques-uns sont devenus des classiques : Un Train passe de Donald Crews, Sur la colline de Kota Taniuchi, En sortant de l’école de Jacques Prévert illustré par Jacqueline Duhême, Le Train jaune de Fred Roca, illustré par François Roca, Train fantôme d’Adrien Albert. S’ils emmènent parfois en des lieux inaccessibles qui font rêver, comme le Boréal Express de Chris Van Allsburg qui par-delà les montagnes atteint le pays du Père Noël, d’autres fois c’est une toute autre direction qu’ils prennent. Souvenons-nous de L’Etoile d’Erika de Ruth Vander Zee qu’illustra Roberto Innocenti, train de la mort qui dans ses wagons à bestiaux transportait les déportés juifs, futures victimes de camps de concentration nazis.

Le Train fantôme de Didier Lévy illustré par Pierre Vaquez est une histoire très sombre, même si, en fin de parcours, il se pourrait que la petite Lina ait empêché le suicide de son grand frère.

Tout a commencé par une dispute, une de plus sans doute, entre un grand adolescent et ses parents qui accumulent les reproches à son encontre. Ils voudraient que leur fils se conforme, s’habille comme tout le monde, se coiffe comme tout le monde ! Cette fois, c’en est trop pour lui. Jonas claque la porte et disparaît. On apprendra plus tard qu’il avait l’intention de rejoindre sa mamie décédée depuis des années, car elle seule le comprenait.

Devant l’absence inquiétante de son frère, Lina est partie à sa recherche. Elle emporte avec elle un paquet arrivé pour lui ce matin-là. Elle explore les lieux habituellement fréquentés par son aîné. Son errance la mène sur l’ancien champ de foire, à l’abandon depuis des décennies. Dominant sa peur, elle monte dans le Black Magical Express. Subitement le train fantôme se met en marche pour un voyage cauchemardesque. Il serpente entre les montagnes et s’enfonce toujours plus profondément dans un en-dessous oppressant.

De temps en temps, Lina aperçoit des spectres sur le bas-côté qui la saluent. Ou des squelettes de bisons qui broutent une herbe rare.

Lorsque le train s’immobilise enfin et que Lina sort de la gare, elle se trouve face à un large fleuve. Des spectres en barque défilent sous ses yeux. Elle aperçoit alors son frère au bord de l’eau, en partance peut-être pour l’autre rive. Elle l’interpelle. Il s’étonne : comment Lina l’a-t-elle retrouvé et qu’est-ce que ce paquet qu’elle lui apporte ? Un colis juste arrivé, attendu par Jonas depuis longtemps : des papillons qui le faisaient rêver et qui s’envolent lorsque la boîte a été ouverte. Et Lina de poser une question à Jonas : tu rentres à la maison avec moi ?

Il fallait un talent d’exception, un talent singulier pour traduire l’insupportable tension familiale et le désarroi de Lina dans la chambre de son frère. Pour restituer le bric-à-brac baroque de la fête foraine en décomposition. Pour faire ressentir l’épouvante provoquée par des monstres qui se lancent à votre poursuite. Pour entraîner le lecteur dans une descente infernale et qui paraît sans fin… jusqu’à la frontière de l’au-delà.

Pierre Vaquez a offert aux lecteurs des images expressionnistes qui rappellent le cinéma allemand des années 1920-30 et par-delà les films d’horreur. Le visage très rond de ses personnages, leur nez, la stylisation de leur chevelure rappellent la figure bien connue d’Olive Oyl (l’épouse de Popeye) que créa en 1919 le cartooniste Elzie Crisler Segar. Cette référence à la bande dessinée crée une distanciation suffisante qui « fictionnalise » davantage le récit. Pierre Vaquez excelle dans le traitement du noir et blanc, noirceur du drame en train de se dérouler, éclats de lumière et espoir d’un nouveau départ, grâce à la maîtrise d’une technique rare que l’on appelle « la manière noire ». L’artiste explique sa démarche en ces termes : « Chaque illustration a fait l’objet d’un croquis préparatoire pour être ensuite gravée sur cuivre, en utilisant la technique particulière de la manière noire, dont le rendu visuel est très caractéristique, puisqu’il s’agit de travailler en blanc sur noir plutôt que l’inverse. »

Ce n’est pas la première fois que les éditions Sarbacane font place dans leur catalogue à la fascination que la mort peut exercer sur les ados fragilisés par les ambiguïtés de la vie. On rappellera ici Tendre est la mort de Kinotoriko paru en 2009 dans lequel une jeune fille « lassée de tout » frappe à la porte de la mort…

Michel Defourny

Aux quatre coins du monde, Valentine Laffitte – ed. Versant Sud, 2020

Le monde est parcouru d’histoires. De nature animale, d’essence végétale ou propres à l’espèce humaine. Quelles qu’elles soient, d’où qu’elles viennent aussi, du Grand Nord comme des extrémités du Pôle Sud, ces histoires témoignent du souffle de vie et dessinent une sphère harmonieuse et authentique. Ça se passe depuis la nuit des temps : la mélodie du passé façonne le présent, qui régule l’avenir. Les différents règnes s’imbriquent, ils s’assemblent, formant une grande société –  la Terre – faite de transmissions et d’interactions. Mais…

Mais aujourd’hui, cette harmonie est devenue fragile. L’homme fait vaciller la terre, altère sa régénérescence, menace les histoires et leurs affinités. Avec de belles images, agencées de découpages, au moyen d’un verbe simple, l’auteure et illustratrice Valentine Laffitte rapporte les courts récits de quatre animaux, de leur histoire originelle à leur déliquescence. Récits qui lui ont été naturellement chantés par des oiseaux voyageurs. Une ourse polaire, une abeille, une tortue et un orang-outan révèlent chacun à leur manière leur mode et cadre de vie : ceux d’avant – paysages paisibles, environnements savoureux, milieux d’abondances, jungles verdoyantes – et ceux de maintenant – espaces déshydratés, ternis et déboisés.

Alors, s’interroge l’artiste, ne serait-ce pas le moment pour l’homme d‘écrire la suite de cette histoire, celle de tous les habitants des quatre coins du monde ? Tout être animé se doit de partager le même registre de vie, de s’oxygéner ensemble pour perpétuer des histoires complices. La fable de Valentine Laffitte, osons-le dire, procure une dense émotion ; elle se lit telle une poésie et se contemple avec tendresse ; elle encourage à la bienveillance ; elle favorise la détermination. Celle d’oeuvrer pour un monde bigarré, pluriel, mélangé, vivace – à l’image de ses collages apparents de multiples petits papiers aux formes abstraites et aux couleurs sémillantes.

Brigitte Van den Bossche

+++Chronique réalisée pour l’Association Belge pour la Littératie-section  francophone / ABLF > https://www.ablf.be +++

Le Petit Chaperon rouge, Beatrix Potter et Helen Oxenbury – Kaléidoscope 2019

En 1912, Beatrix Potter adapte Le Petit Chaperon rouge. A ma connaissance, son récit ne sera révélé au public que très tardivement, lorsque Leslie Linder publiera, en 1971, A history of the writings of Beatrix Potter : including unpublished work, chez l’éditeur historique de la créatrice de Pierre Lapin, Frederick Warne &CO.

En 1912, ses titres les plus célèbres sont parus, à commencer par Pierre Lapin en 1902, suivi, entre autres, par Le Tailleur de Gloucester en 1903, Jeannot Lapin en 1904, Madame Piquedru en1905, Jérémie pêche à la ligne en 1906, Sophie Canétang en 1908, La Famille Flopsaut en 1909… Sans doute est-ce pour se faire plaisir qu’elle s’adonne à la réécriture de Red Riding Hood, elle qui prétendait n’avoir jamais grandi ! 

La version du Petit Chaperon rouge de Beatrix Potter suit presque pas à pas celle de Charles Perrault qui se termine aussi cruellement qu’abruptement, à la différence de celle des frères Grimm tellement rassurante. Mais alors que Perrault réduit sa narration à l’enchaînement des faits, Beatrix Potter réserve une large place à la description du paysage. La campagne anglaise qu’elle connaît si bien l’inspire. D’un village à l’autre, de la maison de la maman au cottage de la grand-mère, le chemin serpente à travers les prés. Marguerites et pissenlits y fleurissent tandis que l’ombre des bouleaux joue avec le vent. La forêt est toute proche. Des fraises des bois prêtes à la cueillette luisent dans l’herbe, rouges comme des boules de houx. Et près de la cabane à outils de la mère-grand… en son jardinet… des pois et, bien sûr, des choux comme en cultivait Monsieur MacGregor.

« Dès que j’ai lu ce texte de Béatrix Potter, j’ai su que j’allais l’illustrer », écrit Helen Oxenbury, dans l’avant-propos qui ouvre l’album remarquablement traduit par Rose-Marie Vassallo, chez Kaléidoscope, en 2019. C’est que le monde champêtre anglais dans lequel baigne ce récit séduit tout autant Helen Oxenbury que Beatrix Potter. Ses dessins à l’aquarelle rendent à merveille la beauté des paysages évoqués dans le texte. Qu’il s’agisse des prés d’un vert tendre ou des champs parsemés de fleurs sauvages où rayonne souvent le rouge des coquelicots, qu’il s’agisse d’un chemin que longe une clôture ou une palissade ou encore d’un sentier isolé traversant un vaste espace ouvert sur l’horizon. Par-delà la poésie de la nature, Helen Oxenbury se plaît à traduire le bonheur de vivre en ces lieux où tout paraît harmonieux. On le perçoit dans la tendresse du geste maternel lorsque, dans la cuisine, elle confie le petit panier à sa fille. On le perçoit lorsque l’artiste met en scène les bûcherons au travail dont le chant retentit à travers le bois du voisinage. On le perçoit encore à la vue du cottage fleuri de la mère-grand.

Restait à camper les personnages. Le Chaperon rouge est ici une belle petite fille au visage avenant, elle semble avoir sept ou huit ans. Elle est suffisamment grande pour se promener seule entre prés et forêt. A cet âge encore naïf, l’on accorde sa confiance aux inconnus qui vous abordent ! Ses expressions éveillent la sympathie. En fillette sage, elle relève la tête pour que sa maman achève la confection de son chaperon. Elle ferme les yeux lorsque, accroupie, elle respire le parfum d’une fleur. Elle nous émeut lorsque l’inquiétude se lit sur son visage au moment où elle s’aperçoit que le soleil se couche. Elle nous fait frissonner lorsque, étonnée, elle interroge le loup qui prépare son « sale » coup.

Helen Oxenbury se montre fidèle aux habitudes de Beatrix Potter qui habillait ses animaux. Son loup porte des vêtements ; s’ils paraissent quelque peu usés, ils témoignent d’une certaine élégance. La première fois qu’il apparaît, derrière un portillon, «  famélique » selon l’expression de l’illustratrice, il semble affaibli par l’âge, mais à la page suivante, à la vue de la fillette, il se redresse tout en s’appuyant sur sa canne. Au fur et à mesure que progresse le récit, la fourberie de l’animal devient de plus en plus évidente. Après s’être étiré, il retrouve une vigueur qui culmine au moment où il se précipite sur la vieille dame. Enfin, c’est tout doucereux, en séducteur hypocrite, qu’il accueille l’enfant, la faisant asseoir à ses côtés avant le fameux échange de propos. « C’est pour mieux t’embrasser… pour mieux t’entendre… pour mieux te voir… mieux te manger, mon enfant ! »

Restait à imager la fin du conte : une phrase brève, sous la plume de Beatrix Potter, qui dit l’horreur en se taisant. « Et ainsi finit le Petit Chaperon rouge ». Derrière la froideur de ces mots qui concluent définitivement le récit, Helen Oxenbury décèle de l’humour. « J’ai trouvé qu’il y avait de l’humour quant à l’issue de l’histoire dans cette idée de la grand-mère et du Chaperon rouge avalés si rondement. » Aussi a-t-elle imaginé une image finale ouverte, une double page pleine de malice où perce une lueur d’espoir. On y voit trois bûcherons poursuivre le loup désormais débraillé tant son ventre est gonflé. Incapable de courir, il avance d’un pas résolu, mais sans doute sera-t-il vite rattrapé. Et alors … ! Peut-être sera-ce comme chez les frères Grimm ! On peut rêver.

Aux illustrations en couleurs, Helen Oxenbury a joint des croquis au crayon noir. Les uns focalisent l’attention sur l’un ou l’autre objet comme une bobine de fil, la canne du loup, son pantalon jeté par terre au moment où il enfile les vêtements de la grand-mère. D’autres complètent la narration : tandis que le loup se met à courir, le Chaperon Rouge traînaille, cueille des noisettes et s’applique à composer son bouquet. D’autres enfin élargissent visuellement la description textuelle ; ainsi en est-il du paysage qui montre le moulin et par-delà le village. La portée symbolique de l’un d’entre eux fait froid dans le dos. Lorsque la fillette s’est mise en route, en contre point de la grande image toute en couleurs douces, l’artiste a dessiné sur la page voisine une toile d’araignée : l’araignée s’avance vers sa victime prise au piège.

Dernière coquetterie d’Helen Oxenbury : les pages de garde de son album. Elles proposent une carte en laquelle se lit l’espace où l’histoire va se dérouler. Les lieux sont imagés, les protagonistes sont en place. Le conte peut commencer : « Il était une fois, dans un village, la plus adorable des petites filles… »

Michel Defourny

Lola sur le rivage, Teresa Arroyo Corcobado – Versant Sud 2019

Lola et ses parents doivent quitter une ville toute colorée pour gagner un petit village au bord de la mer, perdu dans un paysage sombre et tourmenté. La maman de Lola y est nommée factrice ; elle portera les lettres aux gens en se déplaçant en bateau.

Les premières impressions de Lola sont pesantes : tristesse d’avoir quitté la ville, peur de l’inconnu, indifférence des enfants de l’école… Mais c’est l’ennui surtout qui l’envahit car « jamais rien d’intéressant ne se passe ici », dans ce village perdu !

Dans ces moments-là, avec les jumelles offertes par son papa, Lola regarde la mer, elle l’observe, l’apprivoise et dialogue même avec elle, lui racontant ses secrets. Puis un jour, Lola se laisse gagner par l’envie de faire la tournée avec sa maman. C’est alors qu’elle découvre une mer mouvementée, un environnement varié et qu’animée par la curiosité, elle fait la connaissance de ses « voisins »,les habitants des îles environnantes ; elle les questionne sur leurs activités et revient chargée de petits cadeaux bien utiles dans ces contrées.

Pleines pages éclatantes de couleurs, tantôt vives, tantôt foncées ; alternance de dessins d’une précision presque géométrique et de masses colorées plutôt foncées pour la mer, la nuit, les montagnes, les campagnes… Cette dualité dans les techniques d’illustration crée une atmosphère en accord avec l’ambivalence des sentiments de Lola. Une histoire optimiste et réconfortante. 

Chantal Cession

Sioux, Soussou et Souzie, Anne Kellens – MeMo, 2019

Immersion dans un univers baroque, inclassable et raffiné à la fois. Sioux, Soussou et Souzie constitue un album littéralement « extra » ordinaire de la peintre et graveuse belge Anne Kellens, qui signe ici un opus visuel confinant à la rareté.  Trois souriceaux donnent leur nom à une œuvre éblouissante et énigmatique qui se laisse approcher en lenteur.

Ils s’aventurent dans la vie au fil des fêtes et des saisons, en découvrant mille et une facettes de l’existence, par beau temps, plein vent, grand gel ou sombres nuages. Un apprentissage qui s’opère pour eux à travers le jeu, la cabriole, la glisse, la cachette, le déguisement, la nage, la balade – à dos d’éléphant par exemple. Ils s’épanouissent ici dans le cadre intime du foyer familial propice à la lecture et aux jeux, là dans l’atmosphère du cirque où les acrobates se font applaudir… ou tout simplement au grand air – à la plage, en forêt, au jardin, au champ.

Ces moments d’échanges, teintés de grande complicité et de joyeuseté, les trois « S-ou » les partagent en côtoyant un monde hétéroclite, habité de figurines et de bestioles singulières, égayé de jouets et d’accessoires disparates. Certains d’entre eux renvoient à une imagerie d’un passé révolu, ils s’imposent comme les témoins d’une histoire dont la page vient à peine d’être tournée. Assurément universelle cette histoire… c’est si peu dire ! L’artiste mélange les genres et les styles, se joue des références culturelles, use de procédés techniques multiples. C’est une pièce de théâtre hybride qu’Anne Kellens met en scène, un spectacle foisonnant de mystère et d’incongruité. Récurrences de gravures, découpages et collages minutieux, origami, calligraphie, tapisserie, impressions textiles, transparents, motifs orientaux, héros de cartoons et du folklore… cet ensemble, qui s’organise et respire sur la surface blanche du papier, se donne telles une rêverie et une fable sur l’enfance, si déroutantes, si fragiles et si délicates.

Brigitte Van den Bossche

+++Chronique réalisée pour l’Association Belge pour la Littératie-section  francophone / ABLF > https://www.ablf.be +++

Entre deux infinis, Florence Pinaud et Jeanne Detallante – Actes Sud Junior, 2019

Mon regard sur cet album est celui de quelqu’un qui n’a aucune formation scientifique si bien que je ne prétends pas présenter une analyse de fonds de cet ouvrage. Mais je m’y suis plongée avec beaucoup de plaisir, d’intérêt et de satisfaction ; il suscite la réflexion, l’étonnement… et parfois le vertige.

L’infiniment grand et l’infiniment petit, sujets passionnants et complexes abordés ensemble dans un album pour enfants : un pari audacieux et réussi ! Les auteures se sont entourées, suivant les matières, de nombreux experts : professeurs d’universités, chercheurs au CNRS, prix Nobel de physique…Une telle caution était indispensable à cette démarche de vulgarisation particulière destinée au jeune âge.

Pour impliquer directement les jeunes lecteurs, les  auteures ont choisi comme point de vue celui  de l’enfant qui s’entend souvent dire « Tu es trop petite pour ceci, trop grande pour cela… » alors qu’eux-mêmes, adultes, sont minuscules à l’échelle de l’espace ou immenses à l’échelle des fourmis ! L’exposé est jalonné de paragraphes intitulés « Et moi dans tout ça ? », les auteures  résumant et  concrétisant en fin de chapitre  les concepts par des comparaisons de proportions appartenant à l’univers des enfants [« La comète de Halley fait 15 km de diamètre, elle serait trois fois plus haute que le Mont Blanc si elle se posait sur la Terre » ; « si notre système solaire avait la taille d’une ville, le Soleil serait aussi grand que moi , mais Jupiter ne serait pas plus large qu’un pamplemousse, la Terre ressemblerait à une cerise bleue » ; …]

L’exposé de la dimension cosmologique est structuré en partant du plus petit élément, les astéroïdes, au plus grand, l’univers . Dans la dimension nano, c’est l’inverse : on part du plus grand, la cellule, au plus petit, les particules élémentaires.

Les illustrations sont présentées tantôt sous forme de croquis, tantôt sous forme de dessins empreints d’humour ou de poésie.

L’introduction est une synthèse des deux sujets abordés en regard : infini grand, infiniment petit. On y revient volontiers après l’exploration de chacun des deux thèmes. On regrettera peut-être l’absence de table des matières , d’un glossaire et/ou d’un index.

Pour les enfants particulièrement intrigués par l’infiniment petit, on signalera le dossier de la revue Science et Vie junior n° 353 de février 2019 consacré aux « Exploits de l’infiniment petit – Comment les nanotechnologies révolutionnent le monde » !

Des publications qui  proposent si intelligemment à nos enfants de découvrir  le monde qui nous entoure sont de véritables « cadeaux » de la production éditoriale pour la jeunesse !

Chantal Cession.

Sissi, Sarah Cheveau – Albin Michel, 2019

C’est un petit format en bichromie.
Il y est question d’une petite princesse.
Elle s’appelle Sissi.
Evidemment elle scie.
Se multiplie par six.
Cherche par-ci, par-là des « -si »
Et trouve LE si.

Régal de jeux de mots, graphisme minimaliste, cet opus burlesque signé Sarah Cheveau nous emmène de manière joyeusement délirante dans le sillon de la mythique héroïne de la cour impériale austro-hongroise – cette princesse dont l’histoire cinématographiée avec romantisme ravit encore petits et grands.

La Sissi de Sarah Cheveau, elle, n’est pas campée dans une opulence de décors, elle n’a rien de sentimental ni de fougueux . Elle ne s’ancre pas dans une sucrerie de conte de fée. S’affichant dans une robe fastueuse, dévoilant un décolleté affriolant et flanquée d’un auguste diadème – suprême témoignage de souveraineté –, la Sissi de Sarah Cheveau arbore les attributs normatifs d’une  princesse taillée sur mesure. Par contre, ce qui est peu commun, osons dire franchement corsé, c’est la Sissi se pavanant avec… une scie. La mixture ‘outil tranchant’ – ‘féminine éminence’ rend la scène surréaliste, d’autant que l’artiste confère à sa Sissi la fière allure, la dégaine déterminée et l’air impassible. A tout le moins, la parade se fait inquiétante et glaçante – féroce même dès lors que la Sissi est démultipliée en six, toutes en quête de banales ou surprenantes choses en ci-/si-/sy-.

Récit abracadabrant, chute absurde qui voit Sissi amusée, tonalité truculente, insolite imagier de « si » en somme, ce petit album à l’iconographie épurée de Sarah Cheveau s’impose par sa désopilance.

Brigitte Van den Bossche

 

Se jeter à l’eau, Geneviève Casterman – Esperluète, 2018

Construit sur le mode du livre accordéon – que son auteure, l’artiste Geneviève Casterman, a antérieurement exploité dans trois oeuvres publiées chez Esperluète –, Se jeter à l’eau se dévoile en douceur, nourri d’une harmonieuse imagerie ondulatoire et d’une poésie délicieusement existentielle.

Immersion dans un univers aquatique, celui d’une piscine publique, cadre de l’Histoire humaine. Le tableau, panoramique, est réaliste ; l’horizontalité est sa ligne de force ; les formes courbes s’enchaînent ; les teintes claires font parade. La scène est habitée : mille et une petites choses s’y déroulent, une foule d’individus s’y côtoient, toutes sortes d’histoires s’y racontent, une suite de gestuelles s’y déploient… C’est tout un monde qui anime le bassin d’eau et ses bords ; une micro société en somme qui expérimente audace comme badinerie. Composée de bébés et mamans, fillettes et garçonnets, vieillards et consorts, familles et solitaires, coquettes et oisifs, joueurs et sportifs, passives et songeurs, lectrices et causeurs, amateurs et athlètes, mélancoliques et exubérants, cette école de la vie voit certains patauger, d’autres rêvasser, d’autres encore se précipiter… Et l’artiste de  ponctuer la scène de réflexions concrètes ou impressions personnelles relatives à l’eau, le fluide, la mer, la vague, la larme, la nage, l’immersion de la tête et du corps.

Se jeter à l’eau est une ode à la vie, à ses méandres, ses profondeurs, ses paliers, ses plaisirs, ses épreuves. Se jeter à l’eau, c’est comme naître, se propulser, s’épanouir, grandir. C’est apprendre, découvrir, partager, se propager. C’est se confronter, affronter, risquer… et résister. Se jeter à l’eau, c’est tout cela à la fois, et bien au-delà encore, qui esquisse la grande aventure de la vie.

Brigitte Van den Bossche

 

Bienvenue dans ma maison d’édition, Sophie Strady & Didier Cornille [maquette Katie Fechtmann] – Hélium 2019

Dix ans déjà qu’Hélium nous étonne et nous ravit. Pour fêter ce bel anniversaire, Hélium vous invite dans sa maison d’édition. Ouvrez et déployez l’enveloppe surprise qui vous est adressée. Découvrez qu’un livre, c’est toute une histoire ! Et devenez vous-même auteur(e) d’album pour enfants.

Pour vous expliquer comment ça marche, Sophie Strady et Didier Cornille se sont donnés la main. Un vrai duo ! En dix petits albums, quelquefois techniques et schématiques, parfois philologiques et même encyclopédiques, drôles le plus souvent, ils vous racontent tout, depuis le début jusqu’à la fin. Dans ce cas-ci, un auteur se présente chez l’éditrice, un projet à la main. Sachez qu’ensuite nombreux seront les acteurs qui se relaieront pour concrétiser l’album dans lequel mots et images feront bon ménage. Au départ, le papier sera choisi, les couleurs soigneusement contrôlées, tandis qu’avant l’impression, un œil expert chassera impitoyablement les fautes en tous genres tapies dans l’ombre. Sachez que rien ne sera improvisé, ni la typographie ni la mise en page ni le titre. Pour aider à l’écriture des histoires, les auteurs rappellent quelques contes qui pourraient vous inspirer et ils dressent une liste d’héroïnes et de héros, vedettes de la littérature de jeunesse…

C’est un véritable défi qu’a relevé Didier Cornille qui illustre avec humour chacun des dix titres, de même que le support où les ranger. Quelques traits minimalistes légèrement géométrisés, quelquefois colorés, lui suffisent pour raconter, expliquer, suggérer, amuser. Et lorsque nous parcourons les treize étapes de la réalisation d’un album, finalisées lors de la séance de dédicace en librairie, nous nous souvenons que Didier Cornille avait bien connu Ettore Sottsass auquel il fait un clin d’œil.

Michel Defourny

La brodeuse d’histoires, Martina Aranda – CotCotCot Editions  2019

Martina Aranda semble manipuler les mots, les crayons, les aiguilles et le fil à broder avec la même aisance, le même talent et le même bonheur.

Si l’on commence par feuilleter simplement l’album, on repère quelques éléments récurrents de l’histoire à découvrir : des livres, des matières textiles, des couvertures, ainsi que des motifs, qu’ils soient peints au mur, incrustés dans le sol, dessinés sur les parasols de papier, gravés sur des dés à coudre, brodés sur tissu, tricotés sur un pull… On est touché par une sensation complexe de légèreté et de gravité, de mystère aussi car le visage de la brodeuse d’histoires n’apparaît jamais, les rideaux dissimulent les intérieurs…

La narratrice privilégie – jusqu’à la dernière image – une illustration simplement suggestive, mettant en évidence quelque détail choisi ou une partie de silhouette. Si le trait noir est largement dominant, le bleu est utilisé parcimonieusement comme un point de repère qui fait sens dans le récit au même titre d’ailleurs que l’unique tache de couleur orange !

Mila vient d’emménager avec ses parents dans un immeuble ; dès le premier jour,  elle y fait la connaissance de Lucia qui l’accueille en lui racontant d’emblée la vie des artistes qui habitaient autrefois le quartier… « Lucia brodait les histoires par cœur, sans perdre le fil… » Et cela fait rêver Mila ! De rencontre en apprivoisement naît une amitié discrète, respectueuse, teintée de la fragilité grandissante de Lucia.

Un récit sobre et profond qui résonne avec une intense justesse.

Chantal Cession.

Au lit dans 10 minutes, Peggy Rathmann – l’école des loisirs, 2019

Quelle excellente initiative de l’école des loisirs que la réédition en tout carton de ce délicieux album plein de vie et d’humour !

D’un format confortable sans être encombrant, c’est en toute autonomie que les petits vont pouvoir se plonger dans l’observation passionnante de ces innombrables hamsters qui envahissent progressivement les pages à l’heure d’aller dormir.

Dès l’ouverture de l’album, l’imaginaire surgit dans une maison des plus conventionnelles où le père lit son journal confortablement installé dans un fauteuil douillet, chaussé de ses pantoufles à carreaux rouges et blancs, lunettes sur le bout du nez, tasse de café (ou de thé ?) à portée de main, photos de famille sur le guéridon ; sans lever les yeux, il annonce « Au lit dans 10 minutes ». L’éclairage intérieur contraste avec la lumière du soir qu’un petit enfant scrute par une large baie vitrée du living tandis qu’à ses côtés son hamster préféré annonce dans son porte-voix « Les voilà ! »… Mais qui ?

On tourne la page, l’enfant a ouvert la porte d’entrée. Arrive une famille de hamsters en balade, père, mère et huit enfants vêtus chacun d’un tee-shirt au dos duquel figure un numéro. Ils sont alors invités à entrer et à monter en voiture… Mais il ne reste que 9 minutes pour arriver à destination ! Au fur et à mesure que la voix sentencieuse du papa égrène les minutes restantes, arrivent encore d’autres hamsters par convois entiers. Facétieux et remuants, chacun cherche une petite place dans la chambre de l’enfant pour écouter celui-ci raconter … « Au lit dans dix minutes ».

Mise en abîme, histoires dans l’histoire, comptage croissant et décroissant, gags de situation, effet de tension créé par le parallèle entre la diminution des minutes et l’augmentation du nombre de hamsters et de gags qui envahissent les pages, tout incite à une observation minutieuse et réjouissante qui risque de prendre… plus de 10 minutes ! De lectures en relectures, les petits découvriront encore et encore des indices, des détails, des surprises qu’ils prendront plaisir à raconter eux-mêmes.

Ce livre, traduit de l’anglais, était paru à l’école des loisirs en 1999 sous forme d’album. Cette nouvelle présentation, bien solide, résistera mieux à l’enthousiasme et au besoin d’indépendance des petits.

Chantal Cession

La Lanterne de Tonton, WANG Yage et ZHU Chengliang – ed. HongFei, 2019

Dans mon petit livre  « De quelques albums qui ont aidé les enfants à découvrir le monde et à réfléchir » paru à L’école des loisirs en 2013, j’avais réservé un chapitre aux fêtes qui structurent l’année, resserrent les liens familiaux et surtout embellissent un quotidien parfois monotone. Enfant, on les attend avec impatience, on les vit avec intensité, et plus tard, devenu grand, on s’en souvient avec nostalgie. Dans cet ouvrage, j’avais retenu quelques titres emblématiques qui évoquent des  fêtes marquantes d’ici ou là. Ainsi, dans Une Cloche pour Ursli, Selina Chönz et Alois Carigiet  racontent comment, dans l’Engadine, les garçons chassent l’hiver à grands coups de cloches. Ce vacarme lui fait si peur qu’il cède la place au printemps. Avec Nine days to Christmas, a story of Mexico de Marie Hall Ets et Aurora Labastida, le lecteur prend part au rituel complet de la célébration de la Nativité qui s’achève au moment où la « pinata » est brisée et répand son flot de friandises pour la plus grande joie des petits.

A ma sélection d’alors, j’ajouterais volontiers aujourd’hui La Lanterne de Tonton de WANG Yage et ZHU Chengliang.

Où que vous vous baladiez en Chine, non seulement dans les quartiers anciens, historiques ou touristiques, mais également dans les endroits les plus reculés, vous serez impressionné(e) par la multitude de lanternes rouges accrochées aux murs des maisons, alignées le long des rues, des ruelles et des canaux.

Par-delà, les lanternes sont associées à un moment festif spécialement réservé aux enfants.  La coutume veut qu’au troisième jour de l’année, les oncles maternels offrent à leurs neveux et nièces des luminaires de papier. Décorés de nœuds rouges, leurs formes sont  variées, de la pastèque à la fleur de lotus, tandis que d’autres sont pliés en accordéon de toutes les couleurs… Dans l’album de WANG Yage et ZHU Chengliang publié par les éditions HongFei, Zaodi, une fillette munie de son cadeau, rejoint ses amies, à la tombée du jour. L’excitation est d’autant plus grande que le village est recouvert de neige. Ensemble, les petites copines bien emmitouflées affrontent le froid glacial et le vent dont le souffle fait vaciller la flamme des lampions ; il éteint même celle de Zaodi, immédiatement rallumée avec un bout de bougie. L’arrivée soudaine des garçons sème la pagaille et provoque des chutes mais très vite le rire l’emporte. Au moment d’aller se coucher, les filles se promettent de se retrouver dès le lendemain matin. Lorsqu’arrive le quinzième jour, la fête se termine. Les pétards éclaboussent le ciel… Vite, une dernière ronde… Et la coutume veut que l’on enflamme alors les lanternes, en faisant un vœu pour les tontons. Ne restent dès lors que des petits tas de cendre. Heureusement, Zaodi sait que le nouvel an reviendra… et son tonton aussi !

Les illustrations de ZHU Chengliang sont joyeuses comme les fillettes dont les vêtements  colorés sont aussi lumineux que leurs lanternes. Pour traduire la magie de ces nuits enchantées, l’artiste a opté pour un style bon enfant en parfaite adéquation avec le récit de WANG Yage.

Michel Defourny

La Femme du Potier, Kuro Jiki – ed. HongFei, 2019

Nul n’égalait Ahmad Reza dans l’art de la poterie. Héritier des techniques ancestrales qui lui avaient été transmises par un « trésor national vivant », il semblait insurpassable. Ses oeuvres étaient recherchées par les collectionneurs les plus exigeants. Effacée et dévouée, son épouse le servait humblement. Même si tous deux s’aimaient, elle ne pouvait pénétrer dans l’atelier du maître. Toutefois, par la fenêtre du jardin, par la porte entr’ouverte, elle l’observait à son insu. Un jour, profitant de son absence, elle osa transgresser l’interdit. Son cœur s’emballa, elle s’empara d’un pain de glaise et façonna un pot à mains nues. Depuis lors, elle s’entraînait, sans outil, dans le plus grand secret, bien à l’abri, au fond du jardin. Aux règles apprises, elle substitua les irrégularités, la disharmonie, la dissymétrie. Lorsqu’il découvrit la passion cachée de sa femme, le maître éprouva une grande gêne devant tant d’imperfection, alors que le marchand d’art qui l’accompagnait se taisait et regardait. Ahmad Reza ignorait ce que le futur lui réservait. Désormais, c’est l’art de son épouse qui serait apprécié. Même si elle prétendait qu’elle devait tout à son mari, c’est en elle qu’elle avait puisé son énergie créatrice.

La fable racontée par Thierry Dedieu qui, depuis 2016, s’adonne à la céramique sous le nom de Kuro Jiki, serait inspirée de faits réels.  Elle invite à réfléchir à notre attitude par rapport aux créations féminines. A la domination masculine. Pourquoi le mari est-il félicité pour les oeuvres réalisées par sa femme ? Comment est-il possible qu’elle-même prétende que ses créations lui doivent tout ?

L’album est également une célébration de l’art exercé en cachette par des gens sans formation, en quelque sorte des exclus qui transgressent les règles et inventent des formes singulières.

Les images de Thierry Dedieu frappent par leur puissance et leur brutalité : rigidité des corps, dureté des visages, intensité des regards, déformation des mains. Contraste entre le noir et le blanc sur des fonds de page dont les couleurs sont liées aux états d’âme du potier, tout en connotant les états de la matière, du jaune de l’argile crue au rouge-brun d’après cuisson.

Michel Defourny

Les albums pour enfants de Pierre Le-Tan

Pierre Le-Tan vient de nous quitter. La presse unanime a célébré son art. Son style n’était à nul autre pareil. Qu’il s’agisse d’une couverture pour The New Yorker, d’une publicité pour les produits de beauté Orlane, d’une illustration pour Poupée Blonde de Patrick Modiano, d’un portrait d’Yves Saint Laurent et Pierre Berger, d’une scène de rue à Shanghaï, d’un hommage au peintre vietnamien Lê Phô, son père, du logo pour la firme de sa fille Olympia, de dessins dans un livre pour enfant… sa technique n’a jamais varié : des hachures à l’encre de Chine souvent rehaussées à l’aquarelle. Son travail sur la lumière était remarquable. Son élégance colorée d’un parfum nostalgique était légendaire. De même que sa collection d’objets d’art, véritable cabinet de merveilles.

Je voudrais rappeler ici que parmi ses créations foisonnantes, il avait  à plusieurs reprises manifesté de l’intérêt pour le livre de jeunesse proposant chez Gallimard, en 1993, Cléo prépare Noël, des dessins magiques un peu british que commentait son écriture raffinée. Cet album avait été précédé en 1986 par Les Contraires, dans la collection « Hibou Caribou » chez Hatier. Il maîtrisait l’art de la double page. Deux vignettes carrées se répondaient, dans un album au format carré et Pierre Le-Tan tirait un étonnant parti du format adopté, carrés dans le carré avec de larges encadrements blancs et, en grands caractères, le mot correspondant à l’image. Il avait également publié deux titres dans l’excellente collection « Gobelune » dirigée par Colline-Faure Poirée et Hans Troxler chez Hachette : Voyage au Pôle Nord en 1980, et Voyage avec la sirène en 1981. Robert Delpire en avait exposé les originaux dans sa galerie, au pied de l’église Saint-Germain-des-Prés à Paris. Deux histoires merveilleuses : une escapade dans le Grand Nord avec Alexis accompagné de son ours polaire en peluche… une plongée sous la mer avec Olympia… Etaient-ce des rêves ? se demandait-on. Mais alors que faire de ces troublants indices qui semblaient authentifier ces aventures : la présence du canard gonflable d’Olympia sur l’île qui faisait  face à la plage et d’où venait ce beau coquillage arraché aux fonds sous-marins. Pourquoi, à son réveil, Alexis avait-il le nez tout rouge et l’air frigorifié ?

Michel Defourny

Marine Schneider, Hiro, hiver et marshmallows – Versant Sud, 2018

Hiro est une ourse atypique : contrairement à ses frérots, elle n’aime pas hiberner. Ça l’ennuie, ça l’agace même, elle ne trouve pas le sommeil et ressent de l’appétit pour toute chose – le ventre est creux certes, mais la tête aussi est curieuse ! Malgré la mise en garde de ses parents, Hiro est déterminée à découvrir l’hiver, ses longues nuits et l’air froid. Car pour Hiro, l’hiver est jusqu’alors  énigme et inconnu. C’est en toute discrétion qu’elle quitte la grotte familiale, équipée d’un petit pot de miel, d’une peluche (tous deux en forme d’ourson évidemment), d’un carnet nominatif et de quelques crayons – preuve, s’il en est, de son souci de garder trace en verbe et en image de son odyssée hivernale.

Dehors, la brise glaciale et les flocons de neige se dévoilent à elle et la charment aussitôt. L’aventure se profile en douceur, l’exploration est graduelle:  silencieuse et émerveillée d’abord ; prudente et intrigante ensuite ; surprenante et embarrassante enfin… à la suite d’un incident provoqué  par l’ursidé voyageuse. Attirée par une odeur mielleuse, « celle, sucrée et fondante, de marshmallows grillés », Hiro déboule dans une clairière illuminée par des lampions et un feu qui crépite. Le surgissement soudain d’Hiro y fige fillettes et garçonnets qui festoient et savourent des brochettes de guimauves. La petite compagnie fuit la bête sur le champ, la laissant déconcertée, chagrinée, profondément seule…

C’est à ce moment que s’avance timidement le jeune Emile, moins apeuré semblerait-il que les autres convives : il s’autoproclame le « pro des marshmallows » alors que l’ourse le croit tout simplement « Hiver ». Naît alors une délicate histoire d’amitié, de connivence et de bienveillance. Une histoire harmonieuse, tendre et attachante qui lie bête et humain.

La jeune autrice-illustratrice belge Marine Schneider nous livre ici un récit poétique et raffiné : une ode à la nature, à la fraternité, au partage entre les êtres, à l’apprentissage mutuel. Les images, sombrement colorées, lumineuses ou épurées, dépeignent avec beaucoup de sensibilité une atmosphère joviale, nordique, aérienne.

Brigitte Van den Bossche

Au coeur de la montagne, Sarah Masson et Michel Squarci – CFC éditions, 2018

Au coeur de la montagne est un récit initiatique qui raconte le vécu d’une jeune fille, Nella, en proie au décès imminent de sa Nonna, sa chère grand-mère. L’adolescente chemine, depuis la vallée où elle vit jusqu’au village montagnard et isolé qui a bercé son enfance et qui voit maintenant s’éteindre petit à petit l’une de ses âmes fortes. Des rencontres avec des personnes liées à un passé empreint de mystère, des témoignages confinant à l’étrange, des découvertes parfois déconcertantes mettent en lumière des bribes de sa vie antérieure. Le parcours qu’entreprend Nella permet peu à peu de dessiner les contours de son existence – aidée qu’elle est par Celestino le chasseur, Barbagallo le guérisseur, Giuseppino l’ami d’enfance,… – et d’éclaircir ce qui était tu ou inexpliqué jusqu’alors. Son futur sera libéré du secret et de l’insondable.

L’histoire que narrent Sarah Masson et Michel Squarci s’apparente à un conte, rythmé par des rencontres énigmatiques, le surgissement de personnages peut-être imaginaires ou appartenant au passé de la fillette, des apparitions spectrales, des moments aventureux, des expériences d’apprentissage, des épreuves délicates. Tout le récit est de surcroît ancré dans une nature sauvage, baignée de neige, de nuit étoilée, de torrent et de rivière, de forêt obscure, de grotte cachée…

Entre album et bande dessinée, Au coeur de la montagne est un opus hors normes à plus d’un titre. Il est saisissant de beauté graphique, il foisonne de compositions picturales denses, il dévoile un univers imagé singulier et personnel. Ovni graphique donc, qui nécessite une lecture attentive et patiente tant les illustrations sont sibyllines et subtilement chargées, l’oeuvre de Sarah Masson et Michel Squarci regorge de sens et de symbolique, elle est profondément métaphorique, abordant le rapport à l’autre, la mémoire et le deuil.

Brigitte Van den Bossche

 

La Famille Dodo, M.B. Goffstein – Didier Jeunesse, collection Cligne-Cligne, 2019

C’est une histoire à dormir debout. On y bâille : Ah-ah-ah-aaaaaaaah ! On s’y étire : Eh-eh-eh-eeeeeeeeh ! On y mange des gâteaux et l’on y boit du chocolat chaud, en bonnet de nuit et robe de chambre. Et tandis que la maman chante une berceuse à ses enfants et que le papa se met à ronfler gentiment, les petits se couchent et s’endorment doucement, comme le fait la lune sur un nuage gris, comme le fait l’oiseau au chaud dans son nid. En voyant les paupières lourdes de la famille Dodo qui sourit aux anges, une soudaine fatigue ne manquera pas d’emporter les jeunes lecteurs au pays du sommeil. Cet album intemporel, publié pour la première fois en 1966, est enfin traduit en français chez Didier Jeunesse dans la collection Cligne-cligne qui nous a fait découvrir des merveilles de la littérature de jeunesse, méconnues du public francophone.

Lou et l’agneau, M.B. Goffstein – Didier Jeunesse, collection Cligne-Cligne, 2019

Lou a un agneau qu’elle aime beaucoup. Entre Lou et l’agneau, grande est la complicité. Lou veille sur son agneau. Elle voudrait lui apprendre à chanter, lui apprendre à lire… Et l’agneau fait ce qu’il peut pour plaire à son amie. Si l’histoire ne raconte presque rien, si le dessin se réduit à quelques traits, tout est dit. Seule compte la tendresse : bêêê, bêêê, bêêê… Les petits ne s’y trompent pas, ils réclament qu’on leur lise et relise ce petit chef d’oeuvre de Marilyn Brooke Goffstein paru au Canada, en 1967. Et les grands de se laisser gagner par une émotion partagée.

Michel Defourny

Le Feuilleton d’Artémis. La Mythologie grecque en cent épisodes, Murielle Szac, ill. Olivia Sautreuil – Bayard Jeunesse, 2019

L’art du feuilleton au service de la Mythologie grecque.
La Mythologie grecque pour nous interroger sur le monde d’aujourd’hui.

Amateurs de longues histoires et de rebondissements, vous serez comblés ! Trois cents pages de grand format vous tiendront en haleine ! Murielle Szac qui maîtrise à la perfection l’art du feuilleton est de retour. Pour la quatrième fois, elle vous entraîne dans le dédale de la Mythologie grecque. Pour vous guider, l’auteure a découpé la narration en brefs chapitres. Chacun d’eux porte un long titre explicite qui révèle son contenu, tandis que le suivant s’ouvre par le rappel de ce qui vient de vous être rapporté et se termine par une question qui relance l’intérêt. Le procédé vous empêchera de vous égarer parmi les « immortels » et leurs partenaires qui se montrent capricieux, colériques, jaloux, impétueux, et souvent dangereusement amoureux. Derrière le foisonnement des faits et par-delà le comportement des héros, vous prendrez conscience de l’étonnant éclairage qu’apportent ces histoires fabuleuses sur notre monde contemporain.

Après Hermès, Thésée et Ulysse, Murielle Szac a choisi Artémis comme star de son dernier livre. La fille de Leto et de Zeus, sœur jumelle d’Apollon, protectrice des naissances et formatrice des adolescents est une déesse revendicatrice. Elle s’oppose à la vie de soumission réservée aux femmes dans un monde façonné par le pouvoir des hommes auxquels elle refuse d’accorder sa confiance. Ses colères sont légendaires. Eprise de liberté, elle a opté pour la virginité et le monde sauvage est son domaine de prédilection. Mais, ainsi que Serge Boimare l’écrit dans l’avant-propos de l’ouvrage, au fil des épisodes, le lecteur rencontre des femmes bien différentes d’Artémis, comme Hélène la séductrice ou la douce Hestia, divinité du foyer et du feu sacré. Comme quoi, « la féminité n’est pas représentée par un seul et unique modèle ».

Grâce à la limpidité de son écriture, proche de l’oralité, grâce au vocabulaire résolument contemporain, quelquefois familier, qu’elle adopte, Murielle Szac abolit la distance entre le lecteur et ces êtres étranges tellement éloignés de nous que sont les héros mythologiques. On ne sera pas surpris si, dans les dialogues, Artémis interpelle Leto en l’appelant « maman» et si quelquefois le récit nous met en face de « papa Zeus ». Ce qui n’empêche pas l’auteure d’adopter par moments un ton soutenu, épique ou poétique lorsque la narration l’exige.

Ajoutons pour terminer que « le feuilleton » est accompagné d’illustrations graphiques que l’on doit au talent d’Olivia Sautreuil.

Michel Defourny

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle, Rohan O’Grady – Monsieur Toussaint Louverture, 2019

Deux enfants turbulents, parfois insupportables, d’une dizaine d’années !  Ils sont en vacances dans une île au large de la Colombie britannique, peuplée de gens âgés. Le garçon, orphelin, héritier d’une immense fortune, vit sous la coupe de son oncle, individu manipulateur et dangereux, sous des apparences de gentleman. La fillette, jamais à court d’idées, soutient le projet de son compagnon de jeu : se débarrasser de ce tuteur sadique qui pratique l’hypnose, avant que lui-même ne piège son neveu. Un sergent, ancien prisonnier de guerre, au service de la loi, amoureux éperdu de l’épouse du révérend Rice-Hope qui officie dans l’île voisine. Un pauvre innocent inoffensif. Un couple charmant, les Brooks, qui se sont épris de Barnaby . Celui-ci ne serait-il pas la réincarnation de leur fils défunt ? Et pour couronner le tout, un couguar assoiffé de sang dont les enfants se sont pris d’affection alors que les villageois inquiets le pourchassent.
Dans ce récit publié en 1963 par une auteure canadienne, redécouvert par les éditions Monsieur Toussaint Louverture (collection Monsieur Toussaint Laventure), le lecteur est confronté à des situations à la Dickens, à des ressorts narratifs inspirés par les romans gothiques, à des rebondissements surprenants où s’entrecroisent inquiétude et humour. Un suspens dont témoigne le dessin de couverture réalisé par Edward Gorey.

Michel Defourny.

Je n’ai jamais imaginé être un réfugié – La Croix Rouge de Belgique, en collaboration avec l’Ecole Supérieure des Arts de la Ville de Liège et Page 1, 2016

Je me souviens de cette matinée de rencontre aux ATI avec des étudiants de l’Académie des Beaux-Arts de Liège et leur enseignante Virginie Pfeiffer, venus consulter les ressources du fonds documentaire de Michel Defourny en vue de la réalisation d’un travail collectif d’illustration. Il s’agissait de trouver idées et techniques pour faire échos en images aux récits de quelques résidents du centre de la Croix-Rouge d’Ans, demandeurs d’asile en Belgique. J’étais loin d’imaginer que quelques années plus tard, le souvenir de ces étudiants curieux et motivés par leur projet serait ravivé par ce bel album aboutissant sur mon bureau…

Différentes collaborations ont permis de réaliser ce projet et lui donner une portée qui dépasse l’idée de départ et en font une véritable expérience de vie à différents niveaux.

Le dialogue des étudiants avec les intervenants sociaux et les résidents du centre sur leurs souvenirs, leurs parcours d’exil, les conditions d’accueil et leurs vies ici ont été la base d’une grande narration dont chaque étudiant a illustré un passage différent. Leur volonté de s’accorder sur leurs langages graphiques offre un livre cohérent et diversifié tout à la fois. Luc Baba, avec délicatesse, sobriété et générosité, a prêté sa plume à la réécriture des témoignages de Moussa, Meron, Bachar, Jamal, Valeria et Walid. Et Virginie Pfeiffer a illustré la couverture : sur fond noir, l’envol d’une multitude d’oiseaux aux couleurs différentes apporte une note de sérénité et d’espoir au contexte grave annoncé dans le titre. Des renseignements pour en « savoir plus » sur la thématique de l’asile et de la migration ou pour en « faire plus » complètent l’ouvrage.

Ce livre suscite de profondes émotions, tant par la lecture des témoignages que par les illustrations qui en prennent le relai ; celles-ci se succèdent dans une diversité parfois déconcertante : crayons de couleurs, pastel noir gras, aquarelles légères, encre de chine, style suggestif ou précis, vignettes ou pleines pages… Mais c’est sans aucun doute la sensation d’un profond respect pour la parole des réfugiés qui harmonise la présentation de ces divers intervenants.

Chantal Cession.

La Chenille qui fait des trous, Eric Carle – Mijade (depuis 1995)

Quelques livres phares ont marqué l’histoire de la littérature de jeunesse. Ils brillent par-delà le temps qui n’a pas de prise sur eux. Publié il y a cinquante ans, l’album d’Eric Carle, La Chenille qui fait des trous, séduit autant les lecteurs d’aujourd’hui que ceux qui l’ont découvert, lors de sa parution en 1969. Son succès s’explique par une remarquable adéquation entre, d’une part, une comptine numérique d’une simplicité désarmante qui s’appuie sur un phénomène naturel à peine croyable, la métamorphose d’une chenille en papillon, et, d’autre part, la création d’un objet qui tire parti des éléments constitutifs d’un album. Eric Carle a opté pour un format à l’italienne correspondant à la forme allongée de la chenille et à l’espace à parcourir orienté vers la droite. Les pages sont découpées verticalement. D’abord étroites, leurs dimensions croît en fonction de la quantité de nourriture absorbée par la star du récit. Comme Bruno Munari, avant lui, Eric Carle a tiré parti du support papier. Il l’a perforé de trous, rendant palpables les ravages de l’affamée. Enfin, ses illustrations superbement colorées, ses collages à l’allure naïve, ses superpositions de papier de soie préalablement peints à l’acrylique confèrent une dimension artistique à l’ensemble.

Grande est l’efficacité de la narration linéaire et du rythme des répétitions, du petit œuf à l’apparition de la chenille dont l’appétit semble insatiable, jusqu’au moment où, satisfaite et devenue énorme au point d’envahir tout l’espace disponible, elle s’enferme dans son cocon. Surprise ! Au terme de deux semaines, la chenille est devenue un superbe papillon aux couleurs flamboyantes. Si fidélité à la réalité il y a – la croissance de la chenille, sa voracité et sa mutation en papillon -, Eric Carle s’en éloigne dans sa systématisation poétique et arithmétique, de même que dans le choix des aliments. Née dans la lumière d’un dimanche matin, la bestiole croque, chaque jour de la semaine, des fruits différents dont le nombre augmente à chaque page tournée : le lundi, une pomme, le mardi, deux poires, le mercredi, trois prunes, le jeudi, quatre fraises, et le vendredi, cinq oranges. Le samedi, rupture totale dans son alimentation ! Elle se livre à une véritable orgie burlesque et pantagruélique en avalant coup sur coup morceau de gâteau, cornet de glace, cornichon, bout de gruyère, saucisson, sucette, portion de tarte aux cerises, brioche et tranche de pastèque. De quoi la rendre malade. Le lendemain matin, elle se contente de dévorer une dernière feuille plus conforme à sa nature.

On est émerveillé par l’intelligence de la construction de l’album et par sa beauté. La pâleur de la lune ensommeillée s’oppose à l’éveil éclatant d’un soleil qui sourit, point de départ d’une étonnante aventure. L’alignement des aliments placés en milieu de page permet de les compter aisément, de visualiser leur succession et d’appréhender la progression régulière des quantités avalées. Le changement d’échelle des dix gourmandises sucrées et salées du samedi renforce leur attrait et suscite chez le jeune lecteur l’envie de goûter à pareils délices. On appréciera enfin le traitement réservé à la chenille elle-même. Minuscule à sa sortie de l’oeuf, presque perdue sur la page, elle rampe en contractant ses anneaux, se redresse pour mieux se diriger, se glisse hors du trou qu’elle a creusé afin de pénétrer dans le fruit suivant. Enfin, elle apparaît dans toute sa splendeur, juste avant son cocooning : superbes anneaux verts aux reflets jaunes, hérissés de poils multicolores, face rouge, coiffée de deux antennes et percée de deux grands yeux. Comble d’humour,  la vorace n’a qu’une tout petite bouche de rien du tout.

La Chenille qui fait des trous, un album accompli qui, à l’âge de cinquante ans, a un bel avenir devant lui.

Michel Defourny

Frida Khalo, Isabel Thomas et Marianne Madriz – Gallimard Jeunesse 2018 (coll. Les Grandes Vies)

J’ai toujours ressenti une certaine fascination devant l’œuvre de Frida Kahlo comme à l’évocation de sa vie et de sa personnalité. Le projet de présenter aux enfants une telle artiste rencontre toute mon adhésion. Les éditions Gallimard Jeunesse n’en ont ni la primeur ni l’exclusivité. Des auteurs, illustrateurs et éditeurs de jeunesse ont déjà proposé leurs points de vue sous forme de documentaires ou de récits, adaptés selon l’âge du public visé. On se rappellera le beau passage consacré à Frida Kahlo par Claude Ponti et Marie Desplechin dans l’album Enfances (l’école des loisirs, 2018) parmi les « soixante-deux histoires d’« enfants » qui, tous, ont un jour changé la vie des gens et le monde dans lequel nous vivons ».

Dans sa collection « Les Grandes Vies », Gallimard Jeunesse présente à toute la famille dès 8 ans, des biographies illustrées d’hommes et de femmes qui ont marqué l’histoire et qui incarnent des valeurs fortes. Ces « récits documentés » comportent en outre glossaire, index et chronologie. Ces ajouts s’avèrent précieux pour alléger le texte tout en l’appuyant sur des données précises : en l’occurrence, le contexte historico-politique de la révolution mexicaine et son influence sur les engagements que prendra Frida Kahlo.

Pour rendre la forte personnalité de celle-ci, l’auteure emploie un langage simple et actuel, comparant par exemple les autoportraits à des « selfies ».  Des citations et passages de journaux personnels de Frida y sont inclus, en écriture cursive et de couleur rouge. Les souffrances physiques et affectives qui se sont succédé tout au long de la vie de Frida sont exprimées clairement et sans pathos. Mais Isabel Thomas montre bien l’esprit d’indépendance de Frida Kahlo, son goût pour la  liberté, l’immense énergie et les ressources personnelles dans lesquelles elle a toujours puisé pour faire face à la souffrance, pour exprimer par la peinture ses sentiments et ses pensées.

L’illustratrice, Marianna Madriz utilise des procédés intéressants pour compléter le texte de touches pleines de vie, de sensibilité et de poésie. La visite qu’elle fit de la Blue House de Frida Kahlo ainsi que certaines photos de référence ont contribué à « façonner » Frida à sa manière…

Chantal Cession

 

 

Mon bison, Gaya Wisniewski – MeMo, 2018

Elle n’avait que quatre ans lorsque sa maman, la soulevant dans ses bras, lui fit voir celui qui deviendrait son ami pour la vie.  Avec son corps trapu, son encolure massive, son épaisse fourrure, sa longue barbe, loin d’impressionner la fillette, le bison la fascina. Chaque jour, pour le rencontrer, elle retourna au même endroit. Une fois, il lui sembla qu’il lui disait : « Approche ! » C’est ainsi qu’il devint « son bison », après qu’ils se soient apprivoisés et qu’elle lui offrit des petits plats qu’elle avait cuisinés. Il y goûtait, par affection probablement, même s’il ne les appréciait guère. Un matin de printemps, répondant à l’appel de la nature, il partit rejoindre les siens, promettant de revenir l’hiver prochain. Ce qu’il fit. Tel est le début de l’histoire racontée par l’héroïne elle-même qui se souvient. Elle  nous entraîne au sein d’une grande forêt qui évoque pour moi celle de Bialowieza aux confins de la Pologne et de la Biélorussie. Si, par la suite, le ton de la narration ne change pas, en même temps que l’amitié entre les deux êtres s’épanouit en un véritable amour, le bison s’humanise comme par enchantement. Le voilà assis en train de converser, prêt à boire une tasse de thé (ou de café) face à son amie confortablement installée dans un grand fauteuil ou le voilà étendu, remplissant de sa masse un lit d’alcôve à la couleur bleutée. Dans la neige, blottis l’un contre l’autre, ils n’ont jamais eu froid. Avec le temps, ils sont devenus âgés, se réfugiant dans le passé de leur enfance, évoquant la présence de leur maman qui manque à chacun. Un hiver, le bison n’est pas revenu. Les recherches de sa vieille amie furent vaines. Mais lorsque ses larmes eurent séché, elle l’entendit dans son cœur. Il lui disait :

« Je serai dans chaque fleur
que tu découvriras au printemps,
dans chaque bruit de la forêt,
dans la caresse du vent,
dans chaque flocon qui tombera… »

Album émouvant… entre imaginaire et réalité, entre attachement et séparation, entre enfance et grand âge. Pour rendre palpable la fourrure du bison, pour nous faire pénétrer dans la forêt, pour souligner la proximité de la fillette et de l’animal, Gaya Wisniewski a utilisé le fusain, au noir duquel elle a mêlé quelques touches de blanc. Et de bleu aquarellé pour illuminer la page et pour traduire la magie du récit. Les qualités de narratrice et d’illustratrice de Gaya Wisniewski, dont Mon bison est le premier album, sont confirmées dans le second titre qu’elle vient de publier chez le même éditeur. On y retrouve, dans un paysage couvert de neige, Chnourka, une fillette qui vit en solitaire dans une maison au milieu des bois et qui attend la visite de ses amis avec lesquels partager les joies de l’hiver : Tomek, un bison costaud, Mirko un petit chat gourmand, impatient et aventurier, Emile, échassier blanc au long bec, et Zachary terriblement frileux, à l’allure de marmotte.

Michel Defourny

L’Ours et le canard, May Angeli – Editions des Eléphants, 2019

Incroyable May Angeli qui ajoute un titre de plus à son étonnante bibliographie. Par-delà son œuvre d’illustratrice à La Farandole et chez le Père Castor, on admire  ses gravures sur bois réalisées pour les Histoires comme ça (1998) et pour Le Livre de la jungle (2009)  de Rudyard Kipling, aux éditions du Sorbier. On se souvient de son jaune éclatant qui faisait ressentir la chaleur tunisienne, à l’ombre d’un citronnier, à l’écoute de Qui de l’oeuf, qui du poussin ? (2004) conté par Muriel Bloch, chez Didier Jeunesse. On s’est amusé avec ses bruyantes onomatopées de Petites mésaventures dans la nature (2011), aux éditions du Seuil. L’on a partagé son admiration pour le naturaliste Buffon auquel elle a rendu hommage dans Des Oiseaux (2012) chez Thierry Magnier !

Sa maîtrise de la gravure sur bois permet à May Angeli d’enchanter ses lecteurs, qu’elle illustre un  auteur de renom, qu’elle écrive elle-même ses textes ou qu’elle s’en passe comme dans Oscar le coq (2009), chez Thierry Magnier. Son dernier album, L’Ours et le canard, enrichit le catalogue des Editions des Eléphants où elle a publié ces dernières années La Flaque (2015), Rita la poule veut un bébé (2016), Cache-Cache (2017), Bêtes en devinettes (2017), Caruso (2018) et La Boîte de peinture de Marcel Aymé (2018).

C’est ici l’histoire d’un canard qui rate son envol et qui, patatras, atterrit dans les broussailles, incapable de se débrouiller, tant il est mal arrangé. Que serait-il devenu si un vieil ours bien luné, malgré un réveil prématuré, ne l’avait secouru ? Grâce aux soins prodigués, le volatile peu supportable au début de cette histoire et quelque peu prétentieux, retrouva sa forme. Une amitié était née, des plaisirs furent partagés, des vantardises furent racontées… Jusqu’au moment où le canard, le bec levé, les ailes déployées, répondit à l’invitation des siens et décolla, non sans avoir promis qu’il reviendrait. L’ours délaissé regagna mélancoliquement sa tanière afin d’hiberner. Quelle ne fut pas sa surprise et sa joie, lorsque le printemps venu, il entendit à son oreille : « Allez debout, vieil Ours, c’est moi, je suis là ! »

Et tous deux, assis côte à côte, se mirent à se raconter mille et une choses.

A la linéarité narrative répond l’économie de moyens qu’impose la technique –gravure sur bois – dans laquelle excelle May Angeli, légère stylisation des formes, couleurs apparentées et en nombre réduit – ce qui renforce l’harmonie des images-, griffures qui confèrent tantôt du volume, tantôt du mouvement.

On ne se lasse pas d’épier l’ours qui, tout en conservant son animalité bourrue, communique, par ses poses et ses mouvements, ses sentiments et ses émotions : étonnement, affection, plaisir, tristesse, ravissement. On observe le canard, sa maladresse, son épanouissement. On s’interroge : à quoi suis-je davantage sensible ? A l’enchevêtrement de la broussaille, au vert des prés fleuris, aux éclaboussures des jeux dans l’eau, au rouge sensuel des baies, à l’intensité du bleu du ciel, à  la transparence de l’air ou à la profondeur de la nuit. ? Quant aux arbres, ils émerveillent : architecture de leurs  branches, rugosité de leurs écorces, nuances de leurs feuillages…

Chère Madame Angeli, on se réjouit déjà de découvrir votre prochain titre, du plaisir et de la beauté en perspective !

Michel Defourny

Tomi Ungerer ou l’art de la provocation

Pour rendre hommage à Tomi Ungerer qui vient de nous quitter, les ATI ont décidé de publier in extenso la conférence de Michel Defourny, « Tomi Ungerer ou l’art de la provocation », présentée à l’Hôtel de Ville de Bruxelles, lors de la journée d’étude consacrée à l’artiste en janvier 2009, à laquelle participait également Thérèse Willer, directrice du Musée Ungerer de Strasbourg. Des extraits de cette conférence sont parus dans la revue Lectures (numéro 193, novembre-décembre 2015). On a volontairement conservé le caractère oral de l’exposé. Les albums parus après 2009 ne sont évidemment pas pris en compte.


Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, je voudrais remercier le Centre de Littérature de jeunesse de la Ville de Bruxelles,  Monsieur l’Inspecteur Malfait et Luc Battieuw qui m’ont invité à participer à cette manifestation, dans le cadre de l’exposition Tomi Ungerer.  C’est avec plaisir que je me retrouve ici à l’Hôtel de Ville où j’ai eu l’occasion d’intervenir jadis dans le cadre des Séminaires Paul Hurtmans.

Luc Battieuw m’a demandé de traiter des livres pour enfants de Tomi Ungerer, l’un des « monstres » de la littérature de jeunesse qu’il a contribué à transformer. Articles, colloques, études, doctorats ont été consacrés à son œuvre. C’est très modestement que j’apporterai ma contribution de lecteur, séduit par son oeuvre depuis 1968, d’autant plus modestement  que nous avons aujourd’hui l’honneur d’accueillir Thérèse Willer,  la plus compétente des spécialistes de Tomi Ungerer.

Je parcourrai avec vous quelques-uns de la première série des albums pour enfants publiés en français. Nous ne traiterons donc pas du Tomi Ungerers Märchenbuch publié en 1975 chez Diogenes, à Zürich, dans lequel l’auteur revisite six contes qu’il aime particulièrement comme Le Briquet d’après Andersen ou Le Petit Chaperon rouge, qui se termine par les épousailles du chaperon et du loup. Ni du Grosse Liederbuch, Le grand livre des chansons, sur lequel  Tomi Ungerer travailla sept ans, lorsqu’il séjournait au Canada.

En d’autres mots, l’essentiel de l’intervention consistera en une lecture des albums publiés en France entre 1968 et 1974. Tomi Ungerer avait annoncé en 1973, après la publication d’Allumette, qu’il renonçait à la littérature de jeunesse :  « J’ai conçu mon dernier livre pour les enfants car j’ai douté de la nécessité de continuer. »

C’est avec ces titres publiés en édition originale entre 1961 et 1974 qu’il a contribué à changer le paysage du secteur. Tandis que ces titres inquiétaient les parents, leur auteur n’hésitait pas, dans ses déclarations tonitruantes, à les inquiéter plus encore en jouant la carte de la provocation.
« Je suis un agent provocateur. Je donne aux enfants les moyens, en développant leur imagination, de provoquer les adultes. » a-t-il écrit.Des propos qu’il complète : « Si j’ai conçu des livres pour enfants, c’était d’une part pour amuser l’enfant que je suis et d’autre part, pour choquer, pour faire sauter à la dynamite les tabous, mettre les normes à l’envers ; brigands et ogres convertis, animaux de réputation contestables réhabilités… Ce sont des livres subversifs, néanmoins positifs. »

Je serai bref par rapport à ce que je pourrais appeler la période américaine et par rapport à la production récente puisque, à partir de 1997, à la surprise générale et pour le plus grand plaisir des lecteurs, Tomi Ungerer a entrepris un nouveau cycle, sous le signe de la tolérance. Et du respect de l’autre.

Comme convenu, je négligerai la biographie de l’auteur et je ne ferai pas référence aux autres facettes de la création de l’artiste, la publicité et les posters, les dessins d’observation, les dessins satiriques, les dessins érotiques, pour reprendre la classification de Thérèse Willer, dans son important ouvrage intitulé Musée Tomi Ungerer, la collection, paru à Strasbourg,  fin 2007.

Il faut savoir d’entrée de jeu, que les albums pour enfants de Tomi Ungerer sont inépuisables et que toute lecture est inévitablement incomplète. Et que toute lecture se fait interprétative. Tomi Ungerer est un maître de la suggestion, ses œuvres « ouvertes » laissent une très grande place au lecteur, quel que soit son âge.

Les Trois Brigands
Nous étions en 1968. Chez quelques libraires,  on pouvait voir un album  dont les couleurs de la couverture tranchaient sur la production générale. Du noir, beaucoup de noir, du bleu nuit, beaucoup de bleu, du rouge, une touche de vert, très discrète. C’est à la librairie de François Maspero, à Paris, dans le Quartier latin, que j’ai vu cet album étonnant, au moment de sa sortie. Je fus immédiatement conquis et j’ai acheté l’ouvrage sans hésitations, me réjouissant d’avance de la parution des titres suivants.

On distinguait trois personnages à grand chapeau, au visage dissimulé derrière un aplat noir ondulant qui pouvait être interprété comme une cape. Les trois brigands étaient identiques. Trois, nombre de la totalité s’il en est un, comme les trois Parques, les trois Grâces, les trois Rois Mages, les trois Mousquetaires, comme de nombreuses triades religieuses ou mythologiques. Un seul détail les distinguait, le cordon de couleur verte qui ornait les hauts chapeaux. La couleur de leur visage sur laquelle  se détachait le blanc des yeux, aux pupilles noires, était le bleu nuit qui constituait le fond de page. On apprendra dans la suite de l’histoire que chacun portait une arme différente.

Une hallebarde, dont les lames latérales étaient rouge sang, dominait les personnages, à la façon d’un étendard ou d’un drapeau. Immobiles, le regard fixe, les personnages semblaient… guetter… attendre… prêts à passer à l’action.

Le titre de l’album et le nom de l’auteur apparaissaient au bas de la couverture en lettres capitales : blanches et de grand format pour le titre, jaunes et en caractères plus réduits pour le nom de l’auteur.

Si Tomi Ungerer avait publié aux Etats-Unis plusieurs albums qui furent ultérieurement traduits, si Les Trois Brigands était paru à Munich chez Georg Lenz Verlag en 1961, puis chez Diogenes à Zürich, son nom était inconnu du grand public de langue française.

Pour publier ce titre en France, il avait fallu l’audace conjointe de Jean Fabre et d’Arthur Hubschmid de L’école des loisirs.

Un détour par L’école des loisirs
L’école des loisirs était à l’époque une jeune maison d’édition fondée par Jean Fabre et Jean Delas. Avant de devenir la maison que nous connaissons, celle de Leo Lionni, d’Arnold Lobel, de Iela et Enzo Mari, de Maurice Sendak, de Philippe Dumas, de Grégoire Solotareff, de Claude Ponti, de Catherina Valckx, d’Yvan Pommaux…  cette entreprise familiale était spécialisée dans le manuel scolaire : elle s’appelait les Editions de l’Ecole.

Les Editions de L’Ecole étaient spécialisées entre autres dans la publication de catéchismes.  Mais une rupture était intervenue en 1965. A la suite d’une visite à la Foire de Francfort, Jean Fabre accompagné par un jeune stagiaire suisse, Arthur Hubschmid, originaire de Zürich et dont la langue maternelle était l’allemand, avait découvert le dynamisme de l’édition internationale pour la jeunesse.

Je cite Arthur Hubschmid : « Un jour Jean Fabre s’était aperçu qu’il existait une foire du livre à Francfort. Je ne sais pourquoi il avait décidé que c’était intéressant pour lui ou pour sa maison d’aller à Francfort, parce que les livres scolaires, ça ne s’exporte pas, ça ne s’importe pas (…). Donc, on était à Francfort, à la Foire du livre. On se promenait, on regardait les choses (…). On s’emmerdait comme des rats parce que, évidemment, on n’avait rien à faire là, si ce n’est regarder les stands. Et regarder les stands d’éditeurs scolaires, c’est très ennuyeux. Alors du coup, je ne sais plus comment, on s’est dit : « On pourrait regarder des livres pour enfants ».

Donc « livres pour enfants » – révélation – parce que je n’avais jamais vu de livres pour enfants de ma vie (…) . Je n’avais jamais « lu » un livre pour enfants. (…) Donc, on se promène, et là je découvre parce que j’étais un petit peu plus versé en allemand et en anglais que mon patron, je découvre des éditeurs américains comme Viking,  Harper and Row (…) Ou des anglais comme Jonathan Cape, Bodley Head, etc. qui étaient des éditeurs littéraires très respectables… Comparables à ce que nous avons chez nous, avec le Seuil, Albin Michel, Gallimard – et que des noms pareils avaient, à côté, un département jeunesse dans le même stand.

(…) Moi, j’étais surtout intéressé par le dessin, le graphisme, par l’esthétique de livres. Alors là, je découvrais des trucs à l’italienne, très haut, très larges, presque triangulaires… des choses qu’on ne voyait jamais en France. Et je ramassais ces trucs-là parce que les éditeurs américains étaient très libéraux (…), une dizaine, une quinzaine de titres chez ces gens-là , mais aussi chez les Scandinaves. Il y avait là Bonniers, Räben &Sjögren…  En Suisse, il y avait Diogenes qui faisait des livres essentiellement importés des Etats-Unis. C’est Daniel Keel qui a importé le premier Tomi Ungerer des Etats-Unis, je l’ai découvert plus tard, et il a été publié en Suisse pour l’Allemagne et ensuite Sendak, etc. »

A leur retour, Jean Fabre confie à Arthur Hubschmid la responsabilité d’un département jeunesse qu’il baptise « L’école des loisirs ». En intégrant le mot « école » dans le nom de la nouvelle branche de sa maison, Jean Fabre fait certes écho aux Editions de l’Ecole et à leurs manuels scolaires, mais il entend surtout donner au « livre pour enfants » un statut de respectabilité et de sérieux que les adultes ne reconnaissaient guère à l’époque aux livres d’images et aux albums. Seuls les livres d’apprentissage trouvaient grâce à leurs yeux, les autres n’étaient que passe-temps futile.  Ce livre passe-temps, expliquait le directeur de L’école des loisirs, était considéré comme un livre qui ne sert à rien, un objet de consommation acheté uniquement en fonction de son prix.

A partir de 1965, Jean Fabre fit le grand écart entre le manuel normatif et l’album de jeunesse. Réfléchissant à ce qu’était « la lecture », il se mit à souhaiter que l’enfant dépassât la lecture « orthodoxe »  du message qu’attendaient les enseignants de l’époque. Selon lui l’album devait permettre au lecteur quel que soit son âge d’accéder à une « lecture interprétative », celle que préconisent de nombreux pédagogues d’aujourd’hui.

Les choix éditoriaux d’Arthur Hubschmid avalisés par Jean Fabre ne rencontrèrent pas immédiatement de succès. Mais le poids des commerciaux n’était guère aussi lourd dans les années soixante qu’aujourd’hui. On donnait à chaque titre le temps de vivre, d’autant qu’il fallait travailler à un changement de mentalité.

On pouvait prendre des risques en publiant des ouvrages audacieux à condition que d’autres permettent leur financement. Si la mémoire d’Arthur Hubschmid ne lui joue pas de tours : l’année de sa publication, il ne s’est vendu, pour la France et la Belgique, que 823 exemplaires des Trois Brigands.

Par contre, Les Trois Brigands correspondait tout à fait à l’optique de la jeune  « école des loisirs » : une œuvre de création qui suscite une émotion esthétique, un album qui invite à la lecture interprétative, un livre qui interpelle le lecteur et provoque ses réactions, un titre à partir duquel l’enfant éprouve l’envie de s’exprimer, qu’il ressente de le frémissement de la peur ou l’excitation du plaisir, un livre destiné d’abord aux enfants, quitte à ce qu’il déplaise aux parents.

Retour aux Trois Brigands
Revenons-en, après ce détour par l’éditeur et à ses choix, à l’album des Trois Brigands, qui a été édité, en 2008, en format géant, en même temps qu’un film en était tiré par Hayo Freitag.

Si les ventes n’ont pas été meilleures en 1968, c’est probablement parce que l’album  inquiétait pas mal d’adultes. Ceux-ci craignaient que les trois malfaiteurs tout de noir vêtus ne terrorisent les enfants, les poursuivant dans des cauchemars.

D’après le témoignage de Véronique Lory, libraire de jeunesse, certains de ses confrères refusèrent même ce livre.

Ici encore,  il me faut insister sur l’air du temps. Beaucoup de prescripteurs considéraient que l’enfant devait vivre « sa vie d’enfant », autrement dit, que les enfants devaient vivre dans une bulle d’insouciance, protégés des réalités de la vie, et qu’il fallait leur éviter des histoires violentes ou trop proches de la dure réalité.

A cette époque, on hésitait à leur raconter les contes dans leur version originale.  Les récits de Charles  Perrault et des frères Grimm, comme ceux de Hans Christian Andersen étaient censurés parce qu’ils paraissaient traumatisants. Bruno Bettemlheim et son Uses of Enchantment, traduits en 1976 chez Robert Laffont sous le titre Psychanalyse des Contes de fées, n’étaient pas encore passés par là.

Comme les contes étaient trop célèbres pour que l’on s’en passât, l’édition commerciale les corrigeait. Par exemple, la grand-mère du Chaperon rouge avait échappé au loup en se cachant dans un placard ; elle n’avait donc pas été dévorée. Que du contraire ! L’animal avait été assommé par la vieille dame énergique qui lui avait asséné par surprise un bon coup sur le crâne.

Après s’être débarrassé de lui, dans la chaumière coquette, la Mère Grand et la fillette avaient fait la fête, se régalant des galettes délicieusement cuites par la gentille maman du petit chaperon.

Pas plus que les terribles monstres de Max et les Maximonstres de Maurice Sendak, les brigands de Tomi Ungerer effrayaient-ils les enfants ?  Même au moment où ils s’avancent l’un derrière l’autre, en une superbe diagonale, enroulés dans leurs grands manteaux et où l’on les croirait prêts à sortir du livre tant ils s’approchent du lecteur dans cette page à bord perdu.

Les brigands… effrayaient-ils réellement les enfants  lorsque ceux-ci voyaient leurs armes vieillottes. Si vieillottes et si cocasses que l’on pouvait douter de leur efficacité.

Les brigands… effrayaient-ils réellement les enfants lorsque les voyageurs détroussés prenaient la fuite ou s’évanouissaient ? Ou au contraire s’amusaient-ils de la panique des grands, alors qu’aucun signe d’effroi ne se lit sur le visage de la petite Tiffany, réjouie au contraire d’échapper à son destin d’orpheline qui la condamnait à une vie morne auprès d’une vieille tante grognon  ?

La peur au cœur de l’album
Admettons cependant que les brigands aient pu effrayer certains lecteurs. Nous redoutons, tous, les voleurs qui font alliance avec la nuit pour nous dépouiller de nos biens. Mais notons que Tomi Ungerer donne des outils de distanciation : un soufflet à poivre pour faire éternuer les chevaux, voilà qui ne manque pas d’humour ! Notons également que, dans le récit de Tomi Ungerer, les malfaiteurs ne pratiquent aucune agression corporelle.

Lorsqu’ils enlèvent Tiffany aux boucles aussi dorées que l’or qu’ils recherchent, c’est avec une grande douceur, avec tendresse même, qu’ils l’emportent.

Admettons que l’enlèvement de la fillette suscite de l’effroi, si l’on s’en tient strictement au fait  – « un rapt » – sans tenir compte de la suite réconfortante de l’histoire. Puisque celle-ci raconte comment Tiffany a pris le pouvoir et a métamorphosé les trois gredins en assistants sociaux.

Assistants sociaux qui convertissent un « magnifique château » en un orphelinat pour enfants abandonnés.

Tomi Ungerer a confié à Arthur Hubschmid que son album était en quelque sorte une façon de raviver une peur enfantine personnelle, d’en jouir, et surtout de la transmettre :

« Quand j’étais petit, on avait un album de Bécassine, où l’on voyait un cambrioleur avec une lampe sourde, et qui entrait dans la maison. A cinq ans, ça m’avait foutu une trouille terrible. J’ai gardé de cette trouille un si bon souvenir que j’ai voulu donner cela aux enfants. »

Par-delà cette trouille, dans Les Trois Brigands, Tomy Ungerer a donné bien d’autres choses aux enfants : un récit plein de rebondissements et qui se termine positivement.

En commençant son récit par « Il était une fois »,  il indique clairement qu’il s’inscrit dans la tradition du conte, récit ouvert à l’interprétation, qui présente souvent le cas d’enfants qui, quoique en situation désespérée, triomphent de l’adversité, qu’il s’agisse du « Petit poucet » confronté avec ses frères à la grande forêt, puis à l’ogre, qu’il s’agisse de « Hansel et Gretel » qui éliminent la sorcière…

De nombreux contes donnent confiance en la vie et montrent que jamais un destin n’est tracé d’avance et que si le héros ou l’héroïne font preuve d’imagination, de ruse, d’initiative et d’intelligence, ils sont capables de changer le cours des événements.

L’album s’impose également sur le plan artistique, les couleurs, noir et bleu sur lesquels tranche l’éclat de l’or créent une atmosphère rarement rencontrée dans un album pour enfants. La stylisation des formes et les variations qu’elles permettent traduisent la « conversion » qui a été opérée : chapeau des brigands, chapeau des orphelins, toiture des tours de la ville …

J’ajouterai enfin que, dans ses investigations, Thérèse Willer considère que Tomi Ungerer « a usé d’un graphisme très japonisant (…). L’ondulation des trois chapeaux des brigands sur l’image de couverture  – écrit-elle – qui évoque le mouvement de La Vague de Hokusai, est peut-être un clin d’œil de l’auteur à l’un de ses artistes préférés. »

Jean de la lune, Le Géant de Zéralda et Allumette
Si Les Trois Brigands ont été mal accueillis par de nombreux adultes, les critiques se firent plus vives encore lors de la parution des titres suivants :  Jean de la lune, Le Géant de Zéralda et Guillaume l’apprenti sorcier.

La Revue des Livres pour enfants cite l’une d’entre elles, dans un article intitulé « Ces livres qui ne plaisent pas aux parents ». A vrai dire, la revue reprend comme titre de l’article une expression de Tomi Ungerer lui-même, à propos de ses propres livres.

« Les images de Tomi Ungerer par leur agressivité réaliste et voulues par l’illustrateur (sans  doute en proie à des problèmes non résolus) ravivent et même créent chez les enfants des fantasmes fort angoissants : fantasmes de dévoration, de castration, d’agressivité et sexuels (…). Les contes de fées s’adressent à ces fantasmes de manière symbolique, mais jamais de façon aussi crue, aussi cruelle et sadique ».

« Où est la truculence saine et gaillarde de Rabelais dans un conte d’un auteur qui semble avoir bien besoin d’un bon analyste freudien ! Certes la littérature pour enfants s’enrichit en trouvant des formules neuves, mais pas en abreuvant les enfants des expressions de déséquilibre intérieur. Voir aussi les dessins de l’apprenti sorcier du même Ungerer… »

J’ouvre une parenthèse à propos de cette citation, je me demande si l’auteur de cette critique acerbe a jamais lu Rabelais dont la verve truculente pourrait éveiller pas mal de fantasmes  ! Je ferme la parenthèse.

Jean de la lune
Second titre à paraître en français : Jean de la lune s’en prend à l’ensemble de la société. Paru en allemand en 1966, il est publié à L’école des loisirs en 1969.

Vu d’en haut et de loin, tout a l’air rose sur terre. La couleur rose dans cet album est très présente. Voyez la rose emblématique que tient Jean de la lune. Elle est là, en couverture, et elle  sera reprise au cœur de l’album :
voyez celle qui orne la chevelure blonde de la femme qui danse ;
voyez le rose de la voiturette du marchand de glace,
le rose dans les déguisements du bal masqué,
le rose de certains murs du château du savant,
et même le rose des visages des autorités politiques et militaires.

On croirait que tout est rose sur terre ! Et bien non ! explique l’album. Rien n’est rose sur terre pour qui est différent, pour qui arrive sans papier, dirions-nous aujourd’hui. La fable, que raconte Tomi Ungerer, est politique. Derrière  le côté imaginaire –  le personnage irréel qui croît et décroît en fonction des phases de la lune –  c’est un problème de société que dénonce l’auteur qui montre les abus du pouvoir. Un pouvoir totalitaire qui se défend de toute intrusion extérieure.

Jean de la lune, dès son atterrissage, est pourchassé par l’armée, les pompiers, les journalistes, et même par les braves gens comme les paysans armés de leur fourche. Pas une seule voix ne s’élève pour prendre le parti de la victime scandaleusement emprisonnée sans le moindre procès. Emprisonnement arbitraire d’une victime qui ne sait même pas ce dont il est accusé. Cet intrus serait-il aujourd’hui un dangereux  terroriste ?

… Alors que Jean de la lune est épris de liberté, enchanté par la nature, par le parfum et la couleur des fleurs, par la beauté du plumage des oiseaux ; sa blancheur lumineuse presque transparente, la rondeur de son visage lorsqu’il est au plein de sa forme en font un être d’où émanent innocence et beauté céleste, beauté lunaire, bonhomme qui ne doit pas comprendre l’acharnement des humains bêtement égoïstes et violents.

Le trait de l’artiste se fait plus caricatural et, dans l’ensemble, les couleurs sont plus vives, plus chatoyantes, mais aussi plus agressives. Qu’elles se détachent sur fond noir ou sur fond blanc. Voilà qui devait déranger les défenseurs des couleurs tendres recommandées pour les enfants par différents médiateurs du livre, en dehors de nombreux bibliothécaires qui avaient pressenti l’importance de Tomi Ungerer et qui, surtout, avaient observé les réactions des enfants. Nous y viendrons dans un instant.

Le Géant de Zéralda
Le Géant de Zéralda est paru chez Diogenes en 1967, et c’est le troisième album d’Ungerer  paru en France, en 1971. Ce titre, comme nous l’avons déjà signalé, a scandalisé nombre d’adultes. Il est vrai que les premières illustrations de l’album sont effrayantes.

La couverture donnait le ton, mais le côté terrifiant du personnage au visage agressif, aux bras musclés, avec son grand couteau, était atténué par la présence sereine de la fillette qui sourit avec un air malicieux, comme pour dire : « cause toujours, on verra bien » . Par contre, lorsque l’histoire commence :  « Il était une fois un ogre, un vrai géant, qui vivait tout seul… », l’image est terrible, aussi terrible que celle de Gustave Doré, qui, dans Le Petit Poucet de Charles Perrault, montre l’ogre prêt à trancher la gorge de ses petites filles endormies. Faut-il rappeler que lorsque les illustrations de Gustave Doré furent publiées en Angleterre, celles-ci furent censurées. De part et d’autre, chez Doré comme chez Ungerer, le couteau menaçant impressionne par sa taille, de même que la méchanceté qui se dégage des traits de l’abominable personnage.

Les adultes furent inquiets. Les jeunes lecteurs ne seraient-ils pas traumatisés.  Par contre, si l’on en croit le témoignage des bibliothécaires, il aurait d’emblée passionné les enfants. C’est que l’ogre est une figure familière et redoutée comme le loup ou la sorcière. Il suscite, certes, la peur, mais dans la tradition des contes que respecte à sa façon Tomi Ungerer, les enfants savent que, le plus souvent, il est rendu inoffensif ou tout simplement éliminé par le héros du récit raconté, quels que soient ses méfaits antérieurs.

Quelques années plus tard, en 1986 et 1987, Grégoire Solotareff mettra en scène, à son tour, un ogre à la barbe rousse et si touffue qu’elle lui mange presque le visage. Dans Une prison pour Monsieur l’Ogre, Monsieur l’Ogre et la rainette, Monsieur l’Ogre est un menteur, les animaux de la forêt qu’il ravageait unissent leur force et se débarrassent du prédateur vorace.

Tomi Ungerer se débarrasse d’une autre façon de l’ogritude de son personnage et de sa voracité brutale. Ici, comme dans Les Trois Brigands,  c’est une fillette qui opère la transmutation de l’animalité de l’amateur de chair fraîche et crue en un fin gourmet qui se délecte de plats finement cuisinés dont quelques-uns aux saveurs alsaciennes, comme la choucroute et ses saucisses, ces dernières si présentes dans l’ensemble de l’œuvre, dans Allumette par exemple ou dans Guillaume l’apprenti sorcier. Ces plats sont présentés avec délicatesse et raffinement, même si leur nom évoque quelquefois des souvenirs pour le moins ambigus : « Dinde jeune fille », « Croque fillette, sur délice des ogres ». Voyez l’humour noir dans la décoration de certains d’entre eux, le nœud rose et les deux petites chaussures rouges qui ornent la « dinde jeune fille ». Elles  me rappellent personnellement les deux petites chaussures rouges de l’histoire de Pauline et les allumettes du Struwwelpeter du Docteur Hoffmann.

Et la brute, au terme du parcours, se fait douce, comme le prouve un sourire béat presque édenté et la peau lisse et rose de ses joues, presque aussi roses que celles de sa tendre épouse.

Tout est bien qui finit bien puisque des noces, apprend-t-on, ont été célébrées. La cuisinière et l’ogre se sont épousés et les enfants ont commencé à naître. A la fin de l’album, nous en sommes à quatre, déjà… mais nous sommes certains que d’autres suivront, comme il se doit, dans un conte.

La dernière page montre une famille heureuse avec un papa bien rasé, une maman belle à croquer, qui, pour mieux intérioriser son bonheur, ferme les yeux, son dernier  né dans les bras. Trois enfants déjà grands se pressent autour d’eux.

Tout serait-il « rose » désormais comme le laisse supposer la guirlande fleurie qui entoure le portrait de famille ?

Attention, n’allons pas trop vite en interprétation, regardez bien ce que cache l’un des enfants, derrière son dos. L’histoire n’est-elle pas un perpétuel recommencement !

Claire Hirner qui a apporté sa contribution à l’ouvrage déjà cité de Thérése Willer, Musée Tomi Ungerer, la collection, explique comment l’artiste a créé ses images : « Il emploie un procédé particulier, fréquent à l’époque dans la littérature enfantine et dans la bande dessinée, et qui nécessite plusieurs étapes préparatoires. Après avoir tracé le contour du dessin à l’encre de Chine sur papier calque, une fine impression sur papier calque – ou sur rhodoïd dans certains cas – en est réalisée, elle est ensuite mise en couleur par l’artiste avec des aplats d’encres. Les deux feuilles  superposées pour l’impression finale offrent alors une  plus grande netteté visuelle. »

Pas de baiser pour maman
Entre temps, un petit livre était paru en 1973, chez Harper and Row, un petit livre qui se distingue des albums. Pas de baiser pour maman est dessiné au crayon noir uniquement et c’est d’après Ungerer lui-même le plus autobiographique de ses livres. Un chaton essaie d’échapper aux baisers d’une maman trop envahissante.

« Je ne supportais pas que ma mère m’embrasse ou me touche. »

Se confiant à Arthur Hubschmid, Tomi Ungerer lui disait par ailleurs : « Il faut que je te dise que No kiss for Mother, c’était une réponse à Maurice Sendak et à son Kiss for Little Bear, j’ai fait exprès de faire l’opposé. J’aime bien faire des blagues comme ça pour rigoler. »

Le petit livre fut  accueilli très diversement. On lui décerna  le « Prix du  livre le plus nul ou le plus foireux de l’année » (Dud Award). Deux images dérangeaient les censeurs, celle où le petit Jo lit aux toilettes, une BD dans une  main et, dans l’autre, sa brosse à dent. La seconde image  à exciter l’ire des bibliothécaires américains, c’est celle où l’on peut voir une bouteille de Schnaps sur la table.

Allumette
Je voudrais à présent, sans nous soucier de la chronologie des parutions, aborder un autre  album dérangeant, paru en 1974, dans lequel, une fois de plus, une fillette lutte contre son destin et, par-delà, influence le cours des événements par son engagement social.

Un destin que la littérature a figé sous la plume de l’un des grands conteurs de la littérature occidentale. Un destin tragique, celui d’une pauvrette, comme Hans Christian Andersen en a connu dans son enfance, lui qui appartenait presque au « lumpenproletariat », ce « sous-prolétariat en haillons » écrasé par la misère noire, méprisé ou ignoré  par la bonne société d’alors.

On connaît La petite fille aux allumettes, qui continue à fasciner les auteurs contemporains, de Georges Lemoine à Sarah Moon. On se souvient du froid dont elle souffrait, des allumettes à vendre pour échapper aux coups que lui donnerait son père si elle rentrait à la maison sans argent. On se souvient des allumettes qu’elle enflamma  pour se réchauffer, des vœux qu’elle formula et des visions qui s’en suivirent. On se souvient de sa montée au ciel,  à la rencontre de sa grand mère. On se souvient qu’on la retrouvât morte… de froid, le lendemain.

Tomi Ungerer , comme le fera ultérieurement Georges Lemoine, actualise le récit. Dans une première version, parue en 1978, dans la collection « Enfantimage » chez Gallimard, Georges Lemoine a situé l’action dans les années cinquante, à l’époque où des bidonvilles ceinturaient Paris. Dans une seconde version parue chez Nathan, en 1999, La petite fille aux allumettes est devenue fillette bosniaque dans une ville assiégée entre 1992 et 1995.

En page de titre, Tomi Ungerer dresse des compliments à Hans Christian Andersen, aux frères Grimm et à Ambrose Bierce, un auteur qu’il découvrit lorsqu’il vivait aux Etats-Unis et dont il apprécia l’humour acide. Thérèse Willer a identifié le conte satirique d’Ambrose Bierce, The Little Story, dont le style – écrit-elle – a largement inspiré les illustrations d’Ungerer.

Avec Allumette, nous sommes probablement dans les années cinquante ou soixante, au moment où l’Europe d’après guerre retrouve la prospérité et où s’installe la société de consommation. Ce sont aussi des années au cours desquelles les sans-abri se font de plus en plus nombreux. On se souvient des rigueurs de l’hiver 1954. Cette année-là, l’abbé Pierre lança son appel sur les antennes de Radio-Luxembourg.

Moyennant cet écart dans le temps, perceptible dans l’écriture comme dans les images, Tomi Ungerer se fait, au départ, proche du conte d’Andersen, même s’il travaille la brièveté du texte et emploie des mots durs, très durs.

« Allumette était vêtue de haillons. Elle n’avait ni parents ni maison.
« Allumette cherchait sa nourriture dans les poubelles. Elle trouvait un abri sous les portes cochères et dormait dans des voitures abandonnées.
« Pour gagner quelques sous, elle proposait des boîtes d’allumettes… que personne ne voulait acheter.
« Regardez cette gamine, disait-on, en la montrant du doigt.
« Elle devrait vendre des briquets, ou des fleurs rares, mais pas des allumettes !
Personne n’a besoin d’allumettes ! »

En sœur des « Effarés » d’Arthur Rimbaud qui collaient  leurs « petits museaux roses » au « grillage de la cave du boulanger », lorsque celui-ci  sortait du four « les pains dorés à la croûte parfumée », Allumette écrasait son nez contre la vitre de la pâtisserie de Monsieur Lacroûte.

Une fois de plus, Tomi Ungerer donne des adultes une image négative. Ce ne sont ni des ogres, ni des brigands qui menacent l’enfant. Ce sont des commerçants, que n’émeut pas la maigreur de l’enfant, ni ses yeux arrondis creusés par la faim, ni ses guenilles qui ne la protègent pas du froid,  en cette veille de Noël. Une fête qui aurait dû  les inciter à la générosité et au partage. Le pâtissier se fait violent et vulgaire.

« Monsieur Lacroûte , le pâtissier, sortit en hurlant », dit le texte.
Le pâtissier hurle, comme le faisait le chef de la police militaire dans Jean de la lune.
« Fiche le camp ! Sale gosse !
Enlève tes pattes de ma vitrine
Ou je vais t’aplatir avec mon rouleau ! »

C’est à partir de ce moment que l’auteur s’écarte de la version originale du conte, en le détournant. Il refuse la fin désespérée. Loin d’être des visions qui ne sont qu’illusions fugitives, la magie opère. La réponse aux vœux de la fillette « est » réalité : c’est un vrai gâteau d’anniversaire, puis de « vraies » grosses dindes, puis un collier de saucisses bien réel, puis une pluie d’objets les plus hétéroclites qui tombent du ciel.

« Tout ce qu’avait pu souhaiter Allumette dans ses rêves les plus étranges, tout, absolument tout, déferlait autour d’elle. »

Electroménager, boustifailles et cochonnailles,  jouets, équipements sanitaires, vêtements, mobilier… s’abattent sur terre en véritables cataractes, tandis que des éclairs illuminent la nuit.

Comme les misérables  de la ville… mutilés, estropiés, sans travail, aveugles… se rassemblent pour recueillir la manne céleste qu’Allumette a l’intention de distribuer, le maire alerte la brigade d’intervention contre les émeutes, avant de tenter de récupérer l’affaire à son profit. Dans la foule, s’étaient glissées deux personnes bien peu sympathiques, non des malfaiteurs mais des minables qui avaient voulu  profiter de l’aubaine.

Vous avez deviné de qui il s’agit : de Monsieur et Madame Lacroûte. Pas de chance pour eux, les cadeaux  dans leur chute les malmenèrent. Lorsqu’il put s’en sortir, le couple couvert de bleus s’approcha d’Allumette pour lui demander pardon et proposer son aide. Une fois encore, l’héroïne d’un récit de Tomi Ungerer avait réussi à convertir des cœurs. Avec l’assistance des Lacroûte, la foule fut canalisée , les marchandises triées, puis entreposées dans un hangar appartenant au pâtissier.

Voyons comment s’achève le récit.
« L’entrepôt du pâtissier devint une ruche de dévouement où l’on s’activait de plus en plus. Des dons y arrivaient du monde entier et l’on envoyait des secours dans toutes les directions.
Partout où la famine, l’incendie, la guerre se déclaraient, il y avait des volontaires d’Allumette qui se dépensaient sans compter. »

Thérèse Willer fait observer que les illustrations de cet album sont « plus proches des cartoons et des dessins publicitaires réalisés à la même période, que de ses illustrations de livres pour enfants », tandis que Caroline Rives renvoie aux « peintres allemands de l’entre-deux guerre, Georges Grosz ou Otto Dix », peintres de la misère, des visages décharnés, des corps squelettiques et des horreurs de la guerre et de la vie.


La réception de ces albums

Comment ces albums qui ne plaisent pas aux parents furent-ils reçus par les enfants ? Nous avons heureusement des témoignages de bibliothécaires et de libraires. Je me permettrai de  reprendre celui d’Annie Kiss :

« Il y a trois ans, (d’après mes calculs, c’était en 1978), je fus sollicitée par une école maternelle du quartier pour venir tenir un stand de la bibliothèque dans une salle de classe, à l’occasion de la fête de fin d’année. Je devais me tenir à la disposition des enfants pour leur présenter des livres, lire et regarder avec eux les livres d’images apportés de la bibliothèque et, bien sûr, raconter des « histoires ».

Je fis un choix de 125 livres d’images environ et quelques livres de contes, et je n’oubliai pas, bien entendu, les albums de Tomi Ungerer pour lequel j’ai un faible certain. Tous ces livres furent exposés sur une grande table et le long de présentoirs autour de la salle. Les enfants allaient et venaient librement, feuilletant les livres à leur guise et les choisissant selon leur goût. Je n’avais pas privilégié (volontairement ) les livres de Tomi Ungerer, connaissant l’impact qu’ils ont généralement sur les enfants, mais c’était presque toujours ceux-là que les enfants, même les très jeunes, apportaient. Je finis par les mettre dans les endroits les plus inaccessibles, les cachant presque pour rendre l’expérience plus concluante. Cela n’empêcha pas les enfants, petits et grands, de les trouver, de les choisir, et de me demander de les lire avec eux, et je passai presque toute ma journée, à ma plus grande joie d’ailleurs, penchée sur Le Géant de Zéralda, Les Trois Brigands, ou Guillaume l’apprenti sorcier.

Ces albums ont le grand mérite, poursuit Anne Kiss, de convenir à tous les âges, et ils sont pour nous, bibliothécaires, d’un grand secours lorsque nous devons proposer des livres à des enfants en retard scolaire et dont la maturité n’est plus en accord avec le niveau de lecture.

Les sujets traités, loin d’être puérils, la truculence du trait et l’humour sarcastique de Tomi Ungerer retiennent l’attention et enchantent unanimement les enfants jusqu’à un âge considéré comme ayant dépassé le stade du livre d’images. »


La Grosse Bête de Monsieur Racine
et Le Chapeau volant
Truculence du trait, sensualité des formes, humour sarcastique, plaisir du gag et de la farce, bonheur de transgresser les limites du cadre des images ou les limites comportementales…

La Grosse Bête de Monsieur Racine
Explicite à cet égard :  La Grosse Bête de Monsieur Racine, paru en 1971 aux Etats-Unis, et en 1972 à L’école des loisirs. Certaines analyses tout en soulignant l’humour enfantin de cet album qui raconte une bonne farce jouée par deux enfants à un brave homme solitaire et quelque peu naïf, receveur des contributions directes, en retraite, et ancien cavalier dans l’armée… qui adorait ses poires.

Certaines analyses vont jusqu’à considérer cet album comme « le premier livre pornographique pour enfants ». Ce sont les termes qu’emploie R. A. Siegel dans un article paru dans la revue américaine « The Lion and the Unicorn ».

Même si la tête de la grosse bête elle-même peut être interprétée comme un symbole phallique (cf. la quatrième de couverture), je verrais quant à moi, derrière le canular, un album paradoxal. A la fois un regard sévère sur une société qu’un rien suffit à dérégler et, en même temps, une forme de célébration du désordre et des excès.

Excès dans le maraudage des enfants qui ne laissent qu’une seule poire sur l’arbre de Monsieur Racine, excès dans l’affection débordante de Monsieur Racine pour la Grosse Bête, excès de vitesse lorsque Monsieur Racine enfourche son tricycle à moteur, dérèglement à la gare, où l’on boit avec excès, vétusté du matériel lors de l’embarquement de la cage de « l’animal » sur le wagon de la SNCF, enthousiasme ridicule, lors de l’arrivée du train à Paris : musique militaire, chorale, reporters et présence du Président du Conseil Municipal, chaos à l’Académie, au moment où les enfants éclatent de rire en mettant en pièce la Grosse Bête. Je vous invite à regarder avec attention la pagaille dans ce milieu scientifique et universitaire, souvent figé dans son honorabilité.

Regardez avec attention le déchaînement des académiciens et des quelques femmes présentes. Que laissent supposer les bretelles de pantalon qui valsent en l’air, de même que les lunettes, derrière l’amphithéâtre !
Voyez cette blonde qui cajole l’un des policiers appelés à la rescousse, ou cette montre qui fend le crâne d’un barbu, tandis qu’une respectable sommité tire sur l’élastique d’un lance pierre… comme un gamin, et qu’une autre sommité en costume noir et cravate, comme ses chers collègues, fait un pied de nez… comme s’il était dans une cour de récréation. Et j’en passe, le stylo planté dans le nez d’une femme, la perruque que perd une autre, la chaussure qui se détache d’une jambe de bois…
Voyez enfin la dernière double page qui met en scène, en une image fourmillant de détails, la bagarre qui s’engage  parmi la foule des curieux. Et, comme le dit le texte, voyez les « actes inqualifiables » qui sont commis.

Arrêtons-nous sur cette image qui rappelle le grotesque d’Albert Dubout ou la richesse d’un tableau satirique de James Ensor.
Une bonne femme balance un pot de chambre sur la foule, un gars fesse un autre avec une raquette de tennis, une petite vieille chatouille le ventre d’un ventripotent aux gros bras en train de descendre une bouteille, un chauffard en Citroën fonce dans la foule… Le monde chavire et bascule comme les obliques qui structurent visuellement ce charivari plein d’humour.

Mais par-delà, l’histoire se termine harmonieusement.
« Monsieur Racine qui avait le sens de l’humour, trouva la farce à son goût. Après avoir félicité les enfants, pour leur ingéniosité et leur endurance, il leur fit faire un tour dans la capitale. Puis ils rentrèrent tous à la maison et les enfants furent rendus à leurs parents, de braves paysans qui habitaient de l’autre côté de la forêt. L’année suivante, Monsieur Racine eut une nouvelle récolte de poires qu’il fut tout heureux de partager avec ses deux jeunes amis. »

A ce propos j’aime beaucoup l’une des réflexions de Thérèse Willer qui fait remarquer – je cite – qu’en faisant l’éloge final de l’espièglerie des enfants qui sont les héros de l’histoire, il (Tomi Ungerer) rompt définitivement avec la tradition « punitive » des moralistes du XIXe siècle comme Wilhelm Busch dans son fameux Max et Moritz. Max et Moritz presque présents dans l’album, tant les deux enfants leur ressemblent.

Le Chapeau volant
J’attirais votre attention sur le pied qui se détache d’une jambe de bois, lors de l’assemblée générale de l’Académie des Sciences.  Et bien, Tomi Ungerer a consacré un album entier à un  ancien combattant, à la jambe de bois.

Faut-il rappeler que le petit Tomi fut drôlement marqué par la guerre comme on le voit dans ses dessins d’enfance présentés et commentés dans A la guerre comme à la guerre, un ouvrage publié aux éditions de La Nuée bleue à Strasboug, en 1991.

Peu gâté par la vie, puisque la guerre l’a privé d’une jambe, Benito Badoglio se débrouillait tant bien que mal aux marges de la société. Un peu seul ! Jusqu’au jour où la chance lui sourit, sous la forme d’un chapeau volant. Le Chapeau volant est sorti aux Etats-Unis en 1970 et en France en 1971.

Le chapeau est souvent associé à la magie ; les magiciens n’ont-ils pas l’habitude d’en sortir un lapin et bien d’autres choses parfois ? Dans notre album, le chapeau volant au nœud rose qui se posa sur le crâne chauve de Benito Badoglio était, bien sûr, magique. Et Benito, qui n’était pas sot, s’en aperçut immédiatement.

Ce chapeau volant, dévoué et obéissant, va permettre à l’invalide de guerre d’accomplir une série d’exploits en tirant pas mal de gens d’un mauvais pas. Parallèlement, Badoglio  recueille les fruits de son dévouement grâce auxquels il perfectionne sa prothèse en la dotant d’une roulette d’argent, puis il achète de « beaux vêtements assortis à son chapeau » .

Lors d’un sauvetage périlleux, Benito fit la connaissance d’une comtesse à laquelle il offrit peu après un bouquet de roses. Elle devint amoureuse et ils s’épousèrent. Alors qu’ils roulaient en direction de la Sardaigne, pour un merveilleux voyage de noce, le chapeau s’envola… L’album se termine comme il avait commencé, c’est un chapeau que le vent emporte… A qui sourira la chance et la magie ? Qui sera capable de saisir la chance et d’aider les autres grâce à la magie ?

L’album n’a pas connu le succès espéré.
Quoique les gags burlesques qui se succèdent à un rythme rapide soient très amusants…
Quoique s’y manifeste très explicitement le goût de Tomi Ungerer pour les citations. C’est dans ce livre qu’il fait écho au film de Serguei Einsenstein, Le Cuirassé Potemkine. Il s’approprie la célèbre scène du massacre sur les marches de l’escalier monumental d’Odessa, scène au cours de laquelle un landau qui a échappé aux mains d’une maman dévale la pente…
Quoique les dessins y soient d’une très grande expressivité, avec pour décor des paysages italiens, conformément au nom provocateur du héros, Benito renvoyant à Mussolini et Badoglio à un maréchal italien de la guerre d’Ethiopie, comme le fait observer Claire Hicher.
C’est d’ailleurs là une habitude, chez Tomi Ungerer, de choisir pour ses personnages des noms évocateurs pour lui, sans lien apparent avec le déroulement du récit. Ainsi « Tiffany » dans Les Trois Brigands, réminiscence probable du nom de la famille et de l’entreprise Tiffany qui excella dans un design apparenté aux mouvements « Arts and Crafts » puis « Art Nouveau ». Ainsi « Zéralda » est une reprise du nom du camp d’entraînement, en Algérie, où le méhariste Ungerer avait effectué son service militaire.

Guillaume l’apprenti sorcier
Dans cette première série d’albums que nous venons de lire ensemble, série apparentée à des contes, le merveilleux et la  magie  jouent un rôle important. C’est encore le cas dans Guillaume l’apprenti sorcier d’après Goethe. Cette fois, nous devons l’adaptation du conte à Barbara Hazen et Adolphe Chagot.

Guillaume voudrait se prélasser, jouir du plaisir de jouer de la flûte et contempler le Rhin qui coule au pied du château où il est apprenti sorcier. S’il aime la magie, il trouve que son maître exagère en lui imposant d’inutiles corvées. Pourquoi l’envoie-t-il, en bas de la montagne, puiser l’eau pour remplir la cuve, alors qu’il suffirait d’une formule pour que le boulot soit fait ?

Un jour,  profitant du départ de son maître convoqué à une réunion de sorciers, Guillaume  trouve le moyen de se faire remplacer par un balai. Le balai fit merveille.

« Il sortit par la porte du château et descendit le rapide escalier de pierre jusqu’au Rhin. Arrivé au bord du fleuve, il se pencha, emplit le seau, puis il fit demi-tour et, par petits sauts, remonta l’escalier. »

Tout se passait bien, à la grande joie de Guillaume, jusqu’au moment où la cuve remplie se mit à déborder. Ignorant la formule magique qui aurait permis d’arrêter le balai, Guillaume fut pris de panique ; il saisit une hache et brisa le balai. Mais, ô horreur, chacun des morceaux devint balai et tous se mirent à monter des sauts pleins d’eau.

« Il y eut partout de l’eau qui tourbillonnait, tournoyait, s’enflait en trombe. Le flot se précipitait en bouillonnant, emportant les animaux, submergeant les meubles et les mettant en pièces. »

Guillaume appela son maître, craignant d’être noyé. « Ne me punissez pas » implora-t-il, à son arrivée. Pan ! Pan ! Pan ! Pan ! Quatre coups de balai bien appliqués sur les fesses et Guillaume fut expédié dans l’escalier avec son seau. « La cuve était vide, il fallait la remplir.»

Ce qu’il y a d’amusant dans la mise en scène de cet album, c’est que Tomi Ungerer a pu se déchaîner. On se croirait sous les voûtes gothiques d’un musée des horreurs, avec une momie ficelée, un monstre enfermé sous l’escalier, une touche de sadisme avec le buste d’une femme, Zéralda, au visage caché et portant un collier de soumise, des crânes humains, des alambics, des cornues, des pierres phosphorescentes, des mortiers, des animaux inquiétants, chauve souris, hibou, pieuvre, araignée, méduse et des flacons qui dégagent  des nuages de fumée colorée dans lesquels je me refuse à sentir, comme l’affirme Caroline Rives, un fourmillement de pets.

Comme dans un train fantôme, humour de mauvais goût et horreur de convention voisinent. Voyez un dentier et une brosse à dent, dans cette image où, sur les bords de la cuve, se prélasse une pieuvre ! Voyez Guillaume jouer avec les petits serpents verts et s’amuser à les nouer

Les successeurs se feront nombreux, fantômes, squelettes, bestioles dégoûtantes ou effrayantes raviront les amateurs de sensations fortes. En 1979, paraît l’un des best-sellers de l’horreur, Haunted House de Jan Pienkowski, ce pop up sera immédiatement traduit en France, chez Nathan, sous le titre La Maison hantée.

Ces albums ont fait la célébrité de l’artiste. Leur succès international ne se dément pas. Aux enfants qui n’ont cessé de l’apprécier se sont joints les adultes peu à peu convertis. Entre temps, son œuvre a été couronnée par le Prix Andersen, considéré comme le Prix Nobel de la littérature de jeunesse. Il faut reconnaître par ailleurs que le paysage éditorial a beaucoup changé, en quelques années, et que  nombre de tabous sont tombés. Sans doute sous son influence et celle de quelques autres.

Crictor, Adélaïde, Emile, Orlando
Comme, après la publication d’Allumette, Tomi Ungerer ne créait plus en direction de l’enfance, L’école des loisirs s’est tournée vers des livres plus anciens.

En 1978 et au début des années quatre-vingts, la maison de la rue de Sèvres publia dans sa petite collection  « Renard poche », qui se muera en « Lutin poche », Crictor (paru chez Harper and Brothers à NewYork en 1958), Adélaïde (1959), Emile (1960) et, dans la même veine, Orlando (1966).

Lors d’une interview, répondant aux questions d’Arthur Hubschmid, Tomi Ungerer, commentant ces albums, explique : « Tous ces animaux qui sortent de l’ordinaire sont très intéressants d’un point de vue pédagogique, pour montrer aux enfants que, même s’ils n’ont qu’une jambe, ou un défaut, ils pourront toujours s’en sortir dans la vie. Tu vois ce que je veux dire ? »
Pour confirmer qu’il a bien compris, l’ami Arthur précise : « En fait, tu as pris des animaux réputés désagréables, répulsifs, et tu les as rendus sympathiques.»
Réponse de Tomi : « Oui, je les ai réhabilités. »

Et il est vrai qu’il serait difficile de trouver plus agréable compagnon qu’Emile. Nous nageons ici en pleine fantaisie. Emile la pieuvre, comme le sera plus tard Benito Badoglio, est un véritable ange gardien qui secourt qui est en danger, qui se révèle être un excellent musicien, un défenseur du bon droit. Et un ami fidèle.

Adélaïde (héros du livre qui a été réédité en format album en 2008, comme celui d’Orlando) est un kangourou mutant, un véritable phénomène. A sa naissance, elle portait des ailes ! Grâce à celles-ci, Adelaïde découvrit le monde, de l’Inde à Paris. Mais, surtout, elles lui permirent de sauver deux enfants qui se trouvaient dans une maison en feu.

Avec Orlando, nous sommes transportés au Mexique. Un vautour sympathique et courageux y accomplit de nombreux exploits. Grâce à lui, le petit Finley retrouve son père, un chercheur d’or américain égaré dans le désert. Les péripéties s’enchaînent et Tomi Ungerer s’y révèle un maître de la mise en page en même temps qu’il tire un superbe parti des deux couleurs qu’il utilise, le rouge et surtout le brun, tantôt fonçé, tantôt clair.

Tomi Ungerer travaille ici le trait à l’encre de Chine, comme beaucoup d’illustrateurs américains, dans les années cinquante.

La Famille Mellops
En même temps qu’Arthur Hubschmid édite le cycle des bonnes actions des animaux humanisés, il fait connaître les premiers livres pour enfants de Tomi Ungerer qui étaient sortis chez Harper nand Row dont le département jeunesse était dirigé par l’une des grandes  éditrices américaines, Ursula Nordstrom, qui publia Margaret Wise Brown, E.B. White, Crockett Johnson, Ruth Krauss, Maurice Sendak…

Les Aventures de la famille Mellops ont été rassemblées en un volume par L’école des loisirs en 2008. Pour présenter cette série, je vais m’effacer devant Thérèse Willer : « Autour des Mellops, une famille de joyeux petits cochons humanisés à l’allure française, Ungerer a imaginé des aventures rocambolesques comme la recherche d’un trésor, de pétrole, la quête d’un sapin de Noël et des fouilles spéléologiques. Les Mellops présentent un modèle de famille très conventionnelle, dont la figure de la maman, une femme au foyer, déplut particulièrement aux féministes américaines de l’époque (…). L’influence de Babar de Jean de Brunhoff qui avait été l’un des livres de chevet du jeune Tomi y est encore très perceptible sur le plan graphique. Le trait linéaire à l’encre de Chine et les couleurs pastel des lavis donnent de la fraîcheur à ces premiers dessins qui ne sont cependant pas dénués d’un ton satirique, esquissant une critique de la société de consommation. Le motifs des petits cochons se prête d’ailleurs bien au dessin d’humour (…). » 

 De 1997 à 2007
Alors qu’il avait douté « de la nécessité de continuer », Tomi Ungerer reprend du service avec Flix en 1997, Tremolo en 1998, Otto en 1999, Le Nuage bleu en 2000, Ami-Amies en 2007.

La différence et le respect de l’autre, la tolérance sont au cœur de ces albums, des thèmes chers à Tomi Ungerer.

Attardons-nous quelque peu à Flix.
La couverture est aussi forte qu’une affiche. Tomi Ungerer maîtrise admirablement l’art de la communication. Derrière la couverture de ce chien se profile une ombre de chat. Notre curiosité est en alerte. La première image nous entraîne dans un univers feutré, chez Monsieur et Madame Lagriffe qui s’aiment d’autant plus tendrement que le ventre d’Alice s’arrondit. A l’écran de télévision, par contre, une scène de violence : un chat masqué poursuit un chien, en brandissant une hache. Eternelle histoire de l’hostilité entre les deux espèces animales.

La surprise est grande lors de l’accouchement :
« C’est un garçon » ! annonça-t-on au papa.
Théo Lagriffe est fou de joie. On l’autorisa enfin à aller voir sa femme, qu’il couvrit de fleurs et de baisers. Puis ils regardèrent le bébé. Il avait un petit visage aplati, tout fripé, des bajoues et de minuscules oreilles pendantes.
« Comme il est mignon ! »
susurra maman Lagriffe.
« Mais… mais… c’est un chien ! »
« Et alors ? »

La presse se scandalisa, mais il fallut se résoudre à l’évidence et accepter ce caprice de la nature. Peu après l’enfant fut baptisé, avec pour parrain, un vieil ami de la famille, Médor Klops, un basset, qui habitait Clébardville. Le texte d’Ungerer est d’une grande saveur pour raconter le métissage entre culture chat et culture chien.

Je ne peux résister au plaisir de la citation, à cette attention aux langues de Tomi Ungerer qui apprit le français, l’allemand, l’alsacien et puis l’américain, et qui vécut au Canada et en Irlande.
« Flix grandit. Il était joyeux, gentil et vif.
Ses parents lui apprirent la langue des chats qu’il parlait avec un accent chien. Sa mère lui lima les ongles en pointe et lui apprit à grimper aux arbres. Souris grillées, coulis de canari ou hot dog, Flix adorait ce que sa maman lui préprait. Et il ronronnait quand il s’endormait sous ses chatouilles. »

Et la suite est aussi belle : « Le dimanche, on pique-niquait ensemble au bord de la rivière. Oncle Médor apprenait à nager à Flix et il lui enseignait la langue des chiens. Flix la parlait avec un léger accent chat. »

Et l’auteur d’ajouter entre parenthèse et en italiques : (Autrefois, les chiens parlaient chien et les chats parlaient chat. Ils se comprenaient mais personne ne comprenait la langue de l’autre.)

On imagine aisément qu’à Chatville, Flix rencontra des difficultés d’insertion sociale. Pas facile pour un enfant chien de vivre parmi les enfants chats. Toujours cette différence ! Et cette incompréhension. Aussi, Flix fit-il sa scolarité à Clébardville où il se révéla un brillant élève et brillant musicien.

 

Comme souvent dans les récits de Tomi Ungerer, le héros est amené à sauver quelqu’un.  Flix, en week end chez ses parents, repêcha un matou qui se noyait. La nage que lui avait appris son parrain se révélait très utile, comme un plus tard l’art de grimper aux arbres à la façon des chats. Cet art lui permis de sauver une jeune chienne d’un incendie. Flix et Mirzah tombèrent immédiatement amoureux l’un de l’autre. Leur mariage fut l’événement de l’année dans une église où chiens et chats communièrent dans l’allégresse. Aux aboiements des chiens devaient se mêler les miaulements des chats tandis que deux prêtres, un chien et un chat, présidaient la cérémonie.

« Flix fit son entrée en politique.
Il fonda l’UCC, l’Union des Chats et des Chiens, un nouveau parti qui militait pour des écoles mixtes, un respect mutuel et les mêmes droits pour tous ! Lorsqu’il fut élu maire des deux villes, Mirzah lui murmura un secret dans le creux de l’oreille. « Chéri nous serons bientôt  trois ».

Je vous laisse deviner la suite.
« MIAOU ! »

Le message est évident. « Apologie du métissage, Hymne au respect mutuel », a-t-on écrit. Si le propos nous réjouit, sachons qu’il reste dérangeant pour pas mal de monde.

Par-delà le texte superbe dans son  alternance de narration et de dialogues , par-delà le rapport texte/images et la mise en page qui soutiennent le rythme du récit, il reste à découvrir un véritable festival de détails. Tomi Ungerer s’est bien amusé.

Il s’amuse à intriguer en disposant des robinets çà et là : à la télévision, à l’échelle qui monte dans l’arbre, à la table de billard, au livre de l’écolier en face du maître. Il s’amuse à choquer les braves gens. C’est avec un arrosoir que Flix est baptisé par un chat mitré et, comme il se doit, à l’église où le mariage est célébré trône une statue de saint Bernard : jeu de mot et jeu d’image.  Et l’on pourrait poursuivre en s’amusant des flûtes de l’orchestre symphonique de Clébardville et surtout du musicien du fond qui allume un pétard. Et qui a lu les albums antérieurs se réjouira de voir des saucisses, de la boisson en abondance,  des bouquets de roses…

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En guise de conclusion à sa conférence, Michel Defourny lut un extrait d’Otto, autobiographie d’un ours en peluche qui venait de paraître à L’école des loisirs. Un grand moment d’émotion ! Un grand moment de recueillement !

Merci, Tomi Ungerer.

Coyote et le chant des larmes, Muriel Bloch et Marie Novion – Seuil Jeunesse, 2018

A chaque culture, ses animaux emblématiques. Chez nous, Goupil le Renart qui incarne la ruse est l’adversaire d’Ysengrin qui incarne la force et la bêtise. Au Sénégal, Leuk-le-Lièvre qui représente l’intelligence fait face à Bouki-l’Hyène, stupide et méchant. Chez les Indiens Hopis, Coyote est le héros de nombreux récits. L’un d’eux, superbement intitulé Coyote et le chant des larmes, nous est raconté par Muriel Bloch. Marie Novion l’a mis en images.

Une colombe qui faisait provision de graines se blesse à la patte alors qu’elle sautillait dans les herbes hautes. Aussitôt elle pousse un cri de douleur qu’entend Coyote qui se méprend : cette « mélodie » l’enchante. Et de se précipiter auprès de la colombe et de lui demander de « chanter » à nouveau. L’oiseau proteste : comment peut-on confondre pleurs et air de chanson ? Sous la menace,  l’oiseau s’exécute à contrecœur. Coyote, satisfait, regagne alors sa demeure en emportant avec lui l’air qui a charmé son oreille, mais en chemin, à la suite d’une chute, l’air s’est volatilisé. Coyote s’entête. Il lui faut cette musique à tout prix. De retour auprès de la colombe, il exige pour la seconde fois qu’elle chante. Et pour éviter d’être mangée, l’oiseau se remet à pleurer. Comme dans beaucoup de contes, l’épisode se répète, et pour la troisième fois, Coyote menace la petite colombe, mais celle-ci plus rusée avait préparé un piège subtil au vilain coquin. Et pour le plus grand plaisir du lecteur, c’est Coyote ensanglanté qui se met à gémir, un gémissement qui charme Corbeau qui passait par là et qui complimente l’animal pour la beauté de son chant. A quoi ce dernier répond : « Crétin de l’espèce des corbeaux sans oreilles, je ne chante pas, je pleure ! » …

Muriel Bloch, qui a grandement contribué au renouveau de l’art du contage, excelle dans l’oralité et la transmission des émotions. L’emploi du présent vivifie la narration. On tremble à l’écoute des dialogues dans lesquels l’oppresseur, sûr de sa force, abuse de son pouvoir. L’on perçoit la douleur dans la transcription onomatopéique des cris de la petite colombe dont la dimension mélodique est transposée visuellement à travers différents jeux graphiques. Le texte écrit manuellement à l’encre bleu se fond dans les images « surexpressives » de Marie Novion qui a choisi du bleu pour les protagonistes du conte et qui a adopté pour les décors  les couleurs orangées des canyons américains, territoires des Hopis, des Navajos et du coyote. Un album à lire à haute voix en interprétant « musicalement » le chant des larmes.

Michel Defourny

 

Et puis, Icinori – Albin Michel Jeunesse, coll.Trapèze 2018

Et puis, un album imaginaire que signe Icinori, le duo d’artistes Mayumi Otero et Raphaël Urwiller. Un album empli de curiosités, teinté de surréalisme, qui invite à s’immerger dans un univers onirique et à l’expérimenter sous différents angles narratifs.

Et puis est comme un mirage : il intrigue et déroute. Et puis est spectaculaire aussi : il est mise en scène(s) et opus chorégraphique. Se déployant sur de grandes doubles pages, douze tableaux composent ce qui se donne à voir comme une grande épopée fantasmagorique où l’homme, la bête et le mythe semblent se côtoyer de façon presque ordinaire. Ici avec allégresse ou nonchalance, à certains moments douloureusement ou de manière conflictuelle. Chaque tableau, épinglé d’un médaillon représentant un mois de l’année en particulier, déroule progressivement un paysage, agencé et modulé par cinq personnages à la tête bien « outillée » et la combinaison de type aérospatial. Que sont ces drôles d’êtres masqués qui s’agitent dans chaque tableau qui font et défont la scène ? Des architectes-bâtisseurs-scénographes-régisseurs du livre-spectacle ; des horlogers saisonniers qui font sempiternellement tourner le monde douze mois d’affilée ; ceux qui forgent la mécanique du temps, organisent et facilitent non sans effort la marche du monde ; ceux qui constamment harmonisent les composantes d’une histoire disparate et lui donnent une dimension de fable chorale.

Muette pourtant, cette fable décalée se dévoile peu à peu. Elle débute par un prologue : une plongée dans une forêt densément touffue de laquelle surgissent des ombres aux formes géométriques qui fixent le spectateur-lecteur. Une fois le rideau levé, tout un flot vital est impulsé à la scène, les ombres se font entreprenantes – les personnes masqués évoqués ci-avant –, la forêt semble s’animer… se découvrir même, pour laisser place à un monde des plus singuliers, truffé de saynètes insolites, de figures irréelles, d’éléments saugrenus et d’êtres bizarroïdes. Zou-an Le Pédalo, Pokopokopo, The Yokai Jazz band, la Tortue Caillou, Tic Tac le lapin, Molly La Montagne, Les Quatre Grands Hommes-Montagne, Bouh le timide, Squik, Minot & Nainai, Vénus, David Okny (!), les voyelles A E I O U aussi,… : ce sont là quelques-uns des noms ubuesques – s’affichant dans la galerie de portraits en fin du livre – qui sont conférés au petit peuple enflammant la galaxie Icinori. Ils s’y côtoient les uns les autres, glissent, chutent, vagabondent, volent, se cognent, piaillent, bricolent,  virevoltent, s’évadent, détonent, se rassemblent… jusqu’à s’équilibrer dans une finale mélodieuse et ordonnée. Qui pourrait bien être le début d’une multitude d’histoires fantastiques.

Brigitte Van den Bossche

 

 

La Montagne, Carmen Chica et Manuel Marsol – Les fourmis rouges 2018

Au volant de son camion, un livreur d’envois urgents traverse quotidiennement la montagne. Il connaît la route, chacun des virages et chacun des tunnels. La routine et les exigences du boulot l’ont probablement rendu indifférent à la beauté du paysage, à ses couleurs, à ses animaux. Mais ce matin-là, tout bascule. Un besoin urgent le contraint à arrêter son véhicule et à chercher un endroit discret pour se soulager. Peut-être s’est-il trop écarté en bordure de la forêt car le voilà incapable de retrouver son chemin ! Sa recherche reste vaine : ni par là, ni par là, ni par là. Complètement égaré, presque étourdi,  il se laisse entraîner de loin en loin par un être facétieux, que les pages de garde nous feront associer à l’esprit des lieux. Tandis que ses sens s’exacerbent, il connaît d’étonnantes  modifications corporelles. La montagne l’enivre. Il fusionne avec  elle dans un monstrueux délire, éprouvant un plaisir sans pareil…jusqu’au moment où l’imaginaire cède la place au réel. Le paysage redevient familier, la portière du camion est restée ouverte, il ne reste au chauffeur qu’à poursuivre sa route. La dernière image montre le camion qui redescend dans la vallée. Le ciel est rouge, la journée s’achève.

L’album séduit par ses couleurs, une gamme de verts, du bleu et du rouge. Sa richesse narrative est servie par un texte bref et par la succession des images : doubles pages commentées, doubles pages muettes, alternance de plans panoramiques et de plans rapprochés, découpage de pages pour accentuer l’ivresse du chauffeur en sa métamorphose confronté aux éléments et aux habitants du lieu. Les auteurs ont opté pour un format en hauteur qui fait ressentir au lecteur la verticalité de la montagne, en jouant sur des diagonales ascensionnelles et, plus encore, sur les formes triangulaires perceptibles dès la couverture où, dans l’édition française, le titre, tout en haut, est doté d’une dimension figurative, alors que le livreur au bonnet pointu est assis  sur une éminence herbeuse face à l’immensité.

Avec les illustrations de ce livre, Manuel Marsol a reçu le Prix International de l’Illustration à la Foire du Livre pour enfants de Bologne en 2017

Michel Defourny

Enfances, Marie Desplechin et Claude Ponti – L’école des loisirs 2018

La couverture créée par Claude Ponti suscite d’emblée interrogations et interprétations au sujet des « Enfances » que propose l’album. Nous voyons un enfant de dos, sur un large chemin qui mène à un grand arbre. Dans un jeu de perspectives impossibles, branches et racines de l’arbre se prolongent de part et d’autre en chemins de traverse. Tandis que les lignes horizontales des branches devenues chemins/sentiers semblent ouvrir de multiples voies possibles vers un horizon serein, l’arbre, élément vertical et solide évoque tout à la fois l’enracinement et les origines.
« Partout, dans tous les temps, dans tous les lieux, parmi toutes les espèces vivantes, avant l’adulte il y a d’abord un enfant. Être enfant est ce qu’il y a de plus précieusement important dans l’univers, parce que sans enfant il n’y a pas d’adulte. Tout simplement. » C’est paradoxalement le texte consacré au « tout premier enfant du monde » qui clôture par ces mots l’album consacré à 62 « enfances » choisies par Marie Desplechin et Claude Ponti. Si on referme le livre sur ces quelques mots de conclusion et que l’on se sent l’envie de revenir au début, à la page de titre par exemple, on y retrouve la même idée exprimée par l’illustration de Ponti : une jeune enfant debout, de profil, tenant face à elle dans ses paumes largement ouvertes l’image en réduction de la femme
Marie Desplechin et Claude Ponti nous racontent, l’une en mots, l’autre en images, soixante-deux histoires d’« enfants » qui , tous, ont un jour changé la vie des gens et le monde dans lequel nous vivons. Puisant dans l’Histoire, la mythologie, les sciences, les arts, les légendes, la littérature… leur choix s’est porté sur certaines figures très connues, mais aussi moins connues ou même pas connues du tout. Pour chacun, en une courte narration, Marie Desplechin épingle dans leur enfance quelques traits de caractère, les conditions de vie, un incident ou une anecdote qui mettent en lumière ce qui a « porté » chacun d’eux, ce qui fut leur « ressort » : concours de circonstances, tempérament, volonté, rébellion, endurance, courage, intelligence, goût de la vie… Ensuite, quelques lignes d’informations font le lien avec la vie de l’adulte devenu et son contexte. Pour chacun, en guise de titre, leur nom et prénom, suivi d’un sous-titre éloquent et très spirituel et enfin leur date de naissance.
A travers leur choix sciemment éclectique et éclairé, les auteurs ont rendu justice à des personnes injustement méconnues comme Zola Budd ou Edmond Albius. Quant à l’enfant des grottes et au tout premier enfant du monde, les auteurs partagent simplement leur réflexion avec les jeunes lecteurs.
On retrouve dans les illustrations de Claude Ponti tendresse, humour, intelligence ; certaines sont simplement suggestives ou synthétiques. Il utilise parfois diverses techniques : incrustation ou superposition de photos, de décors, discrète inspiration puisée chez d’autres artistes, ses sources étant répertoriées à la fin de l’album.
On ne peut qu’admirer dans cet album la cohérence de la démarche, la richesse de la documentation et du savoir, l’étendue de la culture et la profonde humanité qui s’en dégage… Chaque histoire est une rencontre féconde qui rendra le lecteur curieux, étonné, encouragé et peut-être plus confiant en lui-même !

Chantal Cession

Le Grand Inventaire de L’Art – Dada, 2018

On connaissait DADA comme revue familiale sur l’art, qui prétendait plaisamment toucher cent ans d’âge (« de 6 à 106 ans ») ! On fait aujourd’hui connaissance avec l’édition d’album jeunesse DADA. Grand format affublé d’un titre ambitieux, « Le Grand Inventaire de l’Art » est paru au début de l’automne 2018. Il est signé d’un trio féminin : Louise Lockhart pour les illustrations, Laetitia Le Moine pour les textes et Emilie Martin-Neute pour la constitution de l’inventaire. De nature encyclopédique, ce premier opus de l’édition DADA sera suivi d’un autre, plus aventureux si l’on en croit l’intitulé : « La Ruée vers l’Art ».

Premier constat, purement graphique : le « Grand Inventaire de l’Art » se pare de figures illustrées aux couleurs rose, jaune et bleu – le vert s’immisce de-ci de-là, par jeu de superposition. Considération historique et géographique à présent : il s’étale de la Préhistoire à l’art des plus actuels…dans la sphère occidentale. Autant dire que sur tant de milliers d’années, l’art ne s’est pas cantonné à des images peintes, sculptées et architecturées. Ce que révèle ce « Grand Inventaire » c’est que l’art s’est exprimé dans quantité de domaines autres, à travers de nombreux médias et divers outils – sont ainsi épinglés à l’inventaire le design, la mode, le théâtre, la photographie, la vidéographie, le cinéma, la bande dessinée, le dessin d’animation, le tatouage et la performance ; sont aussi notifiés comme matériaux le papier découpé, les végétaux et comme technique le dripping entre autres… L’intention féconde et dominante de l’ouvrage ne serait-elle donc pas de démocratiser le regard sur l’art ? Cette question se pose particulièrement en raison de la place considérable accordée par les auteures aux cent dernières années, révolutionnaires à plus d’un titre : l’art sort des temples, des églises, des châteaux, des musées et des galeries ; il s’expose dans la rue, à la campagne, sur une ruine, sur la peau ; il peut être clandestin, parodique, conceptuel ; il peut arborer une esthétique disparate et hors normes ; il questionne le genre, l’espace, la forme…

Vu sa visée de recensement et son large spectre, l’entreprise s’avérerait complexe et risquée. Alors pour donner sens et caractère à cette matière aux multiples entrées, pour offrir un panorama discipliné à ce sujet que l’on résumerait aisément par « l’art tous azimuts », les auteures ont organisé de manière claire et fluide l’ensemble, dans sa forme comme dans son contenu : d’abord un chapitrage chronologique (10 périodes sont traversées) ; ensuite un système d’éléments exploités par période traversée (portraits d’artistes, outils, techniques, motifs, objets, style,…) ; enfin une structure en binôme par période également (une trentaine de dessins composant l’inventaire artistique de chaque époque sur une double page, auxquels répond une scène illustrée de cette époque sur une nouvelle double page…et s’en suit un jeu de « cherche/trouve »).
« Le Grand inventaire de l’Art » est un album réjouissant et ludique, qui offre un regard généreux sur l’art…tout en produisant une volée de clins d’yeux amusants.

Brigitte Van den Bossche

La ville, quoi de neuf ? Didier Cornille – Hélium 2018

« La ville, c’est extraordinaire ! » Introduit par cette enthousiaste proclamation, le nouvel opus de Didier Cornille, publié chez Hélium, offre une bouffée d’air frais. Car c’est à un voyage plein d’optimisme que l’artiste nous convie, ouvrant une généreuse fenêtre sur un monde qui semble tout de même tourner bien rond et dont l’avenir s’annonce réjouissant – en tout cas l’horizon n’est pas bouché ! Profitons-en et diffusons-le largement afin de ravir jeunes têtes comme grands adultes.

Pour mettre en œuvre La ville, quoi de neuf ?, Didier Cornille a traversé les continents à la découverte de villes qui s’affichent pionnières et inventives dans la concrétisation d’expériences innovantes sur le plan de l’écologie, de la citoyenneté, de la mobilité, de l’intégration socio-professionnelle, de l’éducation aussi. Focus sur une vingtaine de projets qui s’ancrent dans le tissu urbain, en réhabilitent parfois certaines zones laissées à l’abandon, en transforment d’autres en profondeur pour les adapter continuellement  à de nouvelles exigences sociétales. Datés ou en cours, aboutis ou toujours en chantier, ces projets nourrissent la réflexion autour de la cité du futur – et le futur, on le sait, c’est demain !

Au moyen d’un verbe simple et d’une ligne graphique claire et colorée, l’artiste présente ainsi une série d’exemples illustrant le comment vivre ensemble durablement. Les différentes villes qu’il épingle proposent en leurs seins un modus vivendi d’échelle et de nature variables, reposant sur le respect d’autrui et de l’environnement, la convivialité, l’échange, la liberté de mouvement, l’intergénérationnel, l’agrément et le développement en toute chose… Marseille, Chandigahr, Berlin, Détroit, Paris, Londres, Medellin, Copenhague, Singapour, Shimokawa, Laingsbourg, Rio de Janeiro…sont quelques-unes de ces villes qui se réinventent, évoluent et s’adaptent ; autant de modèles urbains explorés par un illustrateur et designer – féru d’architecture soit dit en passant –  avec un style élégant, non dépourvu d’humour et de poésie. À l’image de ces quelques autres livres antérieurs consacrés à des formes du bâti, parus chez Hélium : Toutes les maisons sont dans la nature (2012), Tous les gratte-ciel sont dans la nature (2013), Tous les ponts sont dans la nature (2015) …

Brigitte Van den Bossche