Emma Adbåge, Le sac – Cambourakis 2026 (trad. Catherine Renaud)

Sur la couverture une petite fille, grimpée sur une escabelle, cache son visage dans un immense sac poubelle qui remplit la page. En bas de l’image, un autre enfant encourage sa sœur. Dans le coin à droite, un bout d’aspirateur, semblable à un dangereux serpent, gît, comme s’il avait fini de dévorer sa dernière proie. Le titre prend toute la place, alors qu’il est si court : le sac.
Nous entrons dans la pièce principale : rangée, carrée, tous les sens racontent la même chose, les parents ont profité du week-end sans enfant pour faire le ménage. Les enfants commencent leur enquête et formulent rapidement une déduction : « on ne peut pas ranger tant que ça sans rien jeter. » Et de désigner le coupable : le sac. À l’étage, où le coupable est ramené, on voit une planche à repasser, des livres empilés dans la bibliothèque. Les dessins encadrés l’indiquent autant que le bureau de travail où tout est bien aligné : ici vivent des adultes. En bas de la page, des dessins de bonhomme-bâton scotchés sur la porte de la chambre invitent à pénétrer dans l’univers des enfants.
Le sac est disposé au centre de la chambre et son contenu méthodiquement et scrupuleusement vidé. L’inventaire évoque une réécriture enfantine de la complainte du progrès de Vian (Une tourniquette pour faire la vinaigrette/ Un bel aérateur pour bouffer les odeurs/ Des draps qui chauffent/ un pistolet à gaufres), les filles vident pièce après pièce l’immense sac et en ressortent la tête de la Petite Sirène en lego, une boîte à pastilles remplie de sable de Grèce (qui vient en fait du parking devant chez le dentiste), des lunettes de natation sans verre, une cuillère pour nourrir les poupées, et le pire de tout, Cousinou, un bout de bois qui ressemble à un bébé cousin, dont les filles se sont occupées tout l’été et que les parents ont voulu faire disparaître !

Tout ce qui fait l’intelligence des albums d’Emma Adbage se retrouve ici : elle met en scène le point de vue des enfants et leur logique implacable qui s’oppose à celle des adultes.

  • Ça ne sert à rien de garder ça, non? dit papa quand Eva sort un morceau de plastique coupant du fond du sac.
  • Mais c’était pour toi, papa, dit Eva.
  • VOUS JETEZ AUSSI LES CADEAUX MAINTENANT ? Je dis.
  • Mais qu’est-ce que c’est ? demande papa.
  • Enfin ! N’importe qui peut voir qu’il s’agit d’un grattoir à glace vraiment parfait, n’est-ce pas ?

Au contraire de certains de ses albums précédents, notamment Le repaire, La nature ou Le jour où on a trouvé Bertule, qui permettaient d’apprécier les talents de peintre d’Emma Adbage qui croque les extérieurs avec des couleurs aux accents fauves, ici dans ces images d’intérieur, les couleurs deviennent plus classiques, tandis que le décor minimaliste raconte le quotidien. Captant l’air du temps comme le peintre d’intérieur par excellence, son compatriote Carl Larsson, Emma Adbage décrit comme personne la vie de famille, dans sa diversité, avec ses petits drames et ses grandes questions.

Dans la tradition des albums scandinaves, la vision de l’enfance est ici émancipatrice. Ce qui domine, c’est le dialogue. Les enfants sont écoutés, les adultes sont dans l’échange. Et l’humour réunit l’adulte-lecteur et l’enfant, qui se sent ici représenté avec justesse.

Claire Nanty

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