Blexbolex, Le Temps du Capitaine Brett – La Partie 2025

« Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils ».

Quatre vers de Charles Baudelaire précèdent le récit que raconte Hyéronimus Pethuis, narrateur de l’album qui mène la danse :
Je me souviens de cette période de ma vie où le temps ne semblait pas vouloir exister. De cet interminable voyage.

Ce grand voyage, c’est celui d’un garçon de 12 ans, le récit de ses aventures vécues durant quelques mois, alors qu’il est en pension chez son oncle, dans une ville inconnue qu’il compte explorer afin de contrer son ennui. Ou peut-être s’agit-il d’inquiétude ? Car l’exil du jeune héros n’a rien d’anodin. Ses parents traversent une passe délicate. Ils doivent s’éloigner du foyer familial pour des raisons professionnelles et de santé – déplacement du papa sur un autre continent, séjour de la maman dans un sanatorium en raison d’une grossesse compliquée… Cette situation initiale agit comme le catalyseur de l’intrigue fantastique qui suit.

La ville lointaine où débarque Hyéronimus au terme d’un long trajet en train est flanquée d’imposantes bâtisses. Elle est baignée d’eau, traversée de canaux, de passerelles et de ponts. Ça, c’est en surface : le réel, le visible et le tangible. Mais dès que l’on emprunte ses tunnels, couloirs infinis, impasses, arrière-cours et galeries souterraines, la ville se mue en un labyrinthe énigmatique. Elle devient alors le théâtre de rencontres surprenantes, d’aventures périlleuses, de confrontations percutantes : celles du Temps du Capitaine Brett et du temps l’enfance.

Le dernier album de Blexbolex adopte les traits constitutifs du récit mythique.
Temps et lieu sont indéterminés – je crus être parvenu au bord de nulle part et sorti du temps. La ville, désignée par sa seule initiale L, refuse de se laisser identifier. Ici, le dédale urbain et souterrain remplace la forêt profonde des contes, il incarne l’espace de transition et de métamorphose.
Le surgissement du squelettique et maléfique Capitaine Brett, accompagné de personnages inquiétants et « hors des normes » (une jeune fille, masquée, affichant un regard figé, qui porte le prénom d’une des Gorgones, et un félin bipède disproportionné, à la face plus grande que nature, originaire d’un pays très lointain) vient rompre le cheminement solitaire du narrateur intrigué ; leur soudaine irruption dans le récit, s’inspirant des codes de la piraterie, propulse celui-ci dans une dimension impétueuse.
Face à eux, l’oncle Timothéus et sa gouvernante Mathilda – un historien et une magicienne culinaire, raconteuse d’histoires – font office de figures protectrices du narrateur. À l’instar des personnages de contes classiques, ils offrent un cadre bienveillant au héros… tout en gardant leur part d’ombre, ce qui se vérifie en particulier dans le cas de l’oncle de Hyéronimus.
Marchés nocturnes, vaisseaux-pirates, objets insolites, costumes traditionnels et produits raffinés de toutes époques et de toutes cultures, hommes et femmes anonymes de tous continents, prénoms latinisés ou de la mythologie grecque, noms de lieux sibyllins… Ce foisonnement d’indices façonne un univers d’une impressionnante richesse, où la virtuosité graphique s’allie à une rare profondeur narrative.

Car ce récit d’aventures – dans lequel Blexbolex sème malicieusement des réminiscences de ses créations antérieures – s’apprécie aussi comme un traité sur l’ambiguïté humaine : de façon répétée, le Capitaine Brett s’y complait à malmener les certitudes du jeune héros en l’entraînant dans une joute philosophique sur les frontières mouvantes entre le bien et le mal.

Pour donner corps à cette dérive onirique, Blexbolex use d’une mise en page d’une grande fluidité, où alternent des doubles pages immersives et des agencements de vignettes qui scandent l’action. Ce rythme visuel est soutenu par une typographie au tracé presque manuscrit, qui donne au récit des allures de journal intime. L’usage de la gouache, que l’artiste privilégie ici au détriment de sa technique de prédilection qu’est la sérigraphie, finit de lier ces éléments en un ensemble organique où le texte semble faire corps avec la matière picturale.

Le Temps du Capitaine Bretts s’impose comme une épopée visuelle, initiatique et fantasmagorique. Quant à la citation baudelairienne qui ouvre l’album, extraite des Fleurs du Mal, elle ressurgit à la fin, tel un écho obsédant. Notons que le poète français et le funeste pirate de Blexbolex partagent les mêmes initiales. La boucle est bouclée. Grandiose.

Brigitte VdB

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