Anna Puklus, 4. Sens dessus dessous / Sottosopra – Matita Edizioni 2025

Anna Puklus est architecte et plasticienne de formation.
4. Sens dessus dessous / Sottosopra, son premier album publié chez Matita Edizioni, jeune maison franco-italienne fondée à Venise en 2023, doit beaucoup à son regard professionnel dans la manière de composer l’espace, de faire varier les perspectives, de jouer de l’équilibre et du déséquilibre.

Sur la couverture, un chiffre 4 est inscrit à l’envers sur fond rose ; le titre, lui, reste discret, il n’apparaît qu’en quatrième de couverture et, en petits caractères, en ouverture de l’album. Dès la première double page, les enfants sont là : ils transportent des jeux, observent un chat, jouent aux billes. Sur la page suivante, on ne voit plus que leurs jambes, courant à contre-sens de la lecture, tandis qu’un texte bilingue français-italien s’étonne du désordre apparent : « Quel désordre ! », « Ah non, ce sont juste les enfants. ». Se déplie alors la description d’une ville « propre et bien rangée », déclinée à travers des points de vue multiples, avec une prise de hauteur progressive assez caractéristique de la sensibilité architecturale que porte Anna Puklus sur l’espace urbain.

Puis, alors que les adultes sont absorbés par le tourbillon du quotidien et de la productivité, un coup de vent emporte la ville entière, qui se retrouve sens dessus dessous, à l’exception de l’aire de jeux, où se trouvent les enfants. Ce sont eux qui, collectivement, redessinent la cité, la racontant et la vivant à leur manière, jusqu’à en faire un espace plus vert, plus mêlé, plus propice au jeu et à l’exploration. Une ville où les choses sont à leur place, selon les enfants. 

Les illustrations gravées sur bois témoignent de ce renversement dans le récit: le “Sens dessus dessous” n’est pas qu’un motif narratif, il devient un principe graphique, où les formes basculent, où les repères se déplacent, où les hiérarchies se suspendent pour laisser place à de nouveaux possibles.

On sait, par la note qui accompagne l’album, que ce récit doit beaucoup à la recherche du penseur italien Francesco Tonucci, La ville des enfants pour une (r)évolution urbaine (Éd. Parenthèses, 2019) : l’idée qu’une ville pensée pour un citoyen particulièrement vulnérable, l’enfant, devient une ville qui profite à tous. 

D’où ses questions, disséminées en creux : qui décide de la façon d’habiter un lieu ? Quelle place laisse-t-on aux enfants dans la création des espaces qui leur sont destinés ? Sottosopra semble répondre dans ce sens : le désordre n’est pas une menace, il peut être la condition même du jeu, de la créativité, de la liberté. Cette proposition est éminemment politique : le monde n’est pas figé, il peut être renversé, réinventé, habité autrement, et les enfants ont une place centrale dans cette transformation.

Matita Edizioni confirme ainsi, avec ce quatrième titre, la cohérence de son catalogue : des albums qui interrogent, à travers des regards proches du monde de l’architecture, nos manières d’habiter villes, maisons et espaces domestiques. 

Iseult Dervaux

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