Yvonne menait la vie ordinaire d’une vache bavaroise. Elle avait donné naissance à plusieurs veaux et des milliers de litres de lait avaient coulé de ses mamelles. Du monde, elle ne connaissait que sa ferme natale et le pré clos où elle broutait avec ses pareilles. Au terme de six années sans histoire, elle fut vendue – trop nerveuse prétendait le fermier.
Séparée des siens, un camion emmena Yvonne en un endroit où les vaches nourries avec excès engraissaient jusqu’à ce qu’elles montent dans une bétaillère et disparaissent pour toujours. Pressentant que la mort était au bout du voyage, un 24 mai, Yvonne franchit la barrière malgré son fil électrifié. Elle prit la fuite et s’enfonça dans la forêt voisine. Avec ses six cents kilos, rien ne l’effrayait. Très vite elle s’inventa une nouvelle vie, échappant aux multiples pièges tendus par les villageois, journalistes, scientifiques, policiers lancés à sa recherche.
Le public jusqu’alors indifférent au sort des vaches se passionne pour la fuyarde. Tandis que les uns prennent sa défense, d’autres accorderaient volontiers aux chasseurs et policiers le droit de la tuer, tant elle présente de risques pour les automobilistes. Les réseaux sociaux s’emparent de l’affaire. Mais n’en racontons pas davantage. Sachons seulement que notre héroïne retrouva sa famille après trois mois de cavale. Entretemps, elle était devenue sans le savoir la vache la plus célèbre du monde : une vache libre !
L’invraisemblable dans cette affaire est que cette histoire est inspirée de faits réels qui se sont déroulés en Bavière en 2011, autour du village de Zandberg.
Texte et images fusionnent remarquablement. Les faits sont rapportés avec vivacité par Maud Alpi, sur un ton de reportage. Les images quant à elles tantôt dramatisent les situations, tantôt les poétisent dans des paysages floraux. Elles oscillent entre naïveté et réalisme. Voyez la bonhommie avec laquelle les petits personnages s’agitent sur la page. Les uns s’agenouillent pour examiner les bouses, d’autres consultent leur portable, des chasseurs de primes parcourent les bois… tandis que des curieux, pour apercevoir Yvonne, s’agglutinent à proximité du refuge où celle-ci, l’aventure terminée, achève paisiblement sa vie. Voyez par ailleurs le réalisme avec lequel Charlotte Lemaire représente Yvonne et ses pareilles qui pâturent en pays bavarois ; pelage marron et tête plus claire, elles appartiennent à la célèbre race Fleckvick.
Yvonne rejoint ainsi les vaches mythiques de la littérature de jeunesse : La Vache Orange (1), La Vache Amélie (2), Sophie la vache musicienne (3), Cornefolle (4), Jojo la mache (5), la vache Saphir (6)… Quel bonheur !
Michel Defourny
(1) d’après Nathan Hale, illustrations Lucie Butel, Albums du Père Castor
(2) Anne-Marie Chapouton, illustrations Lucie Butel, Albums du Père Castor
(3) Geoffroy de Pennart, Kaléidoscope
(4) Elzbieta, Pastel
(5) Olivier Douzou, Rouergue
(6) La vache Saphir : héroïne de Reine de Jacqueline Delaunay, La Joie de Lire


