Anne Herbauts peuple ses livres de cafetières et de théières, de nuages et de vent, de cailloux et d’escabelles, d’arbres et d’écorces, de maisons et de cabanes… Autant de présences, tangibles ou impalpables, qui traversent son œuvre graphique et littéraire, et semblent parfois animées d’un véritable souffle de vie. L’histoire de la cafetière en offre une nouvelle variation.
Autour d’une table dressée pour le petit-déjeuner, le chat et le chien s’apprêtent à partager le repas du matin. Mais la scène bascule en un instant. La cafetière se renverse ; l’escabelle tombe ; les bols et les tasses volent en éclats… tandis que le chat bondit, le chien semble aboyer, l’oiseau et l’abeille s’envolent et l’escargot rentre ses oreilles. L’accident se propage comme une réaction en chaîne.
L’équilibre des premières pages n’était pourtant qu’apparent. Dès l’ouverture de l’album, un orage — immense torrent noir — menace de s’abattre sur cette scène matinale. Qui l’a provoqué ? À qui la faute ? La contrariété de l’un ? La mauvaise humeur de l’autre ? L’ennui d’un matin de pluie ? Impossible de le savoir. « Cela devait être une belle histoire », annonce le texte, « mais » la catastrophe est passée par là, et la bouderie, la colère, le mécontentement ou le dépit ont transformé ce début de journée en un joyeux chaos.
C’est alors que « Marc le café », créature toute noire qu’abrite la cafetière, intervient. Il se fâche à son tour, mais pour rappeler chacun — êtres comme objets et éléments naturels — à ses responsabilités. Après un grand nettoyage mené collectivement, des excuses adressées à la cafetière et le retour du beau temps, tout ce petit monde s’installe enfin au jardin. La scène retrouve sa sérénité, baignée d’une douceur printanière… jusqu’à ce qu’un coup de vent vienne subitement tout renverser. Faudra-t-il tout recommencer ?
L’histoire de la cafetière condense ce qu’Anne Herbauts explore sous des formes toujours renouvelées dans nombre de ses albums : une « petite météorologie » des émotions… pour reprendre un titre conféré à l’un de ses opus. Par ailleurs, à l’instar de Lundi ou De quelle couleur est le vent, l’artiste déplace les attentes du lecteur : en écrivant « Cela devait être une belle histoire, mais… », elle entrouvre la porte d’un récit qui ne sera jamais raconté. Celui que l’on croyait lire demeure hors champ ; un autre s’invente sous nos yeux, tandis que les causes du désordre restent volontairement insaisissables.
Ce refus d’assigner une origine ou un responsable déplace ici encore, et subtilement, le regard. Peu importe, au fond, ce qui a déclenché la tempête. L’essentiel se joue dans ce qui lui succède : réparer plutôt que désigner un coupable, renouer les liens plutôt que nourrir les rancœurs. Comme souvent chez Anne Herbauts, le récit devient une traversée sensible, où les bourrasques ne sont jamais seulement destructrices. Elles rappellent la fragilité des équilibres, mais aussi la possibilité, toujours, de les réinventer ensemble. Objets, animaux et éléments naturels composent alors une même communauté traversée de forces, de frictions et de mouvements, où tout peut, à tout moment, entrer en jeu.
Brigitte Van den Bossche


