“Je suis une fille, je m’appelle Hilma, et Hilma veut dire celle qui règne sur la terre et dans le ciel”.
Hilma regarde. Hilma observe, s’émerveille, dessine. Elle s’interroge, aussi. Dans son monde, les choses ne sont jamais tout à fait immobiles. Les lignes se transforment en chemins, les couleurs racontent des histoires et l’invisible n’est jamais très loin.
Dans ce carnet fictif écrit à la première personne, Véronique Le Normand cède donc sa plume à Hilma Af Klint. Pas la peintre enfin reconnue aujourd’hui. Non. La petite Hilma. Fillette singulière, un brin solitaire, qui relate ce qu’elle voit, ce qu’elle apprend, ce qui l’étonne. De bribes du quotidien en fragments de rêves, on découvre sa passion pour la géométrie et les couleurs, son attrait pour les cartes maritimes de son père ou les planches de botanique de sa mère, sa fascination pour la mythologie nordique. Accompagnée de Lorentz, son ange gardien imaginaire, Hilma nous dévoile ainsi quelques pans de son enfance privilégiée dans la Suède fin XIXe. Petites touches par petites touches.
Et c’est vraiment là que réside toute la délicatesse de cet album : plutôt que de raconter une artiste déjà consacrée, Véronique Le Normand, dans une langue simple mais juste, décide de revenir aux commencements. À la petite fille que fut Hilma, à sa vision du monde, à cette liberté intérieure qui lui permettra plus tard d’inventer un langage pictural profondément novateur. On devine en creux la future artiste. Celle qui étudiera les Beaux-Arts, débutera en peignant des paysages et des portraits, avant de s’engager dans une voie beaucoup plus personnelle. Jusqu’à devenir une pionnière de l’abstraction.
Ses œuvres surgissent ainsi au fil du récit, comme autant d’échos entre l’enfant et l’adulte qu’elle deviendra. Par sa maîtrise remarquable de la couleur et des compositions, l’illustratrice Lisbeth Renardy parvient à faire dialoguer son travail graphique avec les reproductions de tableaux. Cercle, spirales, signes et abstractions colorées s’intercalent avec bonheur entre ses propres créations inspirées à la fois des croyances théosophiques de l’artiste suédoise et des motifs de la culture populaire scandinave. Les images se mêlent et se répondent. C’est donc finalement un album à triple épaisseur que le jeune lecteur tient entre les mains. Plongera-t-il d’abord dans le texte, les illustrations ou les tableaux ? Choisira-t-il d’embrasser tout à la fois ?
Sensible et lumineux, Le carnet d’Hilma évoque moins la naissance d’une vocation que celle d’un regard. Une jolie manière d’emmener les enfants dans l’univers de l’artiste, bien sûr, mais aussi de rappeler que l’art commence peut-être là : dans cette capacité à regarder le monde et à deviner qu’il contient davantage que ce que nos yeux nous donnent à voir.
Donatienne Nieus


